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Ces 10.000 à 15.000 morts par an causés par la mauvaise prise en charge des problèmes provoqués par le chômage
Publié le 22 septembre 2018
Angoisses, troubles du sommeil, de l'alimentation, stress... L'association Solidarités nouvelles face au chômage (SNC) dénonce dans un rapport la mauvaise prise en charge des problèmes de santé liés au chômage.
Michel Debout est professeur émérite de Médecine légale et de droit de la santé, et psychiatre, au CHU de Saint Étienne. Il est membre associé du CESE et membre de l'Observatoire national du suicide, spécialiste de la prévention du suicide et des...
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Michel Debout est professeur émérite de Médecine légale et de droit de la santé, et psychiatre, au CHU de Saint Étienne. Il est membre associé du CESE et membre de l'Observatoire national du suicide, spécialiste de la prévention du suicide et des...
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Angoisses, troubles du sommeil, de l'alimentation, stress... L'association Solidarités nouvelles face au chômage (SNC) dénonce dans un rapport la mauvaise prise en charge des problèmes de santé liés au chômage.

Atlantico : L'association Solidarités nouvelles face au chômage (SNC) dénonce dans un rapport la mauvaise prise en charge des problèmes de santé liés au chômage. Comment se manifeste le chômage sur la santé des demandeurs d'emploi ? Quels sont les facteurs aggravants (durée du chômage, secteur d'activité, pénibilité...) ?

Michel Debout : Pour comprendre comment le chômage se manifeste chez un demandeur d'emploi, il faut commencer au moment où la personne perd son emploi. Et ça peut être un licenciement, un plan social. C'est parfois pour des raisons de santé que cette personne va perdre son emploi. Ça peut être aussi un dépôt de bilan. Ce moment-là, de la perte, est authentiquement traumatique. Ça représente ce qu'on appelle désormais un psycho-traumatisme qui va entraîner un état de stress post-traumatique. C'est cet état qui va avoir un effet négatif sur la santé. Cet état pourra être dépassé en fonction des capacités de résilience de la personne concernée, c'est-à-dire sa capacité à répondre positivement à cet événement. 

C'est là la genèse des problèmes de santé des chômeurs. Mais ces personnes ne sont pas des personnes fragiles ou malades, mais des personnes fragilisées, ce qui n'est pas du tout la même chose. Et la réponse qu'il faut apporter à cette fragilisation va dépendre aussi des capacités de résilience de la personne, donc, mais aussi de la réponse sociale et familiale qui pourra être apportée à cette personne. Si le chômage se prolonge, tous ses éléments peuvent détériorer la santé de la personne concernée.

Au cœur l'état de santé du chômeur, on trouve le stress, l'anxiété, d'abord. Et cela provoque, selon les personnes concernées, de l'irritabilité, de l'incertitude, de l'angoisse, des difficultés de rapport avec les autres, des troubles du sommeil, de l'alimentation, des comportements addictifs ou le retour à des comportements addictifs (tabac, alcool...). Tout cela pour lutter contre l'anxiété. Tous ces troubles peuvent passer ou s'amplifier. Cela va dépendre du délai nécessaire au chômeur pour retrouver un emploi. 

Si le chômage dure, il va y avoir un retournement du questionnement. Le traumatisme subis, parfois très violent, crée un état de sidération, voire d'humiliation. Si cet état dure, le chômeur va culpabiliser, il va se dire que s'il ne retrouve pas d'emploi, c'est sans doute parce qu'il n'est pas la bonne personne, parce qu'il n'a pas la bonne formation, parce qu'il est trop âgé. Tout ce processus de culpabilisation peut entraîner la dévalorisation, et, si le chômage dure, la dépréciation et la dépression.

La gravité d'un état dépressif a un impact sur la santé psychique et générale. Les situations anxio-dépressives peuvent faire réapparaître ou compliquer des états cancéreux, dégrader des maladies artérielles, circulatoires. On a décelé des infarctus dans ces périodes-là, des rechutes de cancers, des maladies chroniques qui vont s'actualiser. Tout cela explique que le chômage provoque directement entre 10 000 et 15 000 morts par an, comme le montre le rapport. À cela, il faut ajouter que le risque de passage à l'acte suicidaire avec hospitalisation est pratiquement multiplié par deux chez les chômeurs.

Ajoutons également que la santé des chômeurs va avoir un effet sur la santé du conjoint et celle des enfants. C'est donc toute la famille qui va être impactée sur le plan de la santé par le chômage. 

Comment l'État lutte-t-il contre le phénomène ? Quelles sont ses lacunes dans ce domaine ? Quels autres acteurs (associations, ONG...) accompagnent les chômeurs sur le plan de la santé ?

L'État ne fait rien. Et pire, ne parle pas - ou pratiquement pas - de la santé des chômeurs. J'ai publié il y a trois ans un ouvrage sur le traumatisme du chômage (Le traumatisme du chômage, éditions de l'Atelier). C'est à partir de cet ouvrage, où je dénonçais le manque d'étude sur cette question de santé publique, que j'ai alerté sur le sujet. Et a été décidé d'une mission commune de l'inspection de la santé et de l'inspection du travail pour faire des propositions au ministre concerné pour aller vers un plan de prévention pour la santé des chômeurs. J'ai donc été, comme d'autres, reçu par cette mission. Il y a donc eu tout un travail de fait par ces deux inspections. Le rapport devait être publié en septembre 2015, mais ne l'a finalement jamais été. Et depuis le changement de gouvernement, je n'ai entendu ni la ministre de la Santé ni le ministre du Travail sur la santé des chômeurs afin d'en faire une priorité de l'action du gouvernement. Or, cela concerne 6 millions de personnes. 

D'autres acteurs accompagnent effectivement les chômeurs : toutes les associations qui créent du lien social avec les demandeurs d'emploi. Car ces problèmes de santé ne seront pas résolus uniquement par l'intervention médicale, mais aussi par l'intervention sociale. Un chômeur qui déprime, se dévalorise, est anxieux, c'est un chômeur qui va se replier sur lui-même. Le chômage va donc faciliter des séparations amoureuses. Ces personnes vont donc davantage se dé-sociabiliser. Et cet état va leur faire perdre le rapport au temps, parce que les journées sont rythmées par le temps, notamment lorsqu'on travaille.

La réponse est donc dans le lien social, associatif. Mais il faut aider les associations. Et en ce moment, ces dernières ne sont pas aidées, mais en plus, voient souvent leurs subventions baisser, ne peuvent plus avoir recours aux emplois aidés, etc. 

Que reste-t-il encore à faire ? Les chômeurs peuvent-ils, par eux-mêmes, préserver leur santé ?

Il faut faire de l'accompagnement médical lorsque c'est nécessaire. Tous les chômeurs ne sont pas malades, n'ont pas besoin d'un accompagnement psychologique. Mais il y en a un certain nombre d'entre eux chez qui il faut prévenir le risque. Et identifier ceux qui en ont besoin, il faut organiser une visite médico-sociale ou psycho-médicale dans les deux mois, à peu près, qui suivent le licenciement ou la perte d'emploi. Ça n'existe actuellement pas. Cela permettrait, d'une part, de faire comprendre aux chômeurs que ce ne sont pas des personnes fragiles, mais qu'elles connaissent une situation qui les traumatise, les rend anxieux, peut les rendre dépressifs. D'autre part, cela permettrait d'expliquer aux demandeurs d'emploi comment ils peuvent réagir positivement. Cette idée de bilan permettrait aussi de conseiller au chômeur un soutien psychologique si nécessaire.

Lorsque quelqu'un est victime d'une agression grave, d'une situation traumatique grave, personne ne conteste que l'on mette en place un recours psychologique. Pourquoi ne fait-on pas pareil pour les chômeurs ? Ils sont eux aussi dans un état psycho-traumatique. 

Également, je pense que le regard que l'on porte, que la société porte sur les chômeurs est lié à leur culpabilisation. Tous ces discours qui consistent à les culpabiliser encore, le recours aux contrôles au prétexte que certains seraient des fraudeurs - et je ne conteste pas l'existence de ceux-ci -, tout cela crée un climat de suspicion généralisée. Alors que les chômeurs ont besoin de retrouver confiance, la société répond par la méfiance, tout le contraire dont les chômeurs ont besoin. Ils finissent finalement par porter ce regard négatif sur eux-mêmes. 

Quand, à l'Élysée, le président de la République, représentant de l'autorité en France, explique à un chômeur qui semblait vouloir s'en sortir qu'il lui suffit de traverser la rue pour trouver un emploi, c'est vraiment de la maltraitance psychologique. 

Les chômeurs eux-mêmes peuvent également préserver leur santé. Dans le cas où ils basculeraient dans une addiction, il ne faut surtout pas qu'ils hésitent à aller voir un médecin, quelqu'un qui va les aider à en sortir. Si le demandeur d'emploi se sent en mauvaise santé, il faut qu'il n'hésite pas à aller voir un médecin traitant, un psychologue. Parce que quelques fois, le chômeur se dit qu'il n'est pas malade, qu'il n'est pas fou. Et donc qu'il n'a pas besoin de voir un psychologue. L'important est de leur faire comprendre qu'ils ont subi un traumatisme et qu'il n'y a rien d'anormal à se faire soutenir pour sortir de ce traumatisme et retrouver sa santé. 

Le chômeur doit également ne pas négliger sa santé physique : la dépression peut provoquer des états diabétiques, par exemple. Le demandeur d'emploi doit donc faire surveiller sa santé, faire du sport pour entretenir son corps et lutter contre l'isolement. Il doit aussi pratiquer une activité culturelle et tout ce qui permet de rester quelqu'un d'actif, de rester capable de se dire qu'il n'est pas un chômeur, mais un travailleur sans emploi.

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