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Au nom du père !

Les missionnaires évangéliques, casse-tête du monde musulman

Publié le 04 mai 2012
Alors que l'islam crée le débat au sein de la société française, des communautés évangélistes posent de sacrés problèmes aux pays musulmans. Si officiellement, le prosélytisme est interdit, les politiques du monde arabe peinent à contrôler les activités de ces croyants pour qui la conversion est une devoir.
Fatiha Kaouès termine une thèse sur l’activité missionnaire évangélique dans le monde musulman à l’Ehess et à l’Ephe.Elle a co-dirigé la rédaction de Religions sans frontières (Editions CNRS / janvier 2012).
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Fatiha Kaouès
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Fatiha Kaouès termine une thèse sur l’activité missionnaire évangélique dans le monde musulman à l’Ehess et à l’Ephe.Elle a co-dirigé la rédaction de Religions sans frontières (Editions CNRS / janvier 2012).
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Alors que l'islam crée le débat au sein de la société française, des communautés évangélistes posent de sacrés problèmes aux pays musulmans. Si officiellement, le prosélytisme est interdit, les politiques du monde arabe peinent à contrôler les activités de ces croyants pour qui la conversion est une devoir.

Les protestants évangéliques se singularisent par l’importance qu’ils accordent à la conversion, conformément à l’appel de Jésus à faire des disciples dans toutes les Nations (Matthieu 28,19).

L’activité missionnaire évangélique dans le monde musulman n’a rien de nouveau. En effet, les premiers missionnaires évangéliques provenant des Etats-Unis et de Grande Bretagne sont arrivés au Moyen Orient dès le début du XIXème siècle, où déjà les catholiques les précédaient de plusieurs siècles. Ils ciblaient l’islam car ils considéraient que c’était leur principal rival, le plus redoutable car il s’agissait de la deuxième grande religion monothéiste, prosélyte et rassemblant le plus grand nombre d’adeptes. Le monde arabe fascinait en outre du fait de l’importance symbolique de la terre sainte, berceau du christianisme. Les évangéliques avaient aussi pour priorité d’évangéliser les juifs et se sont finalement focalisés sur les chrétiens, plus faciles à atteindre. Imbus de la certitude de la supériorité de leur civilisation et convaincus de détenir le monopole de la vérité religieuse, les missionnaires ont été rapidement désillusionnés, se confrontant à un monde ottoman beaucoup plus complexe et résilient qu’ils ne l’avaient imaginé au premier abord. Au bout de quelques années, ils ont renoncé à l’évangélisation directe et se sont  dirigés vers l’activité sociale et éducative, créant dispensaires médicaux et institutions éducatives.

La conversion n’est officiellement pas interdite dans de nombreux pays musulmans, mais à part le Liban, tout est fait au plan officiel pour l’empêcher. En Egypte par exemple, le prosélytisme est interdit auprès des musulmans. Lorsque les responsables de l’Eglise copte se plaignent des missionnaires évangéliques auprès du gouvernement, ce dernier expulse les évangélistes. Les familles font pression pour que leurs enfants convertis reviennent au bercail. L’idée qui sous-tend cette résistance politique et sociale, c’est que l’évangélisation (tabshir) est une forme de christianisation (tansir), une guerre idéologique contre l’islam qui ne serait que le versant spirituel des entreprises militaires occidentales et surtout américaines. Aujourd’hui, comme hier on ne peut pas simplement assimiler l’activité missionnaire évangélique à une entreprise néocoloniale ou impérialiste, surtout qu’au tout début (et cela est encore le cas parfois aujourd’hui), les missionnaires étaient au nombre de quelques personnes plutôt isolées, bien que disposant de la protection consulaire britannique puis américaine et profitant des capitulations (un régime spécial dérogatoire offrant à ces chrétiens la possibilité de se soustraire aux lois ottomanes). Ou plus exactement, ce qualificatif d’impérialistes peut se justifier à certaines époques bien précises et seulement à ces époques (par exemple, après l’occupation coloniale britannique de l’Egypte en 1882).

En fait, les missionnaires partageaient et continuent parfois de nourrir un complexe de supériorité très marqué aux plans racial et civilisationnel comme religieux, associé à des conceptions culturalistes voire islamophobes très ancrées, considérant l’islam comme une religion de fausseté, et le christianisme oriental comme un christianisme dévoyé (du fait de sa proximité avec le catholicisme et l’islam). Mais surtout, dans le temps long, leur assimilation aux Etats Unis et à la Grande Bretagne leur a été plutôt préjudiciable, surtout lorsque la réaction nationaliste arabe s’est faite sentir. Les Etats coloniaux ou mandataires les trouvaient encombrants alors qu’ils tentaient de pacifier les pays qu’ils dominaient et qu’ils déploraient les émeutes ou scandales provoquées par l’évangélisation. Ironiquement, les Arabes chrétiens comme musulmans ont eu connaissance des aspirations « impérialistes » des évangéliques du fait de leurs écrits, plus accessibles avec l’imprimerie introduite justement par ces mêmes missionnaires au XIXème siècle, au Moyen-Orient. Dans ces écrits, nombre de missionnaires présentaient leur activité dans des termes volontiers coloniaux voire militaristes. On a tendance à sous-estimer l’impact de l’activité missionnaire évangélique dans le déploiement d’organisations majeures comme les Frères musulmans dont le fondateur, Hassan el Banna raconte dans ses mémoires à quel point il fut marqué par l’essor de l’activité missionnaire évangélique et déterminé à lutter contre elle.

Avec le temps, c’est leur politique pro-israélienne qui a définitivement dégradé l’image des évangéliques américains auprès des populations locales. Sur un plan interne, cela est assez injuste. Les archives missionnaires révèlent le désarroi des missionnaires évangéliques après la guerre des 6 jours en 1967 ou, plus tôt, lors de la création de l’Etat d’Israël. Ces évangéliques, loin d’être hostiles aux intérêts arabes étaient bouleversés par le sort des Palestiniens, contraints par centaines de milliers à l’exil. Aujourd’hui, on peut rencontrer des missionnaires américains mariés à des Libanaises bien acceptés localement et qui ont subi l’attaque israélienne de 2006 contre le Liban. Mais au plan externe, c’est-à-dire s’agissant des missionnaires évangéliques non établis au Moyen Orient, c’est une autre affaire. En effet, un autre courant théologique a commencé à croitre au sein du monde évangélique américain au début du XXème siècle et est désormais majoritaire en son sein : on l’appelle le dispensationalisme ou sionisme chrétien. Il s’agit d’une lecture théologique littéraliste des Ecritures qui, amalgamant l’Israël biblique et la nation moderne d’Israël, considère que la « restauration » du peuple juif est un préalable au second retour du Christ sur terre.  On les appelle prémillénaristes car ils considèrent que le retour du Christ sera suivi par son règne de mille ans sur terre. Mais avant que n’advienne ce royaume de Jésus Christ sur terre, l’antéchrist tentera de l’empêcher avant d’être défait par intervention divine lors de la bataille d’Armageddon. Or, si pendant des décennies, l’eschatologie évangélique tendait à considérer les ennemis des juifs et de Dieu parmi une multitude d’acteurs : les musulmans, l’Eglise catholique, puis pendant la guerre froide, l’ex-Union soviétique et quelques pays d’Asie, le champ des ennemis possibles s’est considérablement réduit au fil du temps : depuis Vatican II, les catholiques sont devenus plus sympathiques, la chute du communisme a aussi effacé presque totalement la Russie au nombre des ennemis de grande ampleur.

Que reste-t-il alors pour figurer l’antéchrist ou ses alliés ? Les musulmans. Et cette étonnante configuration politique actuelle (le conflit israélo-arabe) permet de « coller » de façon précise à ces évènements bibliques, pour le plus grand malheur des Palestiniens. Pour ces chrétiens sionistes, le conflit israélo-arabe n’est pas un conflit politique et la colonisation est simplement hors sujet, quand elle n’est pas profitable aux plans de Dieu. En effet, l’Israël biblique ne doit pas simplement s’étendre sur la Palestine historique mais aussi posséder tous les pays de la région, depuis le Nil jusqu’à l’Euphrate, c’est-à-dire englober l’Egypte jusque l’Irak et les pays intermédiaires. Quant aux politiciens israéliens, c’est pour eux une aubaine extraordinaire du fait du soutien massif, financier comme politique accordé par ces évangéliques américains. Même si le sionisme chrétien est à l’origine profondément antisémite (car enfin, les juifs qui ne se convertiront pas au christianisme dans les derniers jours seront détruits comme les musulmans et les autres non chrétiens), cela ne perturbe pas tellement les politiciens israéliens qui, avant Armageddon, ont le temps de coloniser tout ce qui reste de territoire palestinien.

Quel bilan peut-on dresser de l’activité missionnaire évangélique ? Comme je l’ai dit, il est injuste de conclure simplement à une entreprise impérialiste ou néo-coloniale. Lorsqu’une poignée d’individus quittent leur patrie, leur famille pour s’installer dans un pays dont ils ignorent tout, armés essentiellement de leur enthousiasme prosélyte, on ne peut surestimer leur capacité et volonté d’imposition. D’autant plus que les missionnaires évangéliques se refusaient à imposer leur foi par la contrainte morale ou physique. Surtout, face à l’échec du prosélytisme direct, ils ont déployé des activités sociales et éducatives qui ont beaucoup contribué à moderniser ces régions. L’introduction de l’imprimerie au XIXe siècle a un impact décisif dans la modernité au Moyen Orient. Et ironiquement, les universités qu’ils ont établies (au Liban il faut citer outre l’Université Saint Joseph mise en place par les Jésuites, l’Université américaine de Beyrouth, ancien Collège protestant syrien) ont été parmi les espaces les plus actifs du nationalisme arabe.

Depuis quelques années, les pentecôtistes (un courant qui accorde une importance majeure aux manifestations du Saint Esprit comme le parler en langues ou le don de guérison et qui de ce fait donne la part belle aux manifestations très expressives, chants, danses, et parfois transes, comme on peut le voir dans les églises américaines) sont particulièrement dynamiques au Moyen Orient, en particulier au Liban. Le sionisme chrétien est un obstacle majeur au développement des courants évangéliques en général, ainsi que les restrictions apportées à la liberté religieuse dans le monde musulman. Les évangéliques pâtissent de la politique étrangère américaine, encore une fois. Toutefois, s’ils rencontrent un succès modéré auprès des musulmans, et surtout des chrétiens arabes, ils manifestent une capacité de flexibilité remarquable en se fondant dans la culture locale. Ils défient le clergé maronite ou copte orthodoxe, ainsi que l’islam officiel, beaucoup plus rigides et traditionnalistes, en accordant une plus grande liberté d’expression aux fidèles.

De même que les premiers missionnaires évangéliques avaient contribué à améliorer le sort des femmes en les intégrant plus aisément dans leurs institutions éducatives, les femmes peuvent être pasteurs, alors que les mondes religieux arabes, chrétien comme musulman, sont beaucoup plus conservateurs sur ce plan. Les évangéliques enfin, se défient de toute autorité exclusive et le fait qu’ils ont intériorisé depuis longtemps les préceptes démocratiques de leur pays de naissance, les Etats Unis, leur confère un fort degré d’attractivité. A l’heure des révolutions arabes, cette caractéristique ne manque pas d’intérêt. De plus, leur fonctionnement en réseau leur permet d’offrir des possibilités de mobilité sociale et géographique plus grandes, ce qui est également très attractif dans un monde arabe qui connaît une crise économique très importante. Cependant, lorsque cela contribue à faciliter l’émigration, c’est assez problématique car cela diminue plus encore la « masse critique » des chrétiens dans le monde arabe, déjà bien peu nombreux.

Les missionnaires évangéliques agissent également en France à destination des musulmans. Les informations provenant de France bénéficient d’une lecture toute particulière. La surenchère qui entoure des affaires comme la « burka » (le niqab en réalité) a donné l’impression qu’il y a non pas des centaines mais des centaines de milliers de femmes portant le niqab, et cela alimente l’islamophobie d’un grand nombre d’évangéliques. En particulier, ces évènements français liés à l’islam nourrissent l’idée très ancrée dans le monde évangélique que « l’islamisation » de la France est à l’œuvre. Beaucoup m’ont rapporté des chiffres étonnants faisant état d’une France qui serait dans quelques décennies majoritairement musulmane. Sur des chaines satellitaires comme el Hayat (à ne pas confondre avec d’autres chaines du même nom) c’est ce genre d’informations qui sont développées.  Certains documents que s’était procuré le terroriste norvégien Anders Breivik ont été réalisés par des chrétiens évangéliques convaincus de l’islamisation en marche du monde occidental. Un tel constat, évidemment outré, les convainc cependant de l’urgence de répondre au défi de l’islam. Face à ces chrétiens, d’autres évangéliques essaient au contraire de mettre l’accent sur une conception compréhensive de l’islam mais ils peinent à faire entendre leur voix. 

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Commentaires (4)
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Carcajou
- 05/05/2012 - 20:21
C'est pourtant simple!.
@evy - 05/05/2012 - 08:12

Merci, merci beaucoup! Voilà 30 ans que j'essaie de comprendre certaines choses et paf! en 2 phrases et un nom vous expliquez tout.

Toute la misère de l'Humanité incombe aux religions et donc à Dieu. La nature humaine avec ses travers, la convoitise, l'envie, n'explique aucun des conflits visant à agrandir son territoire ou à acquérir, voler, spolier des richesses.

Les conquêtes barbares qui ont mis à bas l'Empire Romain, étaient dictées par Dieu. Fichtre!

Les guerres tribales en Afrique avant la colonisation sont à mettre sur le dos d'un dieu inconnu là-bas. Quand aux divinités animistes, elles n'ont jamais poussé à la guerre. Le nombre restreint de morts provoqué par ces conflits n'entre évidemment pas en ligne de compte dans la démonstration.

Les millions de morts dus aux 2 idéologies les plus meurtrières de l'Histoire humaine - le nazisme et le communisme - doivent certainement se rattacher à la religion, mais le lien est obscur.

Que de lieux communs sont exprimés au nom de la bien bienpensance.
evy
- 05/05/2012 - 08:12
heureusement que dieu n'existe pas
car ce serait encore plus grave s'il se mêlait vraiment de la connerie humaine. dieu est une invention qui permet de dominer les faibles.. et ça marche. On les envoie à la guerre ou on leur pique leurs revenus..c'est ça dieu. On tue en son nom..Il suffirait simplement de croire en soi-même, à comment vivre ensemble, car chacun procrée et on se multipliera sans fin.
De France et de plus loin
- 05/05/2012 - 01:41
Comme quoi il y a des casses
Comme quoi il y a des casses couilles partout .