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Cycle des robots
Comment la robotisation risque de booster les problèmes des deux catégories de la population déjà les plus fragilisées
Publié le 03 janvier 2018
La robotisation croissante dans le monde du travail aura certainement des conséquences positives pour l'économie...Et des effets dramatiques pour les plus vulnérables.
Michel Volle est économiste français.Diplômé de l'École Polytechnique et de l'École Nationale de la Statistique et de l'Administration Économique, il est l'auteur d'un blog dédié à l'actualité économique.
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La robotisation croissante dans le monde du travail aura certainement des conséquences positives pour l'économie...Et des effets dramatiques pour les plus vulnérables.

Atlantico : Une étude anglaise publiée par l'Institut pour la Recherche en Politique Publique a tenté d'estimer les conséquences d'une robotisation du monde du travail. Selon cette étude, les robots pourraient relancer l'économie britannique (faisant ainsi passer la productivité de 0,8% à 1,4%) mais, conséquence négative importante, pourrait aussi augmenter les inégalités pour les femmes et les minorités. Comment expliquer ce résultat ?

Michel Volle : La robotisation est un aspect particulier de l'automatisation, qui elle-même est une des manifestations de l'informatisation : on ne peut comprendre ce qui se passe que si l'on embrasse l'ensemble du phénomène et si l'on est conscient de sa profondeur. 

Oui, bien sûr, la robotisation va accroître la productivité. Comment pourrait-il en être autrement puisqu'une part du travail productif sera faite par des robots, et que la productivité se mesure en divisant le volume de la production par le nombre des personnes employées à produire ? 

L'effet sur l'emploi résultera des décisions qui seront prises en matière de politique économique et d'éducation, et qui doivent répondre aux conséquences du phénomène de l'informatisation dans son ensemble. On ne peut pas lier cette question au seul problème de la robotisation. 

Le fait est que l'informatisation automatise les tâches répétitives, aussi bien mentales que physiques, qui accaparaient auparavant une part importante du temps de travail. La "main d'oeuvre" fait donc place dans l'emploi au "cerveau d'oeuvre" à qui les entreprises demandent d'être créatif, de répondre à des imprévus, d'interpréter des situations particulières, de prendre des initiatives. Ce "cerveau d'oeuvre" assurera l'analyse des besoins des clients, la conception des produits, l'ingénierie de leur production (notamment la conception et programmation des automates), et aussi les services qui accompagneront le produit entre les mains de son utilisateur et qui formeront une part essentielle dans la définition du produit. 

Dans la perspective d'une économie numérique efficace, ou "iconomie", les différences entre hommes et femmes, entre minorités et majorités, s'estompent devant la seule exigence de compétence. 

Pour autant, l'étude insiste sur la nécessité absolue pour le Royaume-Uni de recourir à une automatisation et une robotisation de son économie, et demande pour contrebalancer une politique de redistribution des richesses, un peu comme la taxe sur les robots demandées par Benoit Hamon lors de sa campagne présidentielle ? S'agit-il d'une solution possible ou même souhaitable ?

La vraie question est de savoir si la société, dans son ensemble, assume ou non les exigences de l'iconomie. On peut certes introduire des robots dans la société actuelle sans rien changer à son organisation : on pense alors que l'emploi est, comme dans le système technique antérieur, celui d'une main d'oeuvre dont les capacités mentales sont laissées en jachère et à qui l'on ne demande rien d'autre que d'obéir sans réfléchir aux ordres que donne la hiérarchie. 

C'est la tentation de nombre des entreprises actuelles, qui sont en fait coincées entre le nouveau monde et l'ancien : elles maintiennent l'organisation hiérarchique et continuent à nier le fait que les salariés possèdent un cerveau, alors même que l'informatisation les pousse à leur déléguer des responsabilités. Cette contradiction les conduit à des absurdités manifestes, car on ne peut pas déléguer une responsabilité sans déléguer en même temps la légitimité qui permet de l'exercer : obliger quelqu'un à être responsable sans être légitime, c'est lui faire vivre l'enfer. 

La façon dont actuellement la richesse se concentre, les rémunérations prédatrices que des dirigeants obtiennent de leur conseil d'administration, les bonus délirants que distribue la finance, la part excessive prise par la "création de valeur pour l'actionnaire" dans la stratégie des entreprises, tout cela est autant de manifestations de cette situation de transition où les effets de l'informatisation sont plaqués sur des structures sociales qui ne leur correspondent pas.

Plutôt que de prendre ce problème à bras le corps, on propose de taxer les robots, palliatif illogique. Pourquoi les seuls robots, et non tous les automates, tous les ordinateurs ? On précise certes qu'il s'agit de "taxer le profit que les robots procurent aux entreprises", mais comment le distinguer de l'ensemble du profit ? 

Faut-il s'attendre à l'émergence de nouvelle forme de luddisme, comme on avait pu le voir lors de l'émergence des premières machines à vapeur dans les usines et manufactures dans l'Angleterre du début du XIXe siècle ?

L'idée de taxer les robots en est déjà une manifestation. Une autre, plus générale, consiste à promouvoir une "décroissance" pour lutter contre le réchauffement climatique, mauvaise réponse à une vraie question. 

Le modèle de l'iconomie (économie numérique parvenue à la maturité) montre que l'informatisation transforme en profondeur, outre le travail, la nature des produits et la consommation. Les produits de l'iconomie sont des assemblages de biens et de services, la composante "service" (conseil avant-vente, information, maintenance, remplacement et recyclage en fin de cycle de vie) étant essentielle à leur qualité. La consommation, qui détruit le produit, devient pour l'essentiel une utilisation, le consommateur devient un utilisateur. 

La consommation ainsi transformée est exigeante en qualité et sobre en quantité. La croissance est qualitative et non plus quantitative. 

Le "cerveau d'oeuvre" libère le potentiel d'intelligence que possède chaque être humain, ressource naturelle que l'économie antérieure avait négligée. La libération de ce potentiel suppose un système éducatif différent de celui que nous avons hérité de l'économie antérieure, où il s'agissait de préparer la main d'oeuvre à l'emploi et de former un petit nombre de cadres. 

Le "luddisme" qui émerge aujourd'hui sous des formes nouvelles manifeste un refus désespéré de la perspective de l'iconomie. On lui préfère le maintien de formes d'organisation héritées du passé ou pire, l'accentuation du dérapage vers une forme ultra-moderne de la société féodale, des rapports de force se substituant à l'état de droit et à la démocratie. Le vrai danger, c'est celui-là, et non la robotisation. 

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