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"Pour faire partie d’al-Qaïda, il faut s’inscrire, comme à une banale association" : comment Abou Hafs est devenu le bras droit de Ben Laden

Publié le 10 février 2018
Comment al-Qaida et Daesh son fils naturel se sont-ils développés ? Quels sont les gouvernements impliqués dans le développement et le financement du djihadisme moderne ? L’histoire, les secrets d’Oussama Ben Laden et d’al-Qaida ainsi que leurs relations avec certains acteurs sont ici dévoilés. Extrait de "L'Histoire secrète du djihad" de Lemine Ould M. Salem aux éditions Flammarion (1/2).
Lemine Ould M. Salem, journaliste mauritanien et spécialiste des mouvements djihadistes au Sahel, a recueilli la parole d’Abou Hafs. Il a réalisé le film Salafistes (2016).
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Lemine Ould M. Salem, journaliste mauritanien et spécialiste des mouvements djihadistes au Sahel, a recueilli la parole d’Abou Hafs. Il a réalisé le film Salafistes (2016).
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Comment al-Qaida et Daesh son fils naturel se sont-ils développés ? Quels sont les gouvernements impliqués dans le développement et le financement du djihadisme moderne ? L’histoire, les secrets d’Oussama Ben Laden et d’al-Qaida ainsi que leurs relations avec certains acteurs sont ici dévoilés. Extrait de "L'Histoire secrète du djihad" de Lemine Ould M. Salem aux éditions Flammarion (1/2).

Septembre 1991. Abou Hafs arpente les terres afghanes depuis trois mois seulement, et il a achevé toute la procédure d’adhésion à al-Qaida. Si vite ! Pourtant les candidats sont habituellement soumis à une longue période d’observation avant de pouvoir être admis au sein de l’organisation. Ils vivent sous surveillance, 24 heures sur 24, sans forcément s’en rendre compte. Leur comportement et chacun de leurs gestes sont en permanence étudiés. Leur motivation, leurs convictions et leur détermination sont scrupuleusement évaluées par les chefs des organes sécuritaires et militaires d’al-Qaida, qui analysent aussi rigoureusement leurs capacités physiques. Une règle qu’al-Qaida applique à tout postulant, quel que soit le contexte, situation de guerre ou pas.

Aux yeux des recruteurs, Abou Hafs fait montre d’une grande force intérieure, d’une solidité psychologique évidente, d’une droiture et de motivations sans pareilles. Des atouts majeurs, qui non seulement vont permettre sa très rapide intégration mais vont aussi le conduire, au fil de sa carrière, jusqu’au sommet de l’organisation…

De plus, contrairement à ce qu’a pu croire un temps l’Occident, al-Qaida n’a pas la « science islamique infuse », bien au contraire. Comme les autres groupes djihadistes présents en Afghanistan à cette époque, al-Qaida souffre d’une réelle carence sur le plan des compétences théologiques et des sciences religieuses. Une aubaine pour Abou Hafs, car en dépit de son jeune âge, 24 ans, et bien qu’il n’ait pas encore de diplôme universitaire, il va très vite être considéré comme une « immense encyclopédie ». Il est particulièrement virtuose en exégèse du Coran, des hadiths (paroles attribuées au Prophète), du fiqh (jurisprudence), etc. Et il est aussi très pointu en langue et poésie arabes, et dans plusieurs autres domaines : arithmétique, astronomie, sciences, etc.

C’est exactement ce qu’il faut pour épater ses nouveaux amis. Dès son arrivée en Afghanistan, l’étendue du savoir d’Abou Hafs impressionne. La plupart des combattants d’al-Qaida ne savent que réciter quelques chapitres du Coran, voire certains versets seulement. Et ils ne connaissent, en tout et pour tout, qu’une poignée de textes majeurs de la charia, dont les principes sont expliqués dans les hadiths et la sunna (les paroles rapportées et les actes du Prophète). L’enfant du Sahara, lui, fait preuve d’une parfaite maîtrise du Livre saint. Il peut citer de mémoire une infinité de textes théologiques anciens, mais aussi des traités de grammaire oubliés et des centaines de vers de poésie, y compris anté-islamique. De ce savoir, Abou Hafs tire aujourd’hui encore une certaine fierté : « Dès les premières semaines au camp al-Farouk, près de Kandahar, j’ai remarqué que j’étais très apprécié par la direction du camp. Quand le chef du camp Seif al-Adel, un Égyptien qui était alors le numéro deux de la branche militaire d’al-Qaida, est venu personnellement me dire qu’il avait besoin de me parler, je savais qu’il allait me proposer d’intégrer son organisation. J’avais déjà fait le tour de tous les autres groupes présents en Afghanistan, les Égyptiens du Jihad islamique ou la Gamaa islamiya, les Afghans de l’Union islamique du cheikh Abd Rabbou Rassoul Sayyaf, le Parti islamique de Gulbuddin Hekmatyar, l’Assemblée islamique de Burhan Dine Rabbani ou le groupe du cheikh Yunis Khales. J’avais rencontré tous leurs chefs. Al-Qaida avait ma préférence, car l’organisation avait une vision globale, elle se préoccupait du monde musulman dans son ensemble, et pas seulement de quelques pays. Mais avant de donner ma réponse, j’ai longuement réfléchi. J’ai posé un certain nombre de questions : je voulais connaître précisément l’histoire du groupe, ses objectifs, sa stratégie, son fonctionnement, ses moyens, ses besoins aussi. Seif al-Adel m’a aussi parlé de son émir, Oussama Ben Laden, chef suprême et guide d’al-Qaida. Je connaissais bien sûr sa réputation, mais cette fois, j’ai vraiment pu apprécier sa détermination. J’ai appris qu’il était craint autant par les Américains que par les Saoudiens. »

Abou Hafs dit vrai : à la fin de la guerre soviétoafghane, l’émir Oussama Ben Laden est rentré chez lui, en Arabie saoudite, mais il a continué à financer l’envoi de volontaires arabes vers le Pakistan, pour les acheminer ensuite au combat en Afghanistan. Les Saoudiens respectaient Ben Laden, issu d’une famille très riche et combattant valeureux. Mais ils se méfiaient aussi de lui, car ils le pressentaient ingérable. Quand l’Irak a envahi le Koweït en 1990, l’Arabie saoudite a pris peur, craignant que Saddam Hussein ne s’en prenne aussi à elle. À ce moment-là, Ben Laden a proposé ses services au gouvernement saoudien : ses « volontaires Afghans-Arabes » pouvaient aller régler leur compte aux Irakiens, il suffisait de le leur demander. Riyad l’a alors éconduit poliment mais fermement, et a choisi, pour se protéger, d’accueillir les troupes américaines sur son sol. Ben Laden a été profondément meurtri et même scandalisé par cette décision : pour un croyant comme lui, elle équivalait à accepter que la « Terre d’islam » soit souillée par les impies américains. Fou furieux, il a menacé Riyad de représailles sanglantes. Les Saoudiens ne l’ont pas totalement pris au sérieux. Ils se sont contentés de lui retirer son passeport. Mais grâce à ses appuis, et bien sûr à sa fortune, Ben Laden a réussi à quitter le pays pour le Pakistan, puis l’Afghanistan. Et, dès lors, il s’était juré de faire tomber le régime saoudien.

 

En 1991, quand Abou Hafs arrive en Afghanistan, Ben Laden est auréolé de sa réputation de combattant du djihad intraitable… qui ne craint que Dieu. « Il est vrai que j’ai été fortement impressionné par tout ce que j’ai appris à ce moment-là du parcours de Ben Laden, reconnaît Abou Hafs. C’est donc en toute connaissance de cause que j’ai donné mon accord. Et j’ai rempli le dossier officiel d’adhésion », poursuit-il. Ainsi, pour faire partie d’al-Qaida, il faut donc s’inscrire, comme on le ferait pour intégrer une banale association

Extrait de "L'Histoire secrète du djihad" de Lemine Ould M. Salem, aux éditions Flammarion. Pour acheter ce livre, cliquez sur l'image ci-dessous.

"L'Histoire secrète du djihad" de Lemine Ould M. Salem

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