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La Tunisie de l'après-guerre et sa "ségrégation douce" : cette terre qui a tant marqué Philippe Séguin... et créé un véritable décalage avec sa majorité politique
Publié le 21 octobre 2017
Pourquoi la personnalité et le destin inachevé de Philippe Séguin continuent-ils de fasciner, comme si sa mort brutale en 2010 avait laissé un vide durable dans la vie politique nationale ? Aujourd'hui, il fait figure de visionnaire. Extrait de "Philippe Séguin, le remords de la droite" d'Arnaud Teyssier, aux éditions Perrin (1/2).
Arnaud Teyssier, normalien et énarque, auteur d’une biographie remarquée de Richelieu chez Perrin, donne toute sa portée, dans une présentation substantielle et inspirée , à ce texte magistral.
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Pourquoi la personnalité et le destin inachevé de Philippe Séguin continuent-ils de fasciner, comme si sa mort brutale en 2010 avait laissé un vide durable dans la vie politique nationale ? Aujourd'hui, il fait figure de visionnaire. Extrait de "Philippe Séguin, le remords de la droite" d'Arnaud Teyssier, aux éditions Perrin (1/2).

Cette enfance dans le délicieux chaos du Tunis de l’immédiat après-guerre échappe au climat tendu que connaît très tôt l’Algérie, marquée par le soulèvement et la répression brutale de Sétif. À cet égard, il faut éviter toute confusion hâtive  : la Tunisie, comme le Maroc, est un protectorat, et non un territoire devenu consubstantiellement lié à la France comme le sont les départements d’Algérie. Le contexte politique est même moins tendu qu’il ne l’est au Maroc, où la présence du sultan, la force presque exclusive des intérêts français et un passé riche et tourmenté rendent les choses difficiles dès la fin de la guerre. Il est certain que pendant toute une partie de son existence, Philippe Séguin restera dominé par une vision assez idéalisée de la société tunisienne de son enfance. Nous verrons que ministre des Affaires sociales, en 1986-1988, il refuse obstinément de considérer la question de l’immigration en France comme un lourd problème en devenir. Ou du moins se tient-il un peu à l’écart du sujet, bien qu’il soit, pour partie, ministériellement compétent et qu’il rappelle par moments à ses collaborateurs qu’il faut savoir s’en souvenir.

C’est même un des points, nous le verrons, où il est le plus en décalage avec la majorité politique à laquelle il appartient alors. À Pierre Servent, en 1989, il dira son affection sans nuances pour le « melting-pot  extraordinaire » du Tunis de son enfance  : 320 000 Tunisiens, 120 000 Européens, « une forte colonie italienne au sein de laquelle se trouvait une minorité sicilienne très active ». Et également, note-t-il, « une communauté juive livournaise des plus originales », des Maltais, des Libanais, des Espagnols. « C’est sur cette terre, ajoute-t-il, que j’ai appris la tolérance. Au lycée que j’ai fréquenté, les Arabes étaient minoritaires, mais j’avais de nombreux copains tunisiens dans l’école franco-arabe où enseignait ma mère. […] Partager les mêmes jeux est la meilleure école contre le racisme ; racisme que j’exècre. » C’est un raisonnement qu’il cultivera aussi par l’évocation nostalgique des tirailleurs. Au-delà de la figure paternelle, on trouve cette idée que le danger partagé est le meilleur des ciments pour ce qu’il n’est pas encore convenu d’appeler le « vivreensemble ». Philippe Séguin aimait à citer une phrase de l’historien Ernest Lavisse, à la fin du xixe  siècle : « On vit bien ensemble quand ensemble, on sait si bien mourir. »

Mais le temps passant, l’expérience venant, et les problèmes se multipliant, il corrigera cette vision un peu romanesque du Tunis de son enfance pour adopter un regard plus réaliste, plus gaullien –  tout en restant fortement rétif à toute forme de xénophobie. Dès la publication de l’Itinéraire, en 2003, il reviendra sur son enfance pour souligner une réalité qui le frappe désormais davantage : le communautarisme. Enfin, revenu à la Cour des comptes au terme de sa carrière politique, il aura professionnellement à traiter de la question de l’immigration dans un rapport d’une importance considérable.

Car il faut être conscient des limites du melting-pot : la population de la ville européenne est d’une grande variété, mais elle vit séparée du cœur de la ville arabe, de la médina, selon les principes prudents du protectorat tels qu’ils ont été mis en œuvre en Tunisie et au Maroc. Aucun service de transport public ne traverse ce quartier sillonné par un enchevêtrement de ruelles : il le ceinture. Cette cohabitation ambiguë des communautés, cette « ségrégation douce », Philippe Séguin la ressent pendant ses deux années de lycée, à Carnot, où il reste jusqu’en cinquième. Elle marque surtout le monde des adultes.

Dans « Projection méditerranéenne », un texte très révélateur qu’il a donné en 2004 pour un ouvrage d’Effy Tselikas et Lina Hayoun sur Les Lycées français du soleil, il se souvient : « nous, les enfants, à notre échelle de petits, nous partagions les mêmes jeux, nous participions à toutes les fêtes, et avec les trois calendriers, nous cumulions les congés scolaires », tandis qu’à « l’échelle des adultes, la coexistence était plus ambiguë : on vivait ensemble, on se fréquentait les uns les autres, mais chacun conservait sa spécificité ». Les élèves tunisiens sont très peu nombreux à Carnot, surtout dans les petites classes. La bourgeoisie et les élites « beylicales » envoient traditionnellement leurs enfants au collège Sadiki. Il reste que les jeunes se fréquentent, alors même que la ville européenne et la ville arabe sont strictement séparées. Ce paradoxe, il le ressent dès l’enfance : celui de l’appartenance très claire, topographiquement identifiée, à des communautés distinctes, mais en même temps l’esquisse d’une solidarité, presque d’une fraternité entre ceux du même âge. C’est toute la force du régime du protectorat tel que Lyautey l’a conçu pour le Maroc, mais tel qu’il fonctionne aussi un peu, avec peut-être moins de hauteur de vues, en Tunisie  : on se fréquente, on s’apprécie, mais on ne se mélange pas, car, d’une certaine manière, on respecte ainsi et on préserve les traditions et les modes de vie indigènes. Le grand mélange en Algérie provoquera des tragédies dont, le jour venu, la Tunisie fera en revanche l’économie. « Même au plus fort des fameux événements des années 1950, se souviendra Philippe Séguin, il n’y eut jamais de franc antagonisme entre les communautés. Tout le monde avait seulement le sentiment un peu confus d’être installé dans le provisoire. »

Extrait de "Philippe Séguin, le remords de la droite" d'Arnaud Teyssier, aux éditions Perrin

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