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© JEFF PACHOUD / AFP
© JEFF PACHOUD / AFP
Convergence

Front commun patronat- syndicats face à Emmanuel Macron : trop peu, trop tard pour échapper à leur étouffement programmé

Publié le 12 juillet 2018
Syndicats et patronats se réunissaient ce 11 juillet afin de montrer un front uni avant le sommet social de mardi prochain.
Michel Ruimy est professeur affilié à l’ESCP, où il enseigne les principes de l’économie monétaire et les caractéristiques fondamentales des marchés de capitaux.
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Syndicats et patronats se réunissaient ce 11 juillet afin de montrer un front uni avant le sommet social de mardi prochain.

Atlantico : Alors que syndicats et patronats se réunissaient ce 11 juillet pour « faire front commun » face à Emmanuel Macron, ces derniers peuvent-ils trouver les moyens de reprendre la main ?

Michel Ruimy : Les syndicats se sentent peu entendus par Emmanuel Macron malgré les concertations, critiques, grèves ou manifestations. Cette situation est l’élément déclencheur de l’organisation de la réunion du 11 juillet ’qui a réuni les dirigeants des 8 principaux syndicats de salariés et patronaux. Selon Pascal Pavageau, Secrétaire général de Force Ouvrière depuis deux mois, « en soi, c’est déjà un succès ». En effet, cela fait bien longtemps que les leaders syndicaux et patronaux des organisations représentatives ne s’étaient pas mis d’accord tous ensemble.

Le but de cette réunion était, surtout, de montrer un front uni avant le sommet social de mardi prochain avec le chef de l’Etat. Car s’afficher unis, c’est se montrer incontournables. En effet, alors que ce rendez-vous sera l’occasion, pour Emmanuel Macron, de « jeter les bases d’un nouveau contrat social, celui du siècle qui s’ouvre », les syndicats ont fait l’amer constat qu’ils étaient considérés plus comme une sorte de faire-valoir par le gouvernement que comme de vrais partenaires incontournables.

Les retrouvailles du 11 juillet sont, en fait, un point d’étape que l’on peut qualifier de « redémarrage de processus ». Les cinq confédérations syndicales, traditionnellement divisées, se sont rencontrées pour envisager d’éventuelles actions communes et ont convenu d’un nouveau rendez-vous, en septembre, pour fixer un agenda social commun, indépendant de celui voulu par le gouvernement.

Cependant, il me semble que la capacité des partenaires sociaux à agir en commun paraît être limitée car il faudrait, tout d’abord, qu’ils s’entendent sur les sujets sur lesquels ils vont pouvoir peser. Aujourd’hui, par exemple, d’un côté, nous avons plusieurs d’entre eux qui souhaitent aborder le sujet de la santé au travail, un thème qui a été évoqué par le président de la République lors de son discours devant le Congrès et de l’autre, nous avons Geoffroy Roux de Bézieux, qui a également à cœur de vouloir discuter de la transformation numérique et de son impact sur l’évolution des métiers, un thème qu’il a souvent évoqué lors de sa campagne pour la présidence du Medef.

Mais le sujet central de l’agenda social de la rentrée, si les partenaires sociaux l’acceptent, sera l’assurance-chômage. Sur ce dernier point, le gouvernement a pris de court les corps intermédiaires. En effet, le président de la République a souhaité renouer les fils du dialogue avec les partenaires sociaux à qui il a demandé de revoir, dès septembre, les règles de l’Unedic en se conformant à un document de cadrage fixé par le gouvernement… alors qu’une réforme est en cours d’examen au Parlement.

Cette méthode de concertation est critiquée tant par le patronat que par les syndicats car il y a un problème de vitesse : le gouvernement va très vite, propose énormément de réformes et les syndicats ont du mal à suivre. Difficile pour eux, dans ces conditions, de garder l’initiative avec un président qui ne les laisse pas souffler.

Paradoxalement, en quoi Emmanuel Macron est-il en train de parvenir à ouvrir le dialogue sur ces questions entre les différents syndicats patronaux et salariaux ? Qu’est-ce que cela révèle de la situation ?

L’objectif du président est triple dans le dialogue qui vient de s’installer.

Tout d’abord, Emmanuel Macron souhaite renouer le fil de la discussion avec des partenaires sociaux qu’il malmène. En effet, il a acquis la conviction que la France n’a pas vraiment besoin de corps intermédiaires et qu’il pourrait un jour, peut-être, gouverner en se passant d’eux. Il les considère plus comme des freins à la réforme que comme des accélérateurs des transformations dont le pays a besoin. Ainsi, même s’il n’a aucunement envie de se dédire, il a bien l’intention de montrer concilient et retourner, à son avantage, une situation qui commence à se tendre.

Ensuite, avec la réunion du 17 juillet, il escompte également reprendre l’initiative en envoyant un signe clair et attendu de sa volonté réformatrice, notamment à la CFDT qui ne cesse de critiquer sa politique sociale depuis 1 an. Par exemple, Emmanuel Macron pourrait envisager que certains points, qui n’ont pas encore été arbitrés et qui représentent un enjeu budgétaire pour la rentrée, pourraient être traités lors d’une rapide concertation, en septembre, avec les partenaires sociaux pour tenir les délais de préparation des textes budgétaires. Une concertation mais pas une négociation.

Enfin, il entend aussi, par cette rencontre, « faire vivre » l’agenda social que les partenaires sociaux s’apprêtent, avec plus ou moins de facilités, à bâtir en plus de celui que l’exécutif entend leur confier. Là encore, Emmanuel Macron est pleinement dans sa stratégie de responsabilisation des syndicats et du patronat qui doivent démontrer, par eux-mêmes via le dialogue social, le bien-fondé de leurs actions en négociant ou en participant, de manière constructive, à des concertations liées aux réformes lancées par l’exécutif.

Comment anticiper la suite de la situation pour les syndicats dans l’optique des élections professionnelles qui se tiendront à la fin de l’année 2018 ?

Tout d’abord, dressons un rapide panorama de la situation syndicale en France.

Dans un monde du travail beaucoup moins homogène que le monde ouvrier de la fin du XIXème siècle, le syndicalisme conçu comme un fait social de classe peine à asseoir sa légitimité auprès du plus grand nombre. Le syndicalisme en France est l’exemple le plus emblématique de ce qu’on appelle le « syndicalisme de représentativité » : il réalise le double exploit de couvrir davantage de salariés que tous les autres pays développés tout en ayant moins de syndiqués que la grande majorité d’entre eux (9% dans le privé).

Par ailleurs, le résultat de l’agrégation des scores enregistrés par les organisations syndicales aux élections professionnelles sur la période 2013 - 2016, montre qu’au niveau national et interprofessionnel, cinq organisations syndicales (CFDT, CGT, CGT - FO, CFE - CGC, CFTC) ont recueilli plus de 8% sur plus de 5 millions de suffrages valablement exprimés. La CFDT, dont la ligne est ouvertement sociale-démocrate alors que la CGT est plutôt adepte d’une ligne contestataire, est devenue, au niveau national, le premier syndicat de France auprès des salariés du privé. Ceci est historique car ce résultat fait basculer, sans le bouleverser, un paysage syndical et social, jusqu’ici dominé par la CGT, qui a toutefois conservé son leadership dans les TPE mais qui a perdu du terrain dans plusieurs de ses bastions entre 2014 et 2016 (Fonction publique, SNCF, Orange...).

En fait, la vraie mutation est, depuis 2008, le nouveau calcul de la représentativité. Pour être désormais représentatif dans une branche, un syndicat doit y avoir recueilli 8% des suffrages alors que jusqu’à une époque récente, il suffisait que ce syndicat, même s’il avait recueilli moins de 8% dans cette branche, soit affilié à l’une des 5 organisations représentatives au niveau national. Il s’agit d’un vrai changement démocratique car ceci a rendu les syndicats tributaires de leur audience et a mis fin à la présomption « irréfragable » de représentativité dont bénéficiaient les cinq confédérations, même si celles-ci ont été reconduites dès 2013.

Or, certaines études ont montré que cette loi a fortement augmenté le taux de présence de délégués syndicaux, celui de syndicalisation et les opinions favorables à l’égard des syndicats, tant de la part des employeurs que des salariés. Il semble donc que l’introduction d’une dose de démocratie locale ait été bénéfique au syndicalisme.

Cependant, outre la barre des 8%, un syndicat, pour être représentatif au niveau national, doit d’une part, l’être aussi dans des branches de l’industrie, de la construction, du commerce et des services et d’autre part, remplir plusieurs autres critères de représentativité (ancienneté minimale de 2 ans, indépendance, respect des valeurs républicaines, transparence financière...). Dès lors, être représentatif permet à un syndicat de participer aux négociations et de conclure des accords au niveau national ou interprofessionnel.

Or, en poids « relatif », c’est-à-dire en prenant en compte le seul périmètre des syndicats représentatifs, la CFDT a recueilli plus de 30% des suffrages, ce qui lui permet désormais de signer, seule, un accord à la différence de la CGT, qui n’a pas franchi ce seuil. C’est ce poids relatif qui est pris en compte lors des accords interprofessionnels, comme celui sur la formation en 2014 ou sur la sécurisation de l'emploi en 2013.

Dès lors, les élections professionnelles de la fin d’année seront celles de la « mandature Macron ». Au regard des précédents résultats, si l’audience de la CGT est en baisse, celle de FO est également un peu en recul. Ceci signifie que la confiance des salariés se porte vers les syndicats qui négocient. Ceci n’est pas sans incidence car la CFDT et la CGT s’étaient notamment opposées à l’occasion des débats sur la loi Travail. Alors que la CGT était largement mobilisée lors des manifestations pour demander le retrait du texte, la CFDT avait marqué sa différence en défendant « un gouvernement qui voulait bouger », tout en demandant des évolutions du texte, et qu’il était « hors de question que celui-ci renonce à ses engagements, que ce soit en retirant la loi ou en la vidant de sa substance ».

Dans ce contexte, chaque syndicat essaiera de retirer et d’accroitre de ses élections professionnelles une nouvelle aura c’est-à-dire une influence plus grande auprès des salariés. Pour la CGT, il s’agira de retrouvera sa position de premier syndicat de France notamment après les derniers conflits sociaux. Cependant, n’oublions pas que le référendum d’entreprise à l’initiative de l’employeur, envisagé aujourd’hui, autorise le contournement total des syndicats pour élaborer des accords d’entreprise. Il s’agit donc de rejeter l’idée même de représentation collective, en rupture avec les lois précédentes qui ont toutes renforcé la représentativité démocratique des syndicats, justement dans le but d’en faire des acteurs incontournables au niveau de l’entreprise.

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