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"Tout est brisé" : Le fils désespéré d'un monde désespérant
Publié le 20 novembre 2017
François Duffour est chroniqueur pour Culture-Tops et avocat au Barreau de Paris. Culture-Tops est un site de chroniques couvrant l'ensemble de l'activité culturelle (théâtre, One Man Shows, opéras, ballets, spectacles divers, cinéma, expos,...
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LIVRE

Tout est brisé

De William Boyle 

Ed. Gallmeister

RECOMMANDATION

BON

THEME

 Erica, la cinquantaine passée, a doublé de volume depuis ses quinze ans sous l'effet du stress et du ketchup. Personne ne l'a épargnée, ni son père, Joe Barba, un vieillard acariâtre, tyrannique et macho qui aime sa fille comme on aime son chien, ni son mari, Eddie, qui a tiré sa révérence un peu tôt, victime d'une méchante tumeur, pour lui laisser pour seul héritage un fils dévasté de vingt trois ans, Jimmy, alcoolique et homosexuel.

Le décor participe de ce désespoir quasi statutaire, Besonhurst, quartier sud de Brooklyn, siège de la communauté italo-américaine de New-York, encore baptisé "Little Italy", en souvenir de cet exode lointain dont les générations actuelles n'ont plus le souvenir ni même l'idée. Sinon peut-être sous la forme de ce catholicisme béat et idolâtre qui impose encore la messe du dimanche, le crucifix au dessus du lit conjugal et le signe de croix à l'annonce d'une catastrophe.

Ce désespoir doit hanter Boyle pour qu'il y revienne après "Gravesend", son premier ouvrage magnifique dans lequel il l'envisageait déjà comme une fatalité dont le quartier était à la fois le théâtre et la cause.

POINTS FORTS

- Un très bon style, pertinent, sans fard ni recherche esthétique, un style qui colle à l'histoire et au quartier, descriptif et suggestif dans un mélange de papiers gras, de Budweiser et autres whisky-sodas bon marché. Un style rythmé par les références musicales de l'auteur qui fut disquaire à Brooklyn avant d'écrire et l'est peut-être encore. 

- Une célébration efficace du courage de la femme, Erica - fille, épouse et mère - opiniâtre et fiable dans ces trois partitions, en opposition avec ses trois hommes - père, mari et fils - alternativement grandes gueules et pusillanimes et dans tous les cas défaillants.

- Au-delà du premier cercle, un aréopage de personnages typés, ainsi Franck Scimone, un alcoolique fantasque, lecteur et poète, qui va apparaitre pour disparaitre, sans explication ni excuse, et œuvrer au rapprochement de la mère et du fils, une espèce de Fouquet version Blondin dans "Un singe en hiver".

POINTS FAIBLES

Le danger de la comparaison auquel l'auteur invite pourtant son lecteur: Boyle a commis un premier livre sur ces mêmes thèmes, un polar qu'avait "importé" Franck Guérif chez Rivages Noir en le gratifiant de son n°1000, comme un hommage à l'auteur et à son œuvre, réduite alors à cette production magistrale. Il livre aujourd'hui un roman de la même puissance évocatrice, une histoire qui véhicule la même tristesse, le même fatalisme. Mais il y manque peut -être le souffle et le souffre de "Gravesend", la violence de la mort injuste de Duncan, le panache de Roy Calabrese, le sex-appeal d'Allessandra Biagini.

- Le titre de l'ouvrage "Tout est brisé", version française de la chanson de Dylan "Everything is broken". Même sans la guitare, on lui aurait préféré "Rien n'est possible", plus proche du fatalisme ambiant.

EN DEUX MOTS

- En deux manches, William Boyle est passé maitre du roman noir.

 Les personnages sont bien campés. Le quartier en est un, aujourd'hui Besonhurst, situé au sud de l'arrondissement de Brooklyn, loin de l'East River, de Williamsburg et de Manhattan, loin de l'Amérique triomphante.  Un quartier qui colle à la peau, terrain de tous les apprentissages, des premiers affranchissements et des premières dérives… Quartier qu'il faut fuir pour y revenir, toujours à sec !

 Boyle traite, avec une vraie puissance romanesque, du déterminisme social, du libre-arbitre à la version congrue, de la condamnation de ces générations issues de l'immigration, de la difficulté d'évoluer dans l'étroit périmètre du quartier auquel elles sont assignées, de l'enchainement des souffrances et des vices, des mères possessives et des fils ingrats…

- Un seul regret, l'ordre des parutions. Il aurait sans doute mieux valu lire celui-là en premier, pour monter en puissance avec "Gravesend".

 Un conseil d'ami, tourner les pages du livre en écoutant Dylan et le laisser murmurer "Street are filled with broken hearts" (les rues sont remplies de cœurs brisés).

UN EXTRAIT

Ou plutôt deux:

 - "La maison de la sœur de Franck se trouvait sur Seventy-Ninth Street. Des revêtements extérieurs en amiante. Des barreaux devant les fenêtres. Une grande pancarte ATTTENTION AU CHIEN sur le grillage qui s'affaissait. Un jardin avec une statue de Saint François d'Assise et deux autres de la Vierge Marie cachées dans les hautes herbes. Une Toyota Camry des années 1980 aux vitres lézardées, garée dans l'allée."

 - "On s'en fiche de savoir de quoi tu es le roi. Peut-être que tu es le Roi des Paumés !  Dresse toi et annonce le à l'univers !"

L'AUTEUR

 On hésite à le présenter comme le disquaire qui écrit et qui dit le faire en écoutant la musique, toutes les musiques, folk, country, rock, rock instrumental version "Dirty Three", le jazz aussi. Et pourtant la musique l'inspire, elle est partout.

 Son œuvre se résume à deux romans, "Gravesend" hier et "Tout est brisé" aujourd'hui. Ses productions sont récentes mais elles promettent.

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