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L'enfer en est pavé

Journée contre le harcèlement scolaire : attention à l'abus de bonnes intentions

Publié le 04 novembre 2016
Surprotéger les enfants victimes de harcèlement ne les aide pas. Pire même, cela les dessert dans l'immédiat comme dans le futur. C'est pourquoi il est important de rester vigilant et critique à l'égard des campagnes anti-harcèlement et des attitudes de certains parents. Le sujet est grave et la réponse doit être intelligente, pas seulement émotionnelle.
Emmanuelle Piquet
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Psychopraticienne, formatrice, et auteure, Emmanuelle Piquet est diplômée en thérapie systémique et stratégique. Elle consulte à Lyon et à Mâcon, notamment pour traiter les souffrances des enfants.Elle a publié "À quoi ça sert de vivre si on meurt à la...
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Surprotéger les enfants victimes de harcèlement ne les aide pas. Pire même, cela les dessert dans l'immédiat comme dans le futur. C'est pourquoi il est important de rester vigilant et critique à l'égard des campagnes anti-harcèlement et des attitudes de certains parents. Le sujet est grave et la réponse doit être intelligente, pas seulement émotionnelle.

Atlantico : La journée nationale contre le harcèlement scolaire, ce jeudi 3 novembre, est l'occasion d'évoquer votre travail quotidien avec les enfants confrontés à des violences à l'école, notamment à travers les "centres de Chagrin scolaire". Quand les autorités ou les parents parlent du harcèlement scolaire comme c'est le cas aujourd'hui, n'y a-t-il pas le risque d'entretenir les gens, et notamment les enfants, dans l'idée qu'ils sont perpétuellement victimes de tout ? Comment faire la part des choses entre harcèlement et relations complexes qui font nécessairement partie de la vie ?

Emmanuelle Piquet : Je crois que c'est en effet un des écueils actuels. Lorsque nous recevons des enfants de 8 ans qui, à peine assis dans nos cabinets nous disent : "bonjour, je suis victime de harcèlement",  nous sommes assez interloqués car ce sont clairement des mots d'adulte. Certains parents, extrêmement inquiets – et c'est une inquiétude très moderne – quant aux capacités relationnelles de leurs enfants emploient très rapidement ce terme et induisent, sans le vouloir, immédiatement, une position basse chez leur enfant, position assez peu propice, et c'est tout le paradoxe, à développer ces fameuses compétences relationnelles qu'ils appellent de leurs vœux. Nous interrogeons donc très soigneusement l'enfant, d'abord pour comprendre s'il souffre (parfois le parent est seul à souffrir) et notamment s'il est en effet pris dans une escalade complémentaire où il est dans une position de plus en plus recroquevillée en face d'un harceleur ou d'un groupe de harceleurs de plus en plus dominateurs, et non pas dans une guerre de bandes, par exemple, qui est plus de l'ordre de l'escalade symétrique et qui n'a rien à voir avec une mécanique de harcèlement.

En un sens, en accentuant massivement sur ce seul aspect du discours, ne risque-t-on pas de produire des générations incapables de se prendre en main face aux difficultés de la vie ? Comment éviter cet écueil ?

Peut-être pas des générations, mais en tout cas, un certain nombre d'enfants qui, en ne puisant pas dans leurs propres ressources, ne font pas les apprentissages nécessaires comme celui, essentiel, qui consiste à savoir se faire respecter. C'est la raison pour laquelle nous préférons, et c'est que nous faisons quotidiennement dans les centres Chagrin Scolaire, outiller les enfants vulnérables de façon pragmatique pour les aider à modifier les relations qui les font souffrir, plutôt que d'intervenir à leur place, ce qui renforce à notre sens, leur vulnérabilité, en accentuant leur statut de victime, victime qui est, je le rappelle,  l'insulte la plus utilisée depuis deux ans dans les cours du collège pour asseoir une mécanique de harcèlement.

Quels sont les moyens d'éviter à son enfant ces désagréments et lui faire comprendre que la parole est ouverte, à la maison ou ailleurs, qu'il existe des solutions ? Comment le rassurer pour qu'il se confie lorsqu'il souffre ?

​Si les parents ont un doute concernant le bien-être relationnel de leur enfant, une façon de faire en sorte qu'il se confie à eux consiste à lui promettre : "si tu souhaites m'en parler, je ne ferais rien avec lequel que tu ne seras pas strictement d'accord​". Promesse qu'il faut évidemment tenir, ce qui est parfois extrêmement difficile pour les parents, qui entendant la souffrance et les horreurs que l'enfant subit, ont naturellement envie d'aller admonester (au moins) un certain nombre de personnes : les enfants harceleurs, leurs parents, l'Institution. Or, souvent, l'enfant harcelé a peur (et il a fréquemment raison) que si un adulte intervient à sa place, la situation ne s'améliore pas, voire empire ; c'est très souvent la raison pour laquelle ils n'en parlent pas aux adultes. ​La majorité des enfants harcelés se sentent en effet très fragilisés, (l'insulte la plus répandue depuis 2-3 ans dans les cours de collège est celle de "victime") et ils sentent confusément que si un adulte se positionne en garde du corps, à leur place, il va renforcer leur vulnérabilité et donc la raison même pour laquelle ils sont harcelés. D'après les courriers de lecteurs que je reçois, le fait d'avoir lu "je me défends du harcèlement" et d'avoir discuté ensuite avec son parent, un cousin ou une grande soeur les apaise et les fait se sentir plus forts. Ils se sentent accompagnés et dans le même temps qu'on leur fait confiance. C'est à mon avis, le plus efficace des remontants !

Par ailleurs, comment les responsables éducatifs et les parents peuvent-ils préparer les enfants au monde qu'ils devront affronter lorsqu'ils seront adultes, théâtre d'injustices quotidiennes ? Comment la question doit se poser pour eux ? 

​Elle se pose selon moi exactement selon les mêmes termes : nous sommes souvent invités dans les classes pour parler de ce sujet et nous invitons les enfants démunis parce qu'angoissés lorsqu'ils voient un autre enfant se faire harceler à travailler à ses côtés, si ce dernier est d'accord, pour élaborer une stratégie relationnelle qui mettra fin au harcèlement. Ils sont très preneurs, dès l'école primaire, de ce type de solutions, parce que cela leur permet de développer leur empathie sans faire à la place de l'autre. Les injonctions qui sont faites actuellement aux enfants témoins d'intervenir (entre les deux enfants ou en allant alerter un adulte) négligent à mon avis les réalités du terrain : les collégiens notamment nous expliquent souvent que s'ils ne sont pas intervenus face à une situation de harcèlement, c'est qu'ils avaient tout à perdre (et notamment leur tranquillité puisqu'ils prenaient le risque énorme d'être harcelé à leur tour) et pas grand chose à gagner (en dehors de l'estime de l'adulte, qui, à cet âge-là, a assez peu de valeur). Par ailleurs, je pense que cultiver la compétence qui consiste à savoir se faire respecter fait également partie de notre rôle d'adulte, pour les aider, justement, à affronter le monde.

Comment les parents peuvent-ils repérer les difficultés de leurs enfants ? Quelles sont les solutions qui selon vous ne sont pas assez envisagées ?

Les signes qui doivent alerter les parents sont constitués d'écarts brutaux avec ce qui se passait jusqu'à présent : un enfant gai et épanoui et qui soudain est triste ou inquiet le dimanche soir ou les veilles de rentrée scolaire ; un enfant dont les notes diminuent soudainement ; un enfant, et c'est souvent le signe le moins facilement perçu, qui de pacifique et affectueux avec la fratrie et les parents devient soudainement agressif. Comme cela coïncide souvent avec la pré-adolescence, les parents ont tendance à le mettre sur son compte. Mais il faut garder à l'esprit que la famille est souvent le seul lieu où les enfants harcelés ne se sentent pas en danger relationnel, ils relâchent et donnent donc parfois libre cours à leur colère bien légitime en son sein.

Au fil de nos consultations (nous recevons plus de 1000 enfants par an sur ce sujet particulier), nous avons acquis la certitude que ce dont l'enfant en situation de harcèlement a besoin en réalité, c'est d'une réflexion et d'un plan d'action menés avec l'adulte sur la façon dont il pourrait s'en sortir, lui, pour que le harcèlement s'arrête. C'est ce type de solutions qui n'est, à notre sens, pas encore suffisamment envisagé au sein des établissements, même si les choses évoluent dans le bon sens, avec par exemple, la création d'un diplôme universitaire "gérer les souffrances en milieu scolaire" que nous portons avec l'Université de Bourgogne ou la mise à disposition dans les ressources de Canopé d'une de nos conférences sur le sujet.

Propos recueillis par Marie-Eve Wilson-Jamin

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