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© ROBERT FRANCOIS / AFP
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Chocs territoriaux

Délocalisations : un nouvel indicateur pour identifier les territoires à risques

Publié le 27 juin 2018
Longtemps, les économistes se sont contentés d’observer la délocalisation et ses effets sur l’emploi du point de vue macroéconomique.
Mouhoud El Mouhoub
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Professeur d'Economie, Vice-Président de l'Université Paris-Dauphine, PSL Research University, Université Paris Dauphine – PSL
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Longtemps, les économistes se sont contentés d’observer la délocalisation et ses effets sur l’emploi du point de vue macroéconomique.

El Mouhoub Mouhoud, Université Paris Dauphine – PSL

Les délocalisations engendrent des chocs territoriaux sur l’emploi et le tissu productif qui sont rarement compensés. Pour mieux les identifier, voire les anticiper, nous avons élaboré un indicateur original de vulnérabilité des zones d’emploi françaises aux risques de délocalisation industrielle.

Un hiatus entre impact des délocalisations et politiques publiques

Longtemps, les économistes se sont contentés d’observer la délocalisation et ses effets sur l’emploi du point de vue macroéconomique. Leurs études en concluaient très souvent un faible impact sur les destructions d’emplois, en particulier dans le cas français.

Ainsi, selon l’enquête Chaînes d’activité mondiales, réalisée par l’Insee en 2012, ces délocalisations, motivées principalement par la recherche de plus faibles coûts de production, n’ont concerné, entre 2009 et 2011, que 4,2 % des 28 000 sociétés marchandes non financières de 50 salariés ou plus implantées en France. En effet, comme le montre la littérature récente sur le sujet, les pertes d’emploi dans l’industrie s’expliquent principalement par des gains de productivité globalement plus élevés dans la production de biens manufacturés que dans celle de services.

S’ajoute un autre phénomène : la hausse du revenu des ménages, en partie liée à cette croissance de la productivité dans l’industrie. Elle a contribué à la modification structurelle de la consommation, en faveur des services et au détriment des besoins primaires et des produits industriels. Pourtant, les perceptions publiques continuent à donner une très grande importance aux effets des délocalisations sur l’emploi. Comment expliquer ce hiatus ?

Inégalité des territoires

Dans un article récent publié dans la revue Économie et Statistiques avec Hugues Jennequin et Luis Miotti, nous apportons une réponse à cette question.

Si les études économiques concluent à un faible impact des délocalisations au niveau macroéconomique, on oublie souvent que celles-ci peuvent avoir des effets très importants sur certains territoires, ce qui ne se voit pas nécessairement quand on raisonne en moyenne nationale. En effet, certains d’entre eux sont plus exposés aux délocalisations lorsqu’ils sont spécialisés dans des activités vulnérables à la mondialisation. Il n’y aurait pas de graves problèmes si, dans un territoire donné, les destructions d’emplois par les délocalisations étaient compensées par des créations dans d’autres secteurs ou par la mobilité des travailleurs vers des zones d’emplois qui se trouvent en difficulté de recrutement de main-d’œuvre.

Or, on s’aperçoit que ces chocs territoriaux sont très peu compensés par des mécanismes d’ajustement tels que la mobilité du travail. L’enjeu de cette étude est de mieux identifier, voire anticiper ces chocs, grâce à une observation des caractéristiques des territoires et des activités qu’ils abritent.

Des indicateurs pour prévoir le risque de délocalisation

Pour observer les délocalisations, nous avons proposé de chausser d’autres lunettes, en construisant, pour les 300 zones d’emploi de l’Insee (les territoires où habitent et travaillent les gens), un indicateur de vulnérabilité aux risques de délocalisation à partir d’une typologie des activités manufacturières.

La première étape est de classer les activités économiques selon leur potentiel de délocalisation. Quatre types de secteurs de l’industrie manufacturière sont ainsi déterminés, en fonction des facteurs favorables à la délocalisation (caractéristiques de leurs emplois, contenu en tâches routinières d’exécution, caractéristiques des produits). En suivant la démarche d’Aubert et Sillard menée sur données d’établissement, nous avons proposé un indice de délocalisation effective au niveau sectoriel. Celui-ci est mesuré en reliant l’évolution des importations avec celle des emplois des différents secteurs manufacturiers, selon leur classe d’appartenance, durant la période 2008-2010. Certains secteurs présentent un indice élevé de « présomption de délocalisation » et d’autres affichent une « présomption de non-délocalisation ».

Dans un second temps, nous avons construit un indicateur original de vulnérabilité des territoires (zones d’emplois – ZE) à la délocalisation. Celui-ci est basé sur l’indice de délocalisation sectoriel, pondéré par la part de chaque secteur dans l’emploi total des 321 zones d’emplois françaises.

Enfin, les spécialisations des territoires, selon la typologie des activités manufacturières plus ou moins délocalisables, sont cartographiées.

Chocs de délocalisation : un caractère localisé, voire dispersé

La classe 1, qui représente 24 % des emplois manufacturiers, regroupe les « secteurs domestiques peu délocalisables » dominés par des activités moyennement capitalistiques, faiblement intensives en emplois cognitifs et davantage tournées vers le marché domestique. Il s’agit par exemple de la fabrication industrielle de pain et de pâtisseries, de la mise en bouteille d’eau minérale, de la fabrication de matelas, des activités de minoterie, etc.

La classe 2 (14 % des emplois manufacturiers) englobe les « secteurs exportateurs peu délocalisables » dont les activités sont plus capitalistiques, plus intensives en fonctions cognitives et exportatrices. On trouve dans cette catégorie des activités telles que la construction de véhicules à moteur, la fabrication de fibre de verre, de pâte à papier, de produits phytosanitaires, de produits pharmaceutiques basiques…

La classe 3 (42 % des emplois manufacturiers) rassemble les « secteurs à délocalisations défensives » dont les activités sont intensives en travail et en fonctions routinières, et largement plus importatrices : bonneterie, manufacture d’emballages plastiques, de tapis…

Enfin, la classe 4 (19 % des emplois manufacturiers) agrège les « secteurs à délocalisations offensives », dont les activités sont intensives en travail et en fonctions cognitives et largement exportatrices : fabrication de composants électroniques, d’instruments scientifiques, industrie aéronautique, production de parfum, etc.

L’indice de vulnérabilité, cartographié, confirme le caractère localisé, voire dispersé, des chocs de la délocalisation : peu de ZE sont réellement concernées mais leur exposition aux chocs est d’une forte intensité. Parmi les ZE les plus vulnérables, apparaissent des territoires esseulés au milieu de ZE moins exposées et des zones périphériques autour de grandes métropoles. Autour de la région parisienne, les zones plus vulnérables se situent au-delà de la Grande Couronne, notamment au sud la région Île-de-France.

Les « secteurs exportateurs peu délocalisables » (classe 2) et les activités à « délocalisations offensives » (classe 4) sont davantage présents dans les grandes agglomérations et dans les ZE situées à proximité des villes moyennes. Les activités présentant des niveaux de productivité plus bas, faiblement exportatrices et requérant davantage de fonctions routinières de production dans la structure des emplois, qu’elles soient peu délocalisables (classe 1) ou à « délocalisations défensives » (classe 3) marquent surtout les territoires industriels du Nord de la France et les territoires ruraux de l’Ouest et du Nord-Est.

Quelles leçons pour les politiques publiques ?

Les politiques publiques qui interviennent après coup pour tenter de sauver les territoires une fois la délocalisation ou la restructuration effectuée devraient plutôt chercher à anticiper ces chocs par une meilleure connaissance des effets territoriaux des délocalisations.

Il est préférable de concentrer les aides publiques sur les territoires les plus vulnérables en favorisant la formation professionnelle, la recherche et l’innovation, sources de reconquête d’avantages comparatifs. L’objectif des politiques doit aussi être d’encourager la mobilité souhaitée des travailleurs, qui se trouvent trop souvent « verrouillés » dans les zones fortement vulnérables.

The ConversationEnfin, il serait opportun de mettre en place un véritable observatoire d’anticipation des chocs territoriaux.

El Mouhoub Mouhoud, Professeur d'Economie, Vice-Président de l'Université Paris-Dauphine, PSL Research University, Université Paris Dauphine – PSL

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation

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