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L’argent fait-il le bonheur ? Oui. Jusqu’à un certain point et voilà lequel

Publié le 27 février 2018
Une étude menée sur plus d'un million de personnes et publiée dans le journal Nature s'est intéressée à la corrélation existante entre l'argent et le bonheur.
Pascal Neveu est directeur de l'Institut Français de la Psychanalyse Active (IFPA) et secrétaire général du Conseil Supérieur de la Psychanalyse Active (CSDPA). Il est responsable national de la cellule de soutien psychologique au sein de l’Œuvre...
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Pascal Neveu est directeur de l'Institut Français de la Psychanalyse Active (IFPA) et secrétaire général du Conseil Supérieur de la Psychanalyse Active (CSDPA). Il est responsable national de la cellule de soutien psychologique au sein de l’Œuvre...
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Une étude menée sur plus d'un million de personnes et publiée dans le journal Nature s'est intéressée à la corrélation existante entre l'argent et le bonheur.

 

Une étude menée sur plus d'un million de personnes et publiée dans le journal Nature s'est intéressée à la corrélation existante entre l'argent et le bonheur. Si l'étude menée en 2012 par l’économiste Angus Deaton et le psychologue Daniel Kahneman avait déjà établi la corrélation entre les deux, celle-ci a réussi à déterminer la limite de cette corrélation appelée "point de satiété" et qui s'établirait à 105 000 dollars annuel aux Etats-Unis. Comment expliquer ce palier (variable en fonction des pays dont les sondés sont originaires) selon vous ?

C’est l’étude la plus importante menée à ce jour… 1,7 millions de personnes enquêtées, sur toute la surface du globe. L’étude ne donne pas de réponse afin d’expliquer ce montant qui pourrait nous sembler tomber comme ça du ciel, mais je pense qu’il faut le comparer aux points de satiété d’autres pays. Ainsi, de manière décroissante, les revenus bruts permettant de se définir comme « heureux » par « régions » du monde :
 

Australie/Nouvelle Zélande : 125 000 $

Moyen-Orient/Afrique du Nord : 115 000 $

Asie : 110 000 $

Amérique du Nord : 105 000 $

Europe de l’Ouest/Scandinavie : 100 000 $

Asie du Sud-Est : 70 000 $

Europe de l’Est/the Balkans : 45 000 $

Afrique sub-saharienne : 40 000 $

Amérique Latine/Caraïbes : 35 000 $

 

Pas besoin de posséder un doctorat en économie ou en sociologie pour réaliser que ces différences sont liées au PIB  du Pays, au coût de la vie mais aussi à l’accès à certaines formes de « bonheur » et surtout le « fantasme » de sa vie et  ce qu’est l’envie… voire être envieux. Cette étude ne précise pas non plus si les 105 000 $ concernent un foyer constitué d’une seule personne, ou d’un couple avec 3 enfants ! Cela en change l’analyse. Mais il est intéressant de rappeler le salaire brut annuel moyen en France : 35 000 €. (seul 13% de la population perçoit plus de 3 000 € nets par mois)

Autrement dit, selon cette étude il nous faudrait quasiment 3 fois le salaire actuel afin de nous considérer heureux, en tout cas en bien-être !

 

Ce rapport est intéressant car il fait penser par exemple au calcul du taux d’endettement mais aussi au pré-requis de salaire afin de pouvoir obtenir une location. Pour moi, la question centrale de cette étude repose avant tout sur la notion de bonheur et sa définition. Car le bonheur reste une notion floue, très subjective même s’il semble exister des liens entre bonnes conditions de vie et bonheur de vivre. Si l’on remonte quelque peu le cours du temps, dans les années 50, le message général était : « plus on a d’argent, plus on consomme, plus on est heureux ». Mais dès la fin des années 60, on a progressivement commencé à remettre en question cette façon de voir. Au début des années 70, des chercheurs ont voulu savoir jusqu’à quel point l’argent rendait heureux. L’Américain Richard Easterline a développé l’idée qu’une fois atteint un certain stade de développement, le bonheur d’une société n’augmentait plus. A l’époque il a calculé que le revenu moyen avait doublé entre 1945 et 1974, mais que le sentiment de bonheur était resté stable.

 

Autrement dit la croissance de nos revenus ne rendait donc pas les gens plus heureux à long terme. C’est dans les années 80 que l’on a commencé à comprendre qu’une fois nos besoins satisfaits nous devenions égaux devant le bonheur.  Mais en fait, dès le début des années 2010, suite à l’expression grandissante et l’exposition massive  sur les réseaux sociaux des signes extérieurs de richesse,  le lien entre argent et bonheur a été repensé sur le principe « plus on est riche, plus on grimpe sur l’échelle du bonheur ».  Plusieurs chercheurs (Sacks, Stevenson et Wolfers) ont décrit que si on relie le revenu annuel par ménage et la satisfaction de vie déclarée, en moyenne, plus on est riche, plus on est heureux. La courbe du bonheur continuerait donc de grimper avec l’argent qui rentre. Il n’est cependant pas certain que Bill Gates (qui d’ailleurs demandait dernièrement à payer plus d’impôts), soit plus heureux qu’un agriculteur du Larzac.

 

En fait, cette nouvelle étude mondiale permet de définir plus précisément ce que nous apporte l’argent et redéfinir ce qu’est une société « heureuse ». Aussi, celle ou celui ayant un revenu annuel de 100 000 $ peut se dire : « Quand je gagnerai 120 000 $, je m’offrirai ceci et je serai au summum du bonheur. » Mais arrivé à 120 000 $, le niveau de vie augmente de telle sorte qu’en fin de compte, nous risquons de ressentir le besoin d’atteindre 150 000 $ et ainsi de suite... inquiets de tout perdre un jour. C’est le signe d’une forme d’insatiabilité matérielle liée à des angoisses plus profondes mais aussi sans doute plus superficielles que celles d’une personne qui doit tous les jours penser sa vie, comme par exemple :

 

- être obligé de se lever tous les matins à 6h pour aller travailler 8h en comptant 1 à 2h de trajets dans les embouteillages ou les transports en commun bondés

- être contraint de porter un masque social, de se fondre dans un moule pour que les autres l’acceptent et l’apprécient

- avoir à regarder quotidiennement son compte bancaire, et se limiter face à qu’il aimerait avoir ou faire

 

Ce « trésor » que nous donne l’argent serait donc… la liberté ! Celle de faire, d’être et d’avoir. Celui ou celle qui a la liberté de faire ce qu’il a envie de faire, d’être qui il veut être et de posséder ce qu’il a envie de posséder peut alors se considérer comme heureux !

 

 

Quelle incidence pourrait avoir le genre ? Est-ce que le point de satiété est atteint plus difficilement en fonction du sexe ? Comment l'expliquer ?

 

L’étude ne fait pas ressortir de différence significative, même si les femmes sont moins rémunérées que les hommes à poste et fonction équivalents. En effet, le seuil de satiété serait de 100 000 $ pour une femme et 90 000 $ pour un homme. Je pense qu’il faut dépasser les apriori et repenser la symbolique très forte de l’argent et y comprendre notre relation à l’argent, aux objets et donc à l’autre.

 

Freud a établi une origine très précoce (vers 2 ans, stade appelé anal, au début de la maîtrise des sphincters et l’initiation à la propreté), entre l'argent et les rapports de l'enfant à ses excréments. Les excréments représentent ainsi le premier cadeau à sa mère, et d'échange, cadeau dont il peut la priver. Freud en déduisait ainsi l'origine de l'avarice (le personnage d’Arpagon par exemple).

 

Mais s'ensuit également l'inscription des modèles parentaux dans l'enfance, modèles qui peuvent marquer à vie. Si les parents ont un rapport normal à l'argent, l'enfant devenu adulte a toutes les chances d'entretenir des relations saines plus tard avec l’argent.

 

En revanche, si l’enfance se déroule dans un contexte de pénurie, ou au contraire d’excès financiers, le futur adulte subira l’influence des schémas parentaux, en les reproduisant ou en s’y opposant.

 

Comprendre ses rapports à l'argent, c’est se pencher sur son passé, son enfance, son éducation.

L'argent porte donc une symbolique très puissante. Il est synonyme de puissance et de plaisir absolu. Il permet à certains d'exercer un pouvoir sur les autres, dans le couple, en famille ou au sein de l'entreprise.

 

L'argent représente aussi la sécurité, la protection. Enfin, l'argent est source de plaisir. Mais un plaisir éphémère, instable quand il vient combler un vide intérieur avec le risque de générer une dépendance. Egalement quand l’argent compense une faille narcissique, identitaire. Chez les personnes âgées, beaucoup ont tendance à amasser de l'argent, voire le cacher, afin de lutter symboliquement contre la vieillesse et la mort.

Sur un plan plus pathologique, on trouve par exemple:

- les acheteurs compulsifs : ils ont besoin d'acheter pour pallier une dépression, un manque... Ils éprouvent une véritable jouissance dans le seul fait d'acheter, de payer (même s'ils n'ont pas les moyens), mais pas dans l'objet de leur achat lui-même

- les débiteurs chroniques (joueurs compulsifs par exemple) : ils se mettent en danger, en souscrivant des emprunts nombreux. Le risque de la faillite et du désastre les attire.

- l'avare : il doit accumuler et faire fructifier son argent… en le cachant. Sa fortune son Moi

- l'anorexique financier. Il est paralysé à l’idée de dépenser de l’argent et le fait d'en gagner. Il incapable de se vendre en entretien d’embauche et de réclamer une augmentation de salaire.

Autrement dit, la notion de bonheur liée aux conflits inconscients avec l’argent mais aussi nos représentations symboliques, les apports éducatif, culturel, religieux… complexifient l’analyse de cette étude.

 

Est-ce que l'argent comme condition du bonheur est devenu un critère plus important sur le temps long selon vous ?

À force de questionner les gens sur leur état de satisfaction, les chercheurs ont évalué que le bonheur se vivrait en U. A 18-25 ans, nous serions heureux, mais les années passant, on le serait de moins en moins jusqu’à ce qu’on arrive à la base du U qui se situe vers 40-45 ans. Par la suite, la courbe remonterait si bien que vers 60 ans le bonheur est de retour. Évidemment, tout le monde ne rapporte pas être parfaitement heureux à 18 ans et à 60 ans, mais les moyennes sont plus élevées. Par exemple, le fait d’avoir moins de responsabilités pourrait entrer en jeu. Si on a relativement peu d’argent à 18 ans, normalement vers 60-65 ans la situation est meilleure, avec moins de responsabilités et souvent plus d’argent.

 

Pour autant, que ce soit notre argent, notre travail, nos relations, notre famille, nos expériences de vie n’apportent pas le bonheur. Car le bonheur reste un état intérieur. On peut vivre seul, sans un sou, sans grande occupation ou désir de réussite, se contenter de méditation, et être heureux. Tout autant heureux que la personne riche, en couple avec des enfants et un travail rémunérateur.

 

L’argent n’apporte pas tout alors que le bonheur est un état intérieur.

 

A contrario, des études montrent que le manque d’argent peut-être une source de mal-être de dépression et d’anxiété. Tout est donc relatif et penser le lien entre argent et bonheur de cette manière est certes un indicateur de la santé d’une société, mais peut également se révéler dangereux s’il n’y a pas en parallèle une réflexion philosophique sur l’argent. Les politiques et les économistes se sont déjà emparés de ces réflexions.

 

 

Mais il faut penser l’humain et le droit non seulement à son bonheur, mais surtout à ne pas être malheureux ni dans la souffrance.

C’est sans doute l’écrivain et diplomate québécois Jean-François Somain qui résume le mieux le lien entre l’argent et le bonheur : « L’argent n’a pas d’importance, mais le manque d’argent, oui ».

 

Les commentaires de cet article sont à lire ci-après
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vangog
- 27/02/2018 - 22:03
Seul le comblement des désirs conduit au bonheur
L’argent n’est qu’un moyen parmi d’autres...
assougoudrel
- 27/02/2018 - 20:42
@J'accuse
Vous avez raison. Quand on parle de bonheur, je pense à la réponse de Solon à Cresus: http://www.philalethe.net/post/2005/06/02/95-solon-et-cresus-la-question-du-bonheur-2
JLH
- 27/02/2018 - 20:40
l'illusion de la mesure
ou mesurer ce qui n'est pas mesurable. Harari dans Sapiens écrit quelques bonnes pages sur le bonheur, écrit à peu près ceci : le paysan du 16ième siècle, pauvre, perclus de douleurs, quand il se couche sur sa litière qui pue est heureux, certainement plus que le trader qui a gagné beaucoup d'argent, qui a acheté une grosse berline de luxe, tout malheureux de jalousie en voyant un collègue qui a mieux réussi, qui a acheté une plus grosse berline, plus chère, et qui a l'outrecuidance de le doubler sur la route. Après ce premier exemple, un souvenir, pendant mes études, il y a .... oh! bien longtemps, une étude statistique par sondage sur un grand échantillon, posait 2 questions : combien gagner vous ? et ensuite combien voulez vous gagner pour être heureux. La réponse en pourcentage est quasiment constante, environ un tiers en plus, celui qui gagne 1 000 € en voudrait 1300, celui qui en gagne 100 000 en voudrait 130 000. L'écart type était très faible. Le bonheur est en fait totalement décorrélé du niveau de richesse, mais extrêmement corrélé aux niveaux d'hormones du bonheur.