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Proposer une alternative aux Sunnites irakiens et syriens : l'arme politique qui pourrait vraiment étrangler l'Etat islamique
Publié le 14 février 2017
Au delà des combats menés contre Daech, la proposition d'une alternative crédible aux populations sunnites irakiennes pourrait désamorcer la capacité d'attrait du groupe terroriste au niveau local
Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la...
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Au delà des combats menés contre Daech, la proposition d'une alternative crédible aux populations sunnites irakiennes pourrait désamorcer la capacité d'attrait du groupe terroriste au niveau local

Atlantico : En considérant que Daech a pu se structurer sur les anciens cadres baasistes de Saddam Hussein, représentants du pouvoir sunnite, et aujourdhui écartés du pouvoir central irakien, en quoi une négociation (territoriale par exemple) pourrait elle permettre de "désamorçcer" la dimension fanatique de Daech, en apportant une réponse à une problématique antérieure à sa naissance ? 

Alain Rodier : Cette idée est intéressante et mérite réflexion. Toutefois, le noyau dur de Daech est implanté à cheval sur deux pays : l’Irak et la Syrie et les problématiques y sont différentes mais je pense qu’il convient d’envisager ce théâtre de guerre dans sa globalité.

Mais il est vrai que Daech en Irak est appuyé par d’anciens baasistes qui ont été commandé par Ezzat Ibrahim Al-Douri, le « roi de trèfle » désigné comme criminel recherché par les Américains du temps de Saddam Hussein. Juste après la pendaison de ce dernier, il a formé l’armée des partisans de la Nakchibandi (Jaysh Rajal al-Tariqa al-Naqshbandiyya, JRTN), une alliance regroupant plus de cinquante factions sunnites se réclamant du soufisme, doctrine religieuse également présente - mais minoritaire - en Turquie mais considérée comme déviante par les idéologues de Daech. Il n’empêche que ses hommes ont combattu aux côtés de la nébuleuse salafiste-djihadiste en particulier pour s’emparer de Mossoul. Al-Douri a été annoncé tué en 2015 mais il est réapparu en 2016 en exhortant ses troupes à combattre les milices chiites « pilotées par l’Iran ».

Il y a également de nombreuses tribus - particulièrement de la province d’Al-Anbar dans l’ouest-irakien - qui ont soutenu Daech, surtout pour s’opposer au pouvoir du Premier ministre de l’époque, Al-Maliki, qui avait rompu tous les accords passés qui avaient été conclus pour vaincre l’Etat Islamique d’Irak (EII) en 2006/2008. Daech est donc loin de faire l’unanimité dans les populations sunnites irakiennes qui trouvent son joug plus que pesant et il est vrai qu’il serait utile d’exploiter ce sentiment. Mais ces populations ne croient plus les promesses faites par le pouvoir chiite en place à Bagdad qui est considéré comme inféodé à Téhéran.

Une réalité de terrain s’impose (selon presque tous les analystes) : l’unité des États irakien et syrien (sans parler de la Libye, mais c’est une autre question) a vécu. Officiellement, tous les gouvernements la refusent en mettant en avant l’idée d'États « fédéraux » ce qui démontre qu’ils ont tout de même conscience que les structures anciennes ne sont plus d’actualité. Mais si l’on part sur une autonomie très avancée de régions entières, si nous savons bien à qui nous adresser au « Kurdistan » irakien (encore que l’unité entre l’UPK et le PDK reste fragile) et au « Chiistan » qui regroupe le centre et l’est du pays, cela est beaucoup plus délicat pour le « Sunnistan » qui couvre globalement l’est irakien (et lest syrien). Il convient de ne pas se voiler la face, ne pouvant écraser militairement la rébellion sunnite, il faudra bien discuter un jour avec des interlocuteurs crédibles - ceux qui ne souhaitent pas mener un djihad mondial -. Et il conviendra d'avoir quelque chose de concret à leur proposer. Les promesses non tenues hier ne peuvent servir demain. Une indépendance viable dirigée par des responsables présentables peut avoir un certain attrait. Alors seulement, il se trouvera peut-être des forces pour s’opposer à Daech car les populations qui subissent sa dictature cherchent surtout à survivre correctement.

 
 

En quoi Daech peut il être considéré, parmi les populations locales sunnites, comme le seul représentant ? Entre les forces kurdes, les milices chiiites, le pouvoir central irakien, ne serait il pas efficace de briser Daech en offrant une alternative à ces populations locales ?

C’est bien le problème. Daech propose à l’heure actuelle des solutions de vie aux populations sunnites irakiennes et syriennes. Certes, elles passent par la charia et par l’application stricte des textes sacrés de l’islam des origines mais leur survie même en dépend.

Donner la possibilité à d’autres groupes sunnites de construire leur indépendance pourrait être une idée attractive. Bien sûr, il se posera la question des zones intermédiaires comme la ville de Kirkuk. Des mouvements de populations selon des critères religieux ou ethniques auront aussi vraisemblablement lieu. Malheureusement, cela s'est déjà passé comme cela dans l’Histoire même récente comme en Europe centrale. Le « vivre ensemble » reste une utopie dans certaines régions du monde. Obliger des populations à cohabiter pour qu'elles se haïssent encore plus est un non sens.

Quelles seraient les implications d'une telle solution, notamment au regard des puissances en présence, entre Iran, Turquie et Arabie Saoudite ? 

Ankara a surtout peur d’un Kurdistan syrien indépendant. Cela est du au fait que le PYD syrien qui gouverne les zones kurdes le long de la frontière turque est très proche du PKK (c’est le moins que l’on puisse dire). Ce n’est pas le cas du PDK et de l’UPK irakiens. Le problème ne sera pas réglé d’ici peu sauf si le PYD assure la Turquie de ses intentions non expansionnistes, et encore, la confiance n’est pas la qualité majeure développée dans la région. Par contre, je pense que la Turquie accepterait un (ou des) Sunnistan(s) syro-irakien, histoire de faire la pige à l’Iran, son vieil adversaire régional.

Le problème pourrait éventuellement trouver une solution avec l’Iran si la communauté internationale lui assurait un corridor d’accès à la Méditerranée passant par le sud « des » Kurdistan irakien et syrien pour rejoindre un « Chiistan » syrien qui engloberait l’ouest de la Syrie. Bien sûr, ce projet rencontrerait l’opposition farouche d’Israël qui considèrerait que cela augmenterait la menace que fait peser le Hezbollah libanais diligenté par Téhéran et mis en œuvre par Damas. Conclusion partielle : il est indispensable de faire retomber la pression entre l’Iran et Israël et, rêvons une seconde, que ces deux États fassent la paix pour trouver un début de solution à ce qui déchire le Proche-Orient aujourd’hui : la guerre civile avec toutes les horreurs qui l’accompagnent. Mais pour cela, il est indispensable que la question palestinienne trouve une issue. Ce n'est même plus du domaine du rêve...

On l’aura compris, la situation inextricable à multiples entrées qui prévaut au Proche-Orient est insoluble dans un avenir proche. Les premières victimes en sont les populations civiles qui payent le prix fort les ambitions des chefs de guerre locaux et l’impossibilité matérielle et humaine de la communauté internationale à s’impliquer plus avant. Certes, des va-t’en guerre donnent de la voix mais pour envoyer les autres au casse-pipes. La seule solution passe par les négociations avec toutes les parties, même si certaines sont jugées comme infréquentables aujourd’hui. Le dogmatisme idéologique ne fait que prolonger les souffrances des plus démunis. Et tout cela va pendre un temps fou!

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Gordion
- 14/02/2017 - 21:09
(suite)
..Méditerranée, et ses soutiens russe et iranien. Mais, d'autres considérations sont en prendre en compte: l'axe sunnite et Israël, que Trump devrait soutenir, vrai au moins pour Israël. Je ne vois pas Trump remettre en cause les accords du Quincy, en tot cas pas tant que le cours du barril de brut saoudien est 2 à 3 fois inférieur à celui des gaz de schistes américain et canadien.
In fine, Trump a-t-il les moyens de jouer gagnant sur tous ces fronts antinomiques? Sans confrontation? Ou bien faut-il rester sur un point de vue strictement business, comme il sait faire?
Complexe, comme vous le dîtes!
Gordion
- 14/02/2017 - 21:03
@A.Rodier
Merci pour vos analyses.
Concernant l'opération turque en Syrie, les conséquences seront évidemment l'affaiblissement des positions kurdes du PYD. Bassar et Poutine vont-ils voler à leur secours? Je n'y crois pas, les Kurdes ne sont qu'un pion parmi d'autres sur l'échiquier syrien (et irakien pour d'autres raisons). Les Américains sont flous sur ce sujet, je pense qu'ils sacrifieront le PYD au détriment de leur soutien à la Turquie (les conseillers de Trump ont des relations très soutenues avec le régime turc, et la TÜSIAD/MÜSIAD pour le business local).
Trump va se heurter à l'axe Russie-Iran en Syrie, je ne pense pas qu'il puisse jouer gagnant sur les fronts syrien et irakien. Il devrait laisser la Turquie contrôler le nord de la Syrie, en phase avec les accords russo-turcs, la seule hypothèque pouvant être les islamistes exfiltrés d'Alep vers Idlib sous contrôle turc...Laissera-t-il faire? Trump devrait choisir de concentrer ses efforts en Irak pour d'une part acter la partition actuelle avec le Kurdistan irakien (PDK pour contrer l'UPK soutenu par l'Iran), et d'autre part pour tenter de contenir l'influence de Téhéran sur place, et couper ainsi le cordon chiite vers la...
RODIER
- 14/02/2017 - 18:16
@Gordion
Merci encore à vous de bien vouloir me lire.
Il y a actuellement une recomposition des mouvements rebelles hors Daech. Mais la situation militaire reste effectivement figée sur le terrain car aucune partie n'a les moyens de l'emporter globalement. Il faut juste suivre l'évolution de l'opération turque sur Al Bab et les conséquences qui peuvent en découler pour les Forces Syriennes Libres (où les Kurdes du PYD sont majoritaires).
Je reste aussi très pessimiste pour l'avenir car la situation syrienne dépasse le pays même, et trop d'enjeux sont en cause.
Astana a juste marqué la position de force de Moscou mais il n'y aura pas de résultats tangibles à courts ou moyens termes.
Nous attendons tous les décisions de la nouvelle administration US mais la voie très anti-Téhéran prise m'inquiète au plus haut point. Cela ne doit pas être évident sur le terrain irakien où les FS US côtoient les milices chiites soutenues par l'Iran.
Et les morts s'accumulent dans les deux (trois, quatre?) camps avec des civils qui n'en peuvent plus...