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Risque majeur : notre surconsommation de sucre est-elle le nouveau tabagisme ?

Publié le 14 mars 2017
Le sucre est connu pour les dangers qu'il fait peser sur la santé des consommateurs. Il favorise le diabète de type 2 par la prise de poids. Le tabac est lui responsable de maux comme les maladies respiratoires, différents cancers. La prise en charge de ces maladies coûte chère en termes de personnels et de moyens. Un parallèle pourrait apparaître.
Stéphane Gayet est médecin des hôpitaux au CHU (Hôpitaux universitaires) de Strasbourg, chargé d'enseignement à l'Université de Strasbourg et conférencier. 
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Le sucre est connu pour les dangers qu'il fait peser sur la santé des consommateurs. Il favorise le diabète de type 2 par la prise de poids. Le tabac est lui responsable de maux comme les maladies respiratoires, différents cancers. La prise en charge de ces maladies coûte chère en termes de personnels et de moyens. Un parallèle pourrait apparaître.

Atlantico : Le sucre favorise la prise de poids et des maladies comme le diabète de type 2. Le tabac entraîne lui, des cancers, de la gorge, des poumons et des maladies respiratoires. Le phénomène d'addiction est présent pour les deux éléments. Dans quelle mesure peut-on dire que le sucre est le nouveau tabac ? 

Stéphane Gayet : L’addiction à la fumée de tabac est liée à la nicotine qui est un puissant psychostimulant. Cette substance psychoactive stimule l’idéation et la créativité, tout en procurant une sensation de détente, de diminution de la tension psychique. Dans les années 1950 à 1980, le tabagisme était très répandu dans les milieux intellectuels. On se souvient des photos de philosophes, sociologues, physiciens, artistes… la cigarette aux lèvres ou à la main. Beaucoup avaient développé une dépendance au tabagisme, mais il faut reconnaître que bon nombre de fumeuses et de fumeurs s’en trouvaient assez bien : une toux chronique, le souffle un peu diminué, mais beaucoup de bienfaits nicotiniques en contrepartie. La nicotine agit comme une drogue, elle emprisonne les fumeurs dans une consommation quotidienne. La plupart des gros consommateurs de tabac ne souhaitaient pas s’arrêter, car ils n’en éprouvaient pas le besoin. On a vu beaucoup de personnes fumer régulièrement un à deux paquets par jour. Longtemps, la médecine s’est focalisée sur le cancer du poumon comme "la complication" à redouter du tabagisme. Or, il ne frappe pas tous les fumeurs ; de plus, il survient tardivement. Mais les progrès de la science ont dénombré toute une kyrielle de maladies cancéreuses et non cancéreuses attribuables à la fumée de tabac et aujourd’hui encore on en découvre d’autres. C’est une affaire entendue : le tabac est un indiscutable et redoutable poison.

Avec le sucre et plus exactement le saccharose, sucre de consommation courante (sucre "alimentaire" constitué de glucose et de fructose), on assiste en effet à un phénomène addictif. Car c’est également un psychostimulant, mais beaucoup moins puissant que la nicotine. Le cerveau a essentiellement besoin d’oxygène et de sucre. Un manque important de sucre directement assimilable - le glucose - provoque un malaise et au maximum un coma. Au contraire, en état d’hyperglycémie modérée, on se sent bien, la fatigue est effacée et l’idéation est active. Le sucre agit en effet un peu comme une drogue : sa consommation procure une sensation de bien-être, elle est relaxante et plus on en consomme, plus on est incité à en consommer. Le métabolisme du glucose est sous la dépendance de deux hormones, l’insuline et le glucagon. Lorsque l’on absorbe une grande quantité de saccharose, la sécrétion d’insuline par le pancréas est fortement stimulée, ce qui fait baisser la concentration du sang en glucose qui pénètre dans les cellules. Si la quantité de saccharose absorbée est importante, supra physiologique, la sécrétion d’insuline réactionnelle sera également excessive, d’où une tendance à l’hypoglycémie après une ou deux heures, ce qui va inciter à reprendre du sucre. En effet, on peut parler de dépendance au saccharose. Cette dépendance s’installe dans l’enfance, se poursuit dans l’adolescence, et produit des enfants, des adolescents et des adultes obèses. Car les aliments qui font grossir sont avant tout les sucres, beaucoup plus que les graisses. On sait aujourd’hui que l’obésité est génératrice de diabète de type 2, et que le diabète de type 2 favorise un très grand nombre de maladies, dont des cancers.
 

Assiste-t-on à un développement de "nouvelles" maladies liées à la consommation excessive de sucre ? 

C’est une leçon de sagesse. Le sucre, le glucose ou son précurseur le saccharose (une molécule de saccharose se scinde en une molécule de glucose et une autre de fructose), est un nutriment essentiel à la vie, ou plutôt à notre vie. Toutes nos cellules en ont grand besoin et plus particulièrement notre cerveau et nos muscles. On pourrait penser de prime abord qu’il nous en faut beaucoup et même que son excès ne peut pas nous nuire. Mais il n’en est rien. Le glucose est à la fois un nutriment obligatoire pour nos cellules et un poison quand il est en concentration supra physiologique : l’hyperglycémie est toxique et explique bien des complications au cours du diabète. Mais n’est-ce pas là une règle générale ? N’en est-il pas ainsi de tout ? Trop peu est mauvais, trop est également mauvais. La sagesse consiste précisément en la recherche de l’équilibre en tout. Les États-Uniens ont l’habitude de nous devancer dans bien des domaines, pour ce qui est bon comme pour ce qui est mauvais.

C’est aux États-Unis que sont apparus les premiers cas d’obésité juvénile puis infantile. Le surpoids et à plus forte raison l’obésité génèrent un chapelet de complications, sans parler de celles liées directement au sucre comme la carie dentaire. L’excès de poids entraîne une arthrose précoce des articulations porteuses comme les hanches, les genoux et les chevilles. Il favorise le diabète de type 2 qui lui-même prédispose à de nombreux cancers et de nombreuses maladies dégénératives touchant les nerfs, les yeux, le cerveau, les artères, les reins… C’est comme si le diabète de type 2 accélérait l’usure et le vieillissement du corps, comme le fait du reste le tabac, mais d’une façon très différente. Il est clair que le surpoids est en augmentation dans tous les pays développés, on parle d’épidémie et par voie de conséquence d’épidémie de diabète de type 2. C’est bien la consommation de sucre qui est en cause, en tout cas principalement ; la sédentarité et l’insuffisance d’exercice physique sont d’autres facteurs essentiels.

Quelles sont les causes de cette surconsommation de sucre dans nos sociétés ? Quelles sont les tendances alimentaires en cause, aussi bien du point de vue du consommateur que de l'industrie agro alimentaire ?

Tout commence dans l’enfance. Dans les pays à haut niveau de vie, les enfants mangent largement à leur faim, ils ne souffrent d’aucune carence alimentaire. L’appétence pour le sucre est élevée chez l’enfant. Les premiers bonbons et autres friandises, les desserts sucrés, les crèmes glacées… font le régal de nos chers enfants. Par faiblesse déraisonnable, les parents répondent aux attentes des enfants en leur offrant toutes ces sucreries. Bien gavés de sucre, les enfants s’endorment ensuite, pendant que les dégâts commencent à s’installer dans leur organisme. Lorsque le corps de l’enfant est devenu addictif au saccharose, cela se poursuit bien sûr dans l’adolescence avec même un risque d’aggravation du fait de la période pubertaire qui est celle de tous les excès. L’industrie agroalimentaire ne s’y est pas trompée : elle a vu très tôt l’opportunité de vendre des tonnes de confiseries à cette juvénile clientèle.

Les fabricants débordent d’imagination pour fabriquer des friandises toutes plus alléchantes les unes que les autres. À cela s’ajoute la sédentarité et l’absence d’activité physique : l’exemple type en est la soirée télévision accompagnée de popcorn, de crèmes glacées et de sodas ou de coca-cola. Il est très instructif de parcourir les rayons de confiseries et autres aliments sucrés des supermarchés : ces rayons débordent de produits aux couleurs vives et attirantes, servis par des emballages festifs. Cet univers de la confiserie rappelle la fameuse île aux plaisirs de Pinocchio, faux paradis qui transforme les adolescents en esclaves animaux. Et tout ça pour le monstrueux profit des lobbies agroalimentaires qui creusent la tombe de millions de consommateurs naïfs et addictifs. Nous sommes véritablement empoisonnés par le saccharose qui nous tue à petit feu. Quand on y ajoute les pesticides, perturbateurs endocriniens et produits cancérigènes, on a déjà repéré bon nombre de dangers.

Quels sont les moyens d'action des pouvoirs publics pour "riposter" contre ce phénomène ? 

La situation est à la fois choquante et très grave. Choquante parce que des millions d’enfants et d’adultes souffrent de malnutrition dans certains continents malmenés. Très grave parce que tout pousse les populations des pays à haut niveau de vie à consommer du sucre en excès. Les laitages, les pâtisseries, les crèmes glacées, tous les aliments industriels sucrés sont beaucoup trop sucrés. Même les recettes comportent elles-mêmes trop de sucre. Nous l’avons vu, c’est un cercle vicieux : plus on consomme de sucre et plus on est incité à en consommer. Les holdings de l’industrie agroalimentaire en vivent très bien et à dire vrai ils n’ont pas intérêt à ce que cela change. Bien sûr, cela donne à la fois bonne impression et bonne conscience, ces trusts proposent des produits allégés en sucre, mais ceux-ci en conservent encore beaucoup et sont souvent plus chers que les produits plus sucrés. C’est du reste une règle assez générale : les produits de basse qualité sont en général plus sucrés que les autres. Et c’est frappant avec le chocolat : les premiers prix correspondent à du chocolat très chargé en sucre. Il faut parler aussi de toutes les boissons sucrées qui sont légion et vraiment redoutables.

Face à ce véritable fléau qu’est la surconsommation de sucres et en tout premier lieu de saccharose, il est urgent d’agir et il faut le faire sur tous les fronts. Il faut réglementer en imposant des teneurs maximales de sucre à ne pas dépasser et en faisant apparaître sur les emballages la teneur en sucre. On pourrait également instituer des catégories de teneur en sucre : À, B, C, D… Il faut aussi évidemment mener des actions éducatives : éduquer les parents et les enfants. La comparaison avec le tabac est décidément bonne, et l’on pourrait s’inspirer de tout ce qui a été fait pour contraindre la population à réduire de façon très importante sa consommation de tabac. Il n’est pas question de supprimer le sucre étant donné que nous en avons besoin. Encore que l’on pourrait parfaitement se passer de saccharose pour se contenter de consommer d’autres types de sucre, comme le glucose et le fructose, mais qui restent cependant des sucres ? Oui, il est urgent d’agir : l’Organisation mondiale de la santé parle d’épidémie mondiale de diabète de type 2, elle-même essentiellement liée à la consommation de saccharose. Les bons vieux proverbes sont bel et bien pleins de sagesse : « On creuse sa tombe avec ses dents. »

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