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Janus

Réduction du domaine de la lutte : pourquoi Donald Trump et Emmanuel Macron sont les deux faces d'une même action politique réduite à la gestion des symboles

Publié le 03 juin 2017
Saluée par l'ensemble de la presse, l'allocution du président Emmanuel Macron en direct de l'Elysée dans laquelle il fustige Donald Trump peu après l'annonce du retrait des Etats-Unis de l'accord de Paris est, force est de constater, un magnifique coup de com.
Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université...
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Edouard Husson
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Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université...
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Saluée par l'ensemble de la presse, l'allocution du président Emmanuel Macron en direct de l'Elysée dans laquelle il fustige Donald Trump peu après l'annonce du retrait des Etats-Unis de l'accord de Paris est, force est de constater, un magnifique coup de com.

Atlantico : En quoi les deux approches en apparence parfaitement contradictoires, entre Donald Trump et Emmanuel Macron, ne partagent elles pas finalement une même vision de la politique, guidée par les symboles et le marketing Dans un monde où de moins en moins de domaines semblent être à la main du politique, les politiques ne sont-ils pas contraints à faire plus de marketing ?

Edourard Husson : De nombreux médias ont salué le réflexe du nouveau président français: intervenir peu de temps après l'annonce par Donald Trump, du retrait des Etats-Unis de l'accord de Paris et se faire le champion de la cause environnementaliste. Du point de vue de la communication, ce coup d'éclat restera dans les annales; il sera donné en exemple dans  à tous les communicants en herbe. Une fois passé l'effet de surprise, on ressent cependant un vrai malaise. Macron, en se comportant ainsi, fait tout sauf de la politique. Quelle est la mission fondamentale d'un chef de l'Etat? Garantir la paix civile et internationale. En utilisant la langue anglaise dans de telles circonstances, le tout nouveau président français divise le pays: il y a toute une partie de la société qui ne se reconnaîtra pas dans l'utilisation, par le président français, de la langue des élites et de la mondialisation. De Gaulle a dit des choses autrement puissantes et critiques vis-è-vis de la politique américaine que Macron n'en dira jamais. Mais il le faisait en français. Surtout, jamais de Gaulle n'aurait outrepassé la limite, extrêmement dangereuse, qu'a franchie le président français: en appelant directement les chercheurs américains à quitter leur pays et à venir effectuer leur recherche sur le climat en France, Emmanuel Macron ne se rend pas compte qu'il déclare une guerre symbolique à son homologue américain. C'est au fond assez ridicule car le président français fait tout cela à l'abri, douillet, de l'OTAN  d'une part, et d'un consensus international des milieux dirigeants d'autre part. Néanmoins il semble manquer complètement la gravité de son acte: on ne déclare pas la guerre même symboliquement à un autre pays en tentant d'en ridiculiser le président démocratiquement élu. Effectivement, Macron est dans une approche purement guidée par la com. Et vous avez raison, il ressemble beaucoup plus qu'il ne le croit à celui qu'il dénonce. On est en pleine rivalité mimétique, au sens de René Girard: je suis celui qui fait craquer les doigts de l'homme le plus puissant du monde en lui secouant la main; et quelques jours après je me pose en porte-parole médiatique de tous les anti-Trump. Celui qui gagne, contre les apparences, ce duel des mots et des symboles, c'est Trump, qui est au centre de toutes les attentions et atteint son but: remobiliser son électorat, dans une grande mise en scène populiste.

Erik Neveu : Certes, les deux présidents font de gros investissements communicationnels, mais avec des stratégies assez différentes. Trump joue volontiers de la provocation et ne cherche en rien à être consensuel, Macron valorise pour sa part une rhétorique qui n'agresse pas, qui ne stigmatise pas. Le sociologue Patrick Champagne soulignait voici vingt ans que « politique télévisée » était un pléonasme. La multiplication des médias, leur instantanéité et les modes de diffusion qu'on nomme viraux – retwitter, rerouter une vidéo- ont amplifié cette tendance. Une part considérable du budget-temps et de l'inventivité des politiques passe aujourd'hui à déployer une expressivité vers les médias. On pensera ici à François Hollande et au temps dédié à des entretiens, coups de fils et mails aux journalistes. La fin du quinquennat suggère les limites d'une stratégie qui tente de conjurer la réalité d'un bilan par l'entretien de réseaux dans le monde journalistique. Mais il faut aussi penser à une séquence antérieure de deux décennies où cela ne réussit pas si mal au dirigeant du PS, perçu dans les rédactions comme un « bon client », généreux en confidences.

Sur cet activisme médiatique, n'inventons pas un âge d'or où les politiques auraient été du matin aus soir dans les dossiers et le faire. Jadis le député quadrillait les comices agricoles et marchés, multipliait les permanences, pouvait diriger un petit journal dans sa ville. On passait donc du temps à communiquer, autrement. En second lieu cet activisme médiatique est largement inévitable. En politique exister c'est dire, annoncer, expliquer. Quand les chaînes d'info continue ont besoin du feuilleton d'un mini drame par jour et qu'un téléphone portable peut enregistrer le propos imprudent du ministre, il n'est pas déraisonnable de chercher à gérer rationnellement sa communication, pour ne pas subir, pour avoir l'initiative. Là s'ouvre l'espace des questions. Que reste-t-il pour réfléchir et faire quand on dépense tant de temps à annoncer et promouvoir ? L'activisme médiatique n'est-il pas dans ce qu'on appelle les partis de gouvernement, le rideau de fumée obligé d'élus entravés et peu différents socialement et idéologiquement ? Oppositions érodées, réduites à des enjeux culturels (mariage pour tous...) quand la loi des marchés est intériorisée par tous. Renoncement à contester le pouvoir ou l'émancipation des lois nationales conquis par de grandes firmes (Google serait un bon exemple), celle d'instances internationales (OMC, UE) ou tout simplement d'institutions administratives indépendantes. Reste alors à se distinguer par un style, la valorisation d'une personnalité, la 'com' en bref.

Quelles sont les causes de cette nouvelle tendance ? Faut il y voir un phénomène inéluctable, ou véritablement un renoncement politique à lutter contre certaines formes de pertes de souveraineté ? 

Edourard Husson : Je ne sais pas où est l'effet ni où est la cause. La prédominance de la communication détruit la politique autant qu'elle est la traduction de la tendance de nos représentants à capituler devant la complexité du gouvernement d'un pays moderne. L'image permet d'imposer, au moins provisoirement, des représentations binaires pour échapper à la complexité des situations. Cela devient vite une drogue, pour des politiques qui perdent le contact avec leur société et croient qu'ils peuvent camoufler de la sorte leur impuissance. La médiatisation de la vie politique commence avec Kennedy aux Etats-Unis. C'est, de façon intéressante, le début du basculement des Etats-Unis dans l'ère impériale: l'élection de la coqueluche des médias, on le sait aujourd'hui, a été obtenue par la fraude; Kennedy n'a pas battu Nixon à la régulière mais tout le monde retiendra cette idée fausse: il a gagné parce qu'il a enfoncé Nixon lors d'un débat télévisé. Au total, le bilan de Kennedy est négatif: loin de suivre les recommandations de son prédécesseurs, qui l'appelait à se méfier du complexe militaro-industriel, Kennedy relance la course aux armements, prépare la guerre du Vietnam et commence à mettre en cause l'engagement de son pays à rembourser en or les réserves en dollars des autres pays. Assassiné sur ordre de la mafia - il n'a pas tenu des engagements pris par son père et quii ont garanti la fraude électorale en sa faveur - Kennedy laisse la place à un mythe, qui n'a pas totalement dfisparu aujourd'hui. On peut penser, à première vue, qu'une telle tendance est inéluctable: l''avènement de la télévision a signifié que l'image l'emportait, désormais, sur le mot. Et aujourd'hui, sur les réseaux sociaux, ce qui est viral, comprend nécessairement une forte part d'images. Le "Make Our Planet Great Again" serait-il devenu viral à ce point sans l'image jointe du jeune président français? Donald Trump aurait-il pu accrocher à ce point l'attention des citoyens américains au début des primaires s'il n'avait pas été longtemps le héros d'une émission télévisée à grande audience? Trump est sans doute beaucoup plus fort que Macron dans la maîtrise de l'image et des médias: là où notre jeune président caresse dans le sens du poil le monde des médias et l'opinion de l'élite mondialisée, Trump construit sa stratégie de communication sur une opposition  permanente à ces deux mêmes forces. La question se pose, vous avez raison: où est la politique dans tout cela? Vous pouvez vous être rendu célèbre par une formule comme 'You are fired' répétée sur un plateau de télévision. Mais Trump vient de constater que prononcer la même formule depuis le Bureau Ovale concernant le directeur du FBI pouvait mettre en danger sa présidence.

Erik Neveu : Le monde des « professionnels de la politique » n'est plus réductible aux élus et permanents de parti, il inclut désormais un réseau de spécialistes des sondages, de la communication, de l'usage des réseaux sociaux qui finissent par croire et faire croire que le maniement des symboles qui est leur savoir-faire est le tout de la politique. Une décision politique stupide ou qui indispose de nombreux citoyens n'est-elle pas définie comme « erreur de communication », comme si le fond n'existait pas. La perte de pouvoir de décision ou sa dilution – dont il faut dire qu'elle est pour partie consentie et organisée : qu'on songe à l'indépendance de la Banque Centrale Européenne- dans un espace supranational affaiblit aussi la capacité des politiques à agir. Et le consensus silencieux sur l'idée qu'une action publique volontariste pour redéfinir la répartition des richesses et des pouvoirs sociaux est soit vaine, soit liberticide, soit promesse d'une calamité économique n'est pas pour peu dans cette inhibition. Peut-on s'étonner d'une « perte de souveraineté » du politique devant l'économique quand on voit d'où viennent les collaborateurs du président Trump, quand on cherche à repérer les intérêts organisés pour lesquels une part de nos ministres ont été salariés hier ?

Au risque d'abuser de l'hospitalité d'Atlantico, cette tendance est aussi une co-production journalistique. Empiler les couvertures de magazines (L'Obs, Paris-match) sur le couple Macron, faire d'une poignée de main prolongée avec Trump ou d'un Tweet habile « Make our planet great again » l'info du jour peut être problématique. Beaucoup de journalistes ont acquis un réel savoir en démontage de « coups médiatiques » et à ce titre jouent un rôle éclairant pour leurs publics. Mais aussi longtemps que pèsera tant un journalisme « assis », faute d'effectifs ou de moyens, d'un journalisme qu'on pratique avec un téléphone et un ordinateur, sans trop faire de terrain autre que celui qu'offrent gentiment les sources officielles... le risque sera grand de mettre en avant – même sur un mode ironique- ce que les autorités ont voulu valoriser. Enquêter sur la mise en œuvre, les conséquences pratiques des politiques publiques décidées dans les ministères, développer une vision polyphonique de l'information qui multiplie les sources, fasse parler jusqu'à celles et ceux qu'on dit ignorants ou muets, cela renouvelerait aussi la manière de faire actualité.

Comment les politiques peuvent-ils réagir face à cette surreprésentation de la forme et des symboles, par rapport à une reprise en main du fond ? En quoi l'absence de confrontation politique réelle sur le fond peut-elle conduire à cette forme nouvelle de "faire de la politique" 

Edourard Husson : Je ne sais pas s'il s'agit de réagir. Plutôt de constater que les hommes et femmes politiques les plus efficaces de ces trente dernières années n'ont jamais fait de la communication une fin. Regardez l'indifférence aux médias d'Angela Merkel. Il y a d'ailleurs une caractéristique allemande: Avant Merkel, il y a eu Schröder et Kohl. Les trois derniers chanceliers allemands n'ont pas été des "bêtes de médias". L'ancien chancelier Helmut Schmidt, qui vient de mourir, a été un extraordinaire influenceur d'opinion, dans les trente cinq dernières années de sa vie, après la Chancellerie, par le sérieux de son travail de rédacteur en chef du grand hebdomadaire "Die Zeit", par la profondeur d'analyse de ses ouvrages et par la qualité du contenu de ses interventions télévisées. Il est à craindre, au contraire, que l'idylle entre Macron et les Français, largement fondée sur la construction d'une image, ne résiste pas à l'épreuve du pouvoir plus de quelques mois: on peut difficilement imposer durablement l'image au réel. Regardez un cas d'école, Nicolas Sarkozy. Un jour les historiens mettront en valeur son action réformatrice; mais quand il était au pouvoir il a laissé l'image l'emporter sur le fond. Il fallait une idée, un symbole par jour. La vraie politique, mise en oeuvre par celui qui était beaucoup plus qu'on ne le croit un homme de dossiers, a rarement été mise en valeur. Sarkozy avait créé une machine à communiquer qui l'a amené au pouvoir puis l'a dévoré, une fois qu'il était à l'Elysée. Macron ferait bien de méditer les mésaventures d'un de ses prédécesseurs.

Erik Neveu : Mais il y a confrontation politique réelle sur le fond ! Le succès d'Emmanuel Macron occulte les données factuelles du vote présidentiel du premier tour. Ce sont 50% des votants qui – avec des motivations très diverses- ont apporté leur suffrage à des candidats, -eux aussi divers- qui revendiquaient de redéfinir fortement les institutions, la répartition des richesses ou la définition de ce qui fait une communauté française. Un des problèmes qui figent la vie politique française est précisément que les soirs d’élection porte-paroles des partis de gouvernement et éditorialistes jurent qu'on a entendu le message, que demain rien ne sera comme avant... et que dès la semaine suivante tout reprend comme avant jusqu'à l'épisode suivant du jeu électoral où ...oh surprise, ces vilains « populistes » font 5% ou 10% de plus. Si nous assistons à un rajeunissement spectaculaire du personnel politique avec la sortie définitive de la génération des baby-boomers, il serait imprudent de déduire que des élus plus jeunes, dans un rapport plus distant à ce qui ressemble à des partis sont la promesse d'une autre politique.

Comment rompre avec l'obsession des habiletés médiatiques ? Il est illusoire de s'imaginer qu'elles puissent disparaître puisqu'elles relèvent en partie d'une nécessite pratique. Mais des changements sont possibles. En mettant le faire avant le dire, en prenant des initiatives qui brisent les routines et les tabous...et cela ne veut pas dire ôter droits et ressources à ceux qui en ont déjà le moins. Si la proposition du candidat Macron de ne pas mettre plus de douze élèves en CP et CE1 est appliquée, si elle est d'abord mise en œuvre dans les quartiers populaires, elle peut marquer, porter un vrai changement face aux inégalités sociales et scolaires. La référence appartient à un autre âge médiatique, mais on peut rappeler la méthode de Mendes-France Président du Conseil en 1954. Elle consistait à poser publiquement une hiérarchie et un calendrier des problèmes qu'on entendait traiter, et à donner des échéances pour produire réformes et résultats. Rédactions et journalistes ont un pouvoir dont ils ne font peut-être pas plein usage, malgré des évolutions intéressantes. Une multitude de chercheurs, de laboratoires d'idées, mais aussi de services ministériels ou de mouvements sociaux produisent à flot continu des évaluations sur des changements sociaux, les résultats de décisions publiques. Est-ce aussi glamour qu'un couple présidentiel sur la plage ? Pourquoi pas, le talent des journalistes et infographes est aussi de rendre jusqu'aux chiffres digestes... et cela pourrait contribuer à faire bouger ce qu'on nomme la production de l'agenda. On parle de quoi ? De ce qui est au plan com des leaders politiques ? Ou des effets concrets de ce qu'ils annoncent et font sur la vie des diverses catégories de français ? Des changements qui n'ont pas les images choc de l’événement mais qui nous impactent plus : ruptures technologiques, changement écologiques, invention de nouveaux styles de vie ?
 

 

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vangog
- 04/06/2017 - 09:18
Macron a pris la tête du vieux monde socialiste...
celui qui croit que l'homme a le pouvoir et le devoir de transformer le monde pour "le rendre meilleur" (meilleur que quoi?...), et Trump a pris la tête du nouveau monde pragmatique, celui qui croit que l'homme doit s'adapter, à chaque instant, à son environnement changeant, et non l'inverse. Bien-sur, personne ne détient la vérité incarnée...Mais force est de constater que les anciens mondes ont toujours laisse la place à un nouveau monde...loi naturelle que les gauchistes se font force d'inverser, ces naïfs!
cloette
- 03/06/2017 - 20:48
Malaise
en effet sur l'usage de la com. amplifiée par les réseaux sociaux et les médias . Qu'est ce que cela va donner ?
J'accuse
- 03/06/2017 - 12:14
Théatre de marionettes pour enfants
Macron copie effectivement Trump, qui s'est démené dès les premiers jours pour montrer qu'il allait tenir ses promesses électorales, avec des succès mitigés. Tout comme Trump, Macron est un élu minoritaire qui doit convaincre, avec en plus l'enjeu des Législatives: l'action du gouvernement et les gesticulations macroniennes vont dans le même sens: tout dans l'affichage démagogique et l'apparence, rien dans le fond. On peut craindre que l'intégralité du quinquennat se borne à ça, avec pour unique ambition pour Macron et "ses" députés, d'être réélus en 22.