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Santé au travail
Tous sous tension ? De plus en plus d'arrêts maladie sont dûs à des problèmes de santé mentale
Publié le 05 septembre 2017
Un rapport inquiétant du National Health Service - l'équivalent anglais de la sécurité sociale - a démontré que 31% des arrêts de travail sont prescrits pour des raisons de santé mentale. Peu de chance que la situation soit bien différente en France.
Jean-Paul Mialet est psychiatre, ancien Chef de Clinique à l’Hôpital Sainte-Anne et Directeur d’enseignement à l’Université Paris V.Ses recherches portent essentiellement sur l'attention, la douleur, et dernièrement, la différence des sexes.Ses...
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Un rapport inquiétant du National Health Service - l'équivalent anglais de la sécurité sociale - a démontré que 31% des arrêts de travail sont prescrits pour des raisons de santé mentale. Peu de chance que la situation soit bien différente en France.

Atlantico : Un rapport du National Health Service, l'équivalent anglais de la sécurité sociale montre que sur les 5 millions de personnes arrêtées chaque jour en Angleterre, 31% le sont pour des raisons de santé mentale. La part aurait connu une augmentation très significative de 14% en un an outre-Manche. Pensez-vous que la situation soit similaire en France ? Une telle augmentation est-elle particulièrement préoccupante ?

Jean-Paul Mialet : Je ne dispose pas de statistiques permettant de répondre avec certitude à votre question. Mais on peut l’aborder par des voies détournées. Depuis plus de vingt ans, la France est vice-championne d’Europe de la consommation d’antidépresseurs et de tranquillisants. Elle se situe en deuxième place après l’Espagne. On s’est félicité d’une baisse récente entre 2012 et 2015, mais elle n’est que de 10%. 

Etonnamment, le Royaume Uni dont il est question était, avec une consommation quatre fois moindre de ces produits, en queue de peloton, faisant jeu égal avec l’Allemagne. Certes, il n’y a pas nécessairement adéquation complète entre l’usage d’un traitement et le mal : autrement dit, ce n’est pas parce que les français consomment beaucoup plus de psychotropes que leurs voisins qu’ils sont obligatoirement plus affectés par la souffrance mentale.  Il peut y avoir mésusage, abus de prescription… Cependant, certaines enquêtes ont relevé une prévalence nettement plus élevée de troubles dépressifs et de troubles anxieux  en France qu’en Europe. 

Quelques chiffres enfin méritent d’être rappelés pour indiquer combien les troubles psychiatriques (sans préjuger de leur cause) pèsent sur l’économie française : en 2011, les coûts de la prise en charge psychiatrique étaient estimés à 109 milliards d’euros et les maladies psychiatriques représentent  à elles seules 15% des dépenses de l’Assurance maladie. La dépression est aujourd’hui le deuxième motif d’arrêt de maladie en France.

Pour revenir à votre question, il serait donc surprenant que le pourcentage d’arrêt de travail pour raisons de santé mentale en France ne soit pas d’un niveau comparable voire même supérieur à celui de l’Angleterre, alors que les français se montrent depuis longtemps plutôt plus vulnérables que les anglais dans ce domaine. D’ailleurs, dans une enquête récente sur le motif des absences des salariés du secteur privé en France, il était noté que 55% avaient une « source professionnelle » (contre 45% liées à la santé), impliquant la surcharge de travail, l’insatisfaction liée à la rémunération, la mauvaise ambiance au travail ou une mauvaise organisation.

Mais le NHS s’alarme d’une explosion du phénomène. Y a-t-il chez nous un accroissement comparable ? Je n’en suis pas certain. L’effet des bouleversements politiques survenus au Royaume Uni, leurs conséquences pour l’organisation du travail et les incertitudes qu’elles font peser jouent peut être leur rôle.

Bien avant l’Europe, dès 2005, le Canada s’est inquiété d’un accroissement considérable des arrêts de travail pour raison de souffrance psychologique lors de certaines réformes. Ils impliquaient la surcharge de travail due à la réduction des effectifs, la non reconnaissance, les conflits au travail et la perte de sens.

Xavier Camby : Je n'ai pas connaissance d'études probantes ou de chiffres réellement significatifs pour la France, d'autant que la terminologie "santé mentale" est par trop floue. Mais il est incontestable et hélas universel que de plus en plus de salariés souffrent sur le lieu de leur travail, non pas d'une pénibilité physique, qui n'a jamais cessé de reculer, mais psychique. Ces souffrances à caractère psychologique affectent bien sûr nos aptitudes supérieures, cognitives, décisionnelles, émotionnelles, relationnelles... Mais aussi notre biologie, par somatisation : lumbago, névralgies, maux de tête ont souvent une origine psycho-somatique. Mais on est de plus en plus persuadé que de très nombreux troubles "biologiques" ont une racine psychique : troubles du sommeil, de la digestion, de la régulation hormonale ou immunitaire, de la pulsation cardiaque en proviennent, le plus souvent. Beaucoup d'arrêt de travail, fondé sur des symptômes physiques, ont en fait une cause psychique. Il est donc douteux que les chiffres, les statistiques officielles sachent faire la différence entre la pathologie physiologique et celle d'origine "mentale".

Le terme de santé mentale est très large. Quels sont les domaines qui sont les plus concernés ? Quel rapport ce genre de pathologies semble le plus concernant pour un environnement de travail ?

Jean-Paul Mialet : Les domaines concernés sont avant tout les troubles anxieux et dépressifs. La schizophrénie, les troubles bipolaires, les troubles délirants ne connaissent pas d’accroissement de leur fréquence. Il s’agit en somme de troubles de la série que l’on aurait appelée autrefois « névrotique », « réactionnelle » ou « exogène » c’est à dire de troubles où les interactions avec l’environnement jouent un rôle majeur. Dans les études canadiennes, les arrêts de travail pour souffrance psychologique sont dus dans la moitié des cas à la vie privé et dans l’autre moitié aux difficultés professionnelles que je viens de citer.

Xavier Camby : La dépression nerveuse existe depuis très longtemps et constitue à mes yeux le trouble de santé mentale non pathologique le plus ancien. C'est aux USA en 1970, dans une clinique prenant en charge des victimes d'addictions très sévères, qu'a été identifié un autre trouble psychique, dont les symptômes sont exactement les mêmes que ceux de la dépression. Ce qu'on appelle de façon générique et souvent très hasardeuse le Burn-out, rémissible, contrairement à la dépression. La détresse psychique au travail génère donc d'innombrables coûts cachés, dont la plus visible conséquence est l'arrêt de travail, quelqu'en soit le symptôme. Le coût ou le prix social, humain, économique et financier de cette détresse psychique croissante est colossal ! C'est pour moi une priorité humanitaire mondiale : construire l'écologie psychique de l'homo laboris. C'est le sens de tous mes travaux.

Quels sont les instruments dont nous disposons pour lutter contre cette situation ?

Jean-Paul Mialet : Instruments ? Ne serait-ce pas la clé du problème ? N’est-ce pas parce que nous souhaiterions tout instrumentaliser, même le facteur humain, dans un souci d’efficacité, que nous en sommes arrivés là ? Dans les études canadiennes, la non reconnaissance – autrement dit, la sensation d’être utilisé comme un instrument – représente la cause la plus importante de souffrance psychologique après la surcharge de travail. Il y aurait beaucoup à dire sur un Occident qui a perdu de sens de l’humain au profit de l’efficace, du performant, bref, de l’instrument.  Et où les entreprises se débarrassent de leurs outils humains dès qu’ils nuisent à leur productivité ou à leur performance boursière, mais aussi où les individus se comportent eux-mêmes entre eux comme s’ils réduisaient l’autre à un instrument dont on se débarrasse lorsqu’il ne répond plus à vos attentes : d’où des souffrances dans la vie privée.

Rassurez-vous : je n’irai pas plus loin mes admonestations d’humaniste courroucé. Il y a d’ailleurs un noyau dur de troubles psychiatriques qui ne sont sans doute pas concernés par l’évolution du contexte humain. 

Pour répondre pratiquement à votre question,  il me semble que la lutte doit être envisagée sur deux fronts : prise en charge du patient, amélioration du contexte.

En ce qui concerne la prise en charge, commençons par une remarque générale. Ce sont les médecins généralistes qui sont en première ligne dans le repérage des troubles psychiques, or leur formation avant tout orientée vers des disciplines plus scientifiques que la psychologie médicale ou la psychiatrie. Leur rythme de consultation ne leur permet pas non plus de s’appesantir. D’où la prescription parfois trop rapide de pilules cache-misères. La question serait moins problématique s’il existait une liaison de qualité entre généraliste et psychiatre, mais il y a hélas un clivage médecine/psychiatrie  qui ne favorise pas la collaboration étroite dont aurait besoin le patient.

Le psychiatre dispose néanmoins aujourd’hui, outre les psychotropes, de thérapies psycho-sociales  variées qui constituent une aide précieuse pour surmonter des troubles anxio-dépressifs. On peut même espérer dans un avenir proche disposer des outils prometteurs de la e-santé.

Lorsque les troubles sont réactionnels à des difficultés professionnelles, la collaboration entre la médecine du travail et les soignants – médecin et psychiatre – est également primordiale dans la prise en charge : elle permet d’évaluer le degré de la pression contextuelle et de la tolérance de l’environnement professionnel aux difficultés du patient. C’est en contact avec le médecin du travail que l’on décidera du moment le plus approprié pour la reprise. Ce moment-clé ne doit pas être précipité, mais il ne doit pas non plus être toujours repoussé : la reprise du travail a dans bien des cas un effet thérapeutique et elle contribue au rétablissement du patient. 

Mais, pour tous les troubles liés à la souffrance au travail, l’amélioration du contexte reste la question principale. Après une explosion des arrêts de travail liée à une réforme des réseaux de santé au Canada, le Centre Universitaire de Santé McGill a mis en place en 2015 une politique de « respect et civilité » avec, semble-t-il, des résultats encourageants. L’initiative serait-elle transposable à nos entreprises ? Ou bien favoriserait-elle des attitudes victimaires en rendant chacun trop sourcilleux sur le respect qu’on lui doit sans souci de la réciprocité que cela impose ? Il faut, en tout cas, conclut un professeur des ressources humaines, repenser et changer la façon de gérer les gens… 

Xavier Camby : Une organisation renouvelée du travail est la clé pour lutter contre cette détresse psychique au travail et ses dommageables conséquences. De dangereuses utopies (généreuses par intention, mais délétères en situation) comme l'holacratie postulent que le mal est dans le manager et/ou dans la hiérarchie. Il n'existe pourtant aucun exemple d'une organisation collective spontanée, spontanément bénéfique à tous ses membres, depuis les 5'000 ans d'histoire humaine que nous apprenons à connaître. L'holacratie est une très mauvaise réponse à une véritable bonne question, malgré ses bonnes intentions. Alors comment préserver la santé psychique au travail pour limiter cette destruction de valeur (humaine, sociale et économique...) qu'est l'arrêt maladie ? L'enjeu est précisément inverse à celui de l'holacratie : il s'agit de former nos managers (et non pas de les fusiller) à bien manager. Plutôt que des outils formels et normatif, l'essentiel du bien-être au travail, source de la santé au travail, est dans cette interaction quotidienne au travail, positive, sinon destructive. Faire du travail, malgré ses contingences un lieu d'apprentissage, un lieu  de partage, une opportunité de croissance et de développement personnel non pas seulement de contraintes, d'injonctions et d'obligations, voire de peurs. Une révolution en cours, celle d'une génération qui refuse la souffrance au travail, invente la santé psychique au travail !

 

 

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adroitetoutemaintenant
- 04/09/2017 - 11:56
Quelle perte de temps !
Vous ne pouvez pas comparer deux systèmes différents. Au Royaume Uni, si vous voulez voir votre médecin vous attendrez tellement longtemps que les gens ne se soignent pas ou foncent encombrer les urgences hospitalières. Si les maladies mentales sont moins diagnostiquées, c’est la raison. Il y a 25 ans, il n’y avait quasiment pas de SIDA au Royaume Uni car le diagnostic n’était jamais fait. Maintenant ils sont dans le peloton de tête sidéen en Europe !