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Les 5 raisons pour lesquelles la position monétaire des Allemands est dangereuse, obstinée, déraisonnable et hypocrite

Publié le 28 septembre 2016
Entre les dirigeants allemands et la BCE basée à... Francfort, le temps est à l'orage depuis de longs mois maintenant. Une tension qui puise ses origines dans l'histoire économique de l'Allemagne et de sa très influente Bundesbank.
Mathieu Mucherie est économiste de marché à Paris, et s'exprime ici à titre personnel.
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Entre les dirigeants allemands et la BCE basée à... Francfort, le temps est à l'orage depuis de longs mois maintenant. Une tension qui puise ses origines dans l'histoire économique de l'Allemagne et de sa très influente Bundesbank.

Je réagis à un article qui, certes, ne manque pas de sel, mais qui n’est que le 100ème du genre, la position allemande étant plus ancienne que cette crise, plus ancienne que l’euro, et au fond aussi ancienne que la re-création d’une banque centrale outre-Rhin un peu avant la création de la RFA (chronologie en elle-même révélatrice). J’aurais pu réagir à la dernière interview de Weidmann, ou au dernier communiqué de la BRI, c’est pareil. Sur le fond, je vois au moins 5 grandes failles dans la position germanique, mais une impunité complète à chaque fois :

1) C’est une position unanime (donc dangereuse) de tout un corps social particulier, travaillé au corps... et qui impose son idiosynchrasie

L’unanimité est souvent persécutrice, délimitée par des boucs-émissaires et par des représentations très clôturées. C’est ce que ne comprennent pas les élites françaises qui s’imaginent souvent que de "bons Allemands" (comprendre : des francophiles, ou la branche dure du SPD) aideront à calmer les faucons. Foutaises. Dès 1959, dans son Godesberger Programm, le SPD isole la politique monétaire du champ d’action gouvernemental. Des présidents qui se succèdent à la tête de la Bundesbank comme Karl Klasen et Karl-Otto Pöhl se trouvèrent également être des membres éminents du SPD. À la fin du gouvernement Schmidt, sept membres du Conseil de la Bundesbank possédaient le livret du SPD. Il faut vraiment aller aux extrêmes pour trouver une doctrine monétaire alternative outre-Rhin, et ces extrêmes n’ont rien de très sympathique pour les intérêts français et/ou communautaires si l'on entend par là l’AfD.

"Tous les Allemands ne croient pas en Dieu, mais tous croient en la Bundesbank" (Jacques Delors). La Bundesbank n’a pas été indépendante au sens où on l’entend aujourd’hui au cours de ses plus glorieuses années, et son indépendance a longtemps été très conflictuelle avant de devenir "naturelle" ou partie intégrante du pseudo-pacte allemand de l’après-guerre : voilà des réalités que tout le monde a perdues de vue, parce qu’on a affaire à un Etat dans l’Etat. L’Histoire est faite par les vainqueurs, et la Bundesbank a toujours gagné. D’abord dans les esprits allemands, ensuite face aux gouvernements allemands, enfin en zone euro, et désormais dans la fragmentation de la zone euro en deux ou trois cercles concentriques.

La puissance du Mark et la stabilité de l’inflation conférèrent à la Bundesbank un prestige sans pareil, mais il s’agissait sans doute du seul orgueil national autorisé aux Allemands après la défaite et les révélations sur leurs crimes. Ce sont les Allemands eux-mêmes, patiemment éduqués par la Bundesbank en ce sens, qui ont doté leur banque centrale d’une crédibilité énorme. En Allemagne, si vous faites une politique inflationniste, ou même potentiellement un tout petit peu inflationniste quand cela s’impose pour le respect de la cible ou la survie même du système, vous vous heurtez vite aux citoyens, aux épargnants et aux journaux. On l’a bien vu en 2008, à travers les tonnes de lettres reçues par la BCE : à l’époque, le siège de Francfort recevait des courriers de protestations par wagons entiers. En pleine crise, la population allemande reprochait à la BCE non point son intransigeance mais… sa trop grande complaisance vis-à-vis d’un pic statistique d’inflation. Idem ensuite du début jusqu’à la "fin" de la crise en Grèce et ailleurs. Le "bloc" allemand est très homogène, les nombreuses erreurs d’analyse et de prévision de la Bundesbank depuis 2008 n’y changent rien, les souffrances absurdes à la périphérie non plus, et l’édifice ne se lézarde un peu qu’en raison de la montée en puissance de gens encore plus intransigeants, au pays.

2) C'est une position monolithique, obstinée

Monétairement, ce pays est la proie d’une idée fixe. On la retrouve tout le temps, quel que soit le cycle économique et la position dans le cycle, la forme diffère mais pas le fond. Les anticipations d’inflation ne sont plus stables (1983-2008) ou haussières (années 1960-1970), mais baissières comme depuis 8 ans ? Pas grave, le récit germanique continue comme si de rien n’était. Les grands "axes" (sans jeu de mots) du dogme sont bien connus, ils sont jalonnés de totems et de tabous qui impressionnent le quidam :

a) Le grand danger est l’inflation (pourquoi pas, sauf quand cela s’accompagne d’une réécriture de l’Histoire : ce n’est pas 1923 qui a amené Hitler au pouvoir). Il est tout de même abusif de transposer cette peur dans les débats modernes à propos de pays où l’inflation navigue à 1% par an depuis des années, et où la tendance est baissière : la "Zimbabwe-fiction" est une lubie loufoque.

b) La source de l’inflation réside dans la collusion entre le banquier central et le pouvoir politique (là encore, pourquoi pas, sauf qu’en 1923 la Reichbank est un établissement strictement privé et indépendant…), ce qui justifie l’idée d’une indépendance maximaliste du banquier central paré de toutes les vertus (en contradiction avec la tradition libérale classique, et avec toute l’œuvre de Milton Friedman, en contradiction aussi avec les pères fondateurs de l’ordo-libéralisme, si on prend la peine de les lire, en contradiction surtout avec les leçons tirées des années 1920 et 1930, et sans trop savoir ce qui nous protégera un jour de nos protecteurs. Pour paraphraser Brecht, la Bundesbank a d’abord commencé par changer le peuple, par le former à la théorie du conspirationnisme inflationniste des politiques. Le long Sonderweg monétaire de 1914-1948 a été attribué aux seuls responsables politiques, sans trop de distinctions entre les régimes (démocratiques ou pas) et sans trop de comparaisons avec les expériences étrangères. La peur des Issing, Weber, Starck ou Weidmann envers la "fiscal dominance" suit toute une tradition de peur panique d’une "inflation budgétaire" (pourquoi alors l’inflation n’est-elle pas de 5% par an au Japon, le pays des déficits ? et quid de la France ? etc.). Pour eux, la politisation de la monnaie est la source de tous les maux, point. Pour un économiste, c’est surtout le refus (politisé ou non) de la dévaluation en phase de crise qui mène aux bricolages monétaires, puis à la ruine, en 1931 (relire Rueff…) comme en 1992 ou en 2008.

c) Il existe selon eux d’autres formes, non-monétaires (?!?), de l’inflation ; par les coûts, par exemple dans le marché du travail (ce qui autorise toutes les incursions de la banque centrale dans la sphère des négociations salariales, souvenez-vous de 2008 avec les alarmes de la Bundesbank sur la "boucle prix-salaires") ; en contradiction avec toute la pensée monétaire moderne (qui fait de l’inflation un phénomène monétaire, qui recommande de ne pas confondre inflation et mouvement des prix relatifs, et qui ne croit pas trop à la courbe de Philips), et là encore avec l’esprit d’un libéralisme classique peu compatible avec l’intrusion dans les contrats privés locaux.

d) La stabilité des taux de changes nominaux est selon ces bureaucrates une bonne chose (en contradiction là encore avec une grosse partie de l’héritage libéral et friedmanien, sans compter les ordo-libéraux), d’où le serpent monétaire européen puis l’euro, le goût pour les "zones cibles" et, de nos jours, les propos nostalgiques sur l’étalon-or, et les tentatives de cartellisation du marché des changes à travers par exemple le G20. L’idée sous-jacente est que toute dévaluation est une capitulation et un appauvrissement (en contradiction avec les leçons de l’entre-deux-guerres, par exemple), qu’il existe un risque de "guerre des monnaies" (toujours le prisme agonistique et néo-mercantiliste du discours germanique, ils veulent éviter tout ce qui pourrait nuire à l’accumulation de surplus), et que la périphérie de la zone euro n’a pas à être indemnisée pour avoir renoncé aux dévaluations.

Ces axes, et quelques autres, ont été nettement ridiculisés par les données économiques et financières depuis des années : mort clinique de l’inflation partout en Occident (y compris dans des pays où les politiques monétaires sont qualifiées improprement de "non orthodoxes"), ineptie de l’idée selon laquelle les Etats vont massivement profiter des "taux bas" pour s’endetter plus que de raison et ainsi refaire partir ces mêmes taux vers le haut (on nous en parle depuis 2009, vous avez vu jouer ça où ??), et forte surperformance des pays qui ont su ajuster leur taux de change quand il le fallait (la Suède va mieux que la Finlande, le Royaume-Uni n’a nulle envie de rejoindre notre camisole monétaire unique, j’en passe). Mais rien n’y fait, et rien ne change.

3) C’est une position foncièrement méchante, incompatible avec le fédéralisme que l’on prétend par ailleurs soutenir

Les Allemands étaient les Grecs des années 1920, ils devraient s’en souvenir. De nos jours, la fixation sur la clé de répartition du QE et autres chicanes techniques (sous couvert de "limitation de l’aléa moral") relèvent d’une volonté de contrôle qui serait acceptable si les bénéfices étaient partagés, ce qui n’est pas le cas. Le flight to quality qui suit chaque froncement de sourcils outre-Rhin profite aux actifs germaniques, et les gains ne sont pas reversés. Frédéric Lordon l’a écrit brillamment quelque part avant sa période "Nuit à coucher debout" : les devoirs traditionnels de l’hégémon monétaire sont clairs.

A) Veiller à ne pas laisser sa balance courante devenir par trop excédentaire, voire la maintenir déficitaire, pour soutenir l’activité dans la zone et éviter les crises de change ou les ajustements interminables de la "dévaluation interne"

B) Assurer la fonction de prêteur en dernier ressort en cas de coup dur. L’Allemagne n’est pas à la hauteur de sa domination. Elle ne veut pas prendre en zone euro ces responsabilités qui coûtaient tant à l’Angleterre au XIXe siècle (le Sterling de l’étalon or) ou à l’Amérique au XXe (l’étalon dollar). Elle préfère rester excédentaire d’une part (elle ne respecte pas l’impératif catégorique kantien : si son modèle était appliqué partout, il faudrait plusieurs Terres ou de nombreux extraterrestres avec qui commercer, car par définition tout le monde ne peut pas être excédentaire), et non-engagée budgétairement de l’autre, tout en prônant l’immobilisme monétaire et la politique de l’autruche bancaire. Une position défendue de longue date par la Bundesbank : oui à l’hégémonie monétaire mais non aux obligations de l’hégémonie. Oui aux Etats-Unis d’Europe, mais sans les transferts inconditionnels, et sans une mutualisation monétaire complète.

La BCE joue de nos jours la division entre les États, comme naguère la Bundesbank jouait, au sein de la RFA, entre les Lander, entre le SPD et la CDU, entre le patronat et les syndicats, et surtout entre l’opinion publique et le gouvernement. La BCE n’est pas un agent d’unification politique en Europe, c’est tout le contraire. Entre autres choses, une organisation monétaire supranationale en face d’une multitude d’Etats qui se chamaillent permet de justifier le maintien de règles particulières comme le secret sur les votes au sein du Comité de politique monétaire, auquel la BCE tient beaucoup, et qui lui vient en droite ligne de la tradition du secret et de la langue de bois en béton armé de sa grande voisine francfortoise. Tradition qui a pu fonctionner en Allemagne pour des raisons particulières, mais qui depuis quelques années ne renforce guère l’affectio societatis sur le Vieux continent.

4) C’est une position anti-intellectuelle, et fière de l’être

Un lecteur de Wicksell ou de Fisher ne peut pas être d’accord avec le nominalisme bas de gamme des officiels Bundesbank ("les taux sont bas en 2008", "les taux sont bas en 2011", etc.). Un élève de Rueff ou de Friedman non plus, pour tout un tas de raisons, à commencer par la technocratie et le culte du secret.

Schäuble s’est moqué la semaine dernière dans une sauterie à Berlin du programme d’achat de la BCE, devant des industriels allemands : "I think it's called QE. I don't even know what that means". Il parait que tout ce beau monde a beaucoup ri. C’est logique : l’Allemagne compte moins de boîtes cotées en bourse que la Malaisie. La culture industrielle est forte outre-Rhin, mais la culture financière y est très faible. Racontez que vous vous fichez du Quantitative Easing à Chicago ou à Londres (quelle que soit votre opinion sur la chose, que de nombreux financiers anglo-saxons passent leur temps à critiquer), vous ne ferez rire personne, on vous prendra au mieux pour un vieux gâteux. Bien entendu, Schäuble sait très bien ce que signifie QE : avec la participation active de la Bundesbank et de ses alliés, il a retardé de 6 ans cet instrument validé par toute la planète, il a cherché l’appui de la Cour Constitutionnelle pour perpétuer le blocage, et depuis 18 mois il fait tout pour saboter le QE, par toute une propagande et de multiples contre-mesures. Il a même fait du QE le responsable de la montée de l’AfD, ce qui ne manque pas de toupet. Et l’incendie du Reichstag, c’est la faute à la dévaluation de Roosevelt ?

La raison ne peut atteindre les préjugés les mieux ancrés. Jürgen Starck et Axel Weber s’expriment encore, sans jamais avoir présenté leurs excuses, après les millions de chômeurs qu’ils ont contribué à créer. Les autres officiels européens, français en particulier, sont obligés de rester dans les cadres neurolinguistiques définis par l’agence de communication de Francfort, d’où l’évocation prudente par Coeuré et Villeroy de "risques de déflation" là où la déflation s’est installée il y a des années. On ne peut pas dire que la recherche sur les questions monétaires peut s’épanouir dans un tel écosystème : pratiquement tous les bons articles sont écrits en-dehors de la zone.

Quant à ceux qui restent et qui ne partagent pas les vues de la Bundesbank, ils sont traités comme des Lotophages, des junkies. Le champ sémantique des narcotiques a toujours été très utilisé, et de nos jours encore chez Weidmann ("le financement par les Banques centrales peut rendre accro, comme une drogue"), toutes les semaines. Toujours sur un mode infantilisant, et en contradiction totale avec le contexte de destruction monétaire nette qui prévaut depuis 2008 (heureusement que la Bundesbank était jadis la gardienne du temple de l’agrégat monétaire M3 autour de 4,5%/an…, hélas dès que cet indicateur a commencé à raconter une histoire qui ne plaisait pas trop à la Bundesbank, il a été mis de côté par cette dernière). Avec des maîtres pareils, vouloir se droguer pour oublier ou pour en finir serait en réalité assez rationnel.

5) C’est une position tordue, menée par des as de la novlangue et de la maskirovka, qui consiste souvent à jouer les pleureuses ou les impuissants

Weidmann, interview dans Le Monde, 20 septembre 2016. Je cite : "La crise financière et les hésitations des politiques nous ont poussés dans ce rôle, et nous nous sommes laissé faire. Résultat, nous nous sommes mis à intervenir toujours plus sur les marchés, et ce rapprochement avec la politique financière est aujourd’hui problématique".

Acteur politique archi-doué, inventif et obstiné, la Bundesbank a gagné tous ses combats en RFA, puis dans l’Allemagne réunifiée, et maintenant en zone euro, jusqu’à présenter ses plus grandes victoires comme des concessions ou des semi-défaites, et ses opposants les plus orthodoxes comme des extrémistes. On nous dit depuis fin 2014 qu’elle avale des couleuvres (QE, taux négatifs), n’en croyez rien : adaptation sous couvert de jérémiades, sabotage patient des dispositifs, utilisation d’idiots utiles, évocation de "bulles", contre-attaque médiatique tous azimuts.

N’oublions pas que la Bundesbank a renversé plus de gouvernements allemands depuis 1957 que l’électorat allemand lui-même. Et si vous croyez que Berlusconi a perdu le pouvoir en Italie suite à un processus classique, vous vous faites une idée passablement romantique de la démocratie en Europe depuis que la BCE a le pouvoir. Sur les aspects financiers, la situation est encore plus claire. La Bundesbank "n’oublie rien et ne lâche jamais" ("never forgot and never forgive", dit-on sur les marchés). Enfin, si, parfois, elle oublie. M3. Les ratés de sa supervision bancaire. Les comptes de la Deutsche Bank et des Landesbanken (omerta totale, il faut dire que c’est une affaire de famille : regardez qui compose le board de la Bundesbank).

Dès ses modestes débuts, il était puissamment dans l’intérêt de la Bundesbank d’agir comme un acteur politique pour gagner la bataille de l’opinion. Après tout, son pouvoir et son indépendance n’étaient protégés que par une simple loi qui pouvait être abrogée par les parlementaires à tout moment. Ce n’est qu’en 1992, avec le traité de Maastricht, que l’indépendance est constitutionnellement garantie, un fait aussi évident que dissimulé de nos jours où l’identité "indépendance=stabilité" n’est plus du tout questionnée.

Interrogé un jour sur la source réelle du pouvoir de la Bundesbank, le président Pöhl se référa à une célèbre remarque de Staline ("Le Pape, combien de divisions ?") pour suggérer que sa ressource ultime était immatérielle : sa réputation, le soutien du public, et non les vagues protections de la Loi fédérale. Chaque mois, la BUBA donnait ses avis sur l’état de l’Allemagne dans un rapport dont la diffusion dépassait 100 000 exemplaires dans les années 1980. La Bundesbank a toujours essayé de modeler l’opinion allemande, simplement parce qu’elle n’avait pas le choix. Et force est de constater qu’elle a admirablement réussi. Pour cela, la BUBA a fait un gros travail de réécriture de l’Histoire, et développé une pédagogie monétaire aussi fausse que populaire.

La Bundesbank a gagné tous ses grands combats, ses rares replis ayant toujours été des diversions ou des tactiques pour mieux se poser en victime et pour mieux sanctuariser ses positions fondamentales (au fond, son indépendance). Qui s’y frotte s’y pique ? Selon une boutade d’un ancien président de la BUBA, tous ceux qui s’y sont frottés "n’ont réussi qu’à tirer la courte paille". Divers et variés sont les scalps : Adenauer, Karl Schiller, Bérégovoy, Papandreou, Sarkozy… Encore aujourd’hui, de nombreuses personnes pensent que l’expulsion des Anglais du SME en 1992 est due à Soros, que la fusion monétaire RFA-RDA s’est effectuée au taux de change de 1 pour 1 qui n’était pas accepté par la Bundesbank, que les règles constitutives de l’euro et de la BCE n’ont pas été écrites à 100% sous la dictée de l’Allemagne, etc. Les aristocrates de la Bundesbank ont certes toujours lâché un peu de lest, mais afin de ne surtout pas céder sur les sujets essentiels, ceux qui conditionnent leur indépendance. C’est ainsi qu’on procède aux échecs, en sacrifiant du temps ou du matériel. Les régimes monétaires passent (5 régimes différents entre la fin des années 1960 et la fin des années 1990 !), la force de frappe de la Bundesbank reste, avec des atouts solides : esprit de corps, grand soutien populaire au sein du pays-ancre de la zone, fébrilité des opposants (divisés, affaiblis, peu sûrs d’eux-mêmes), indifférence du peuple français et de ses élites pour les questions monétaires.

Concluons si possible. La "culture de stabilité allemande" est une sous-culture consciencieusement asymétrique : souvenirs précis de l’hyperinflation et amnésie à propos de la déflation Brüning, goût pour les excédents comptables et amnésie sur leur signification. Une culture basée sur le don spécial qu’ont les banquiers centraux allemands pour détecter des risques imminents d’inflation là où personne sur les marchés n’en voit avant longtemps. L’esprit germanique (les masses, les élites, les médias) est coincé dans une trappe intellectuelle après des décennies de contes et de légendes racontés par la Bundesbank. On vous a fait croire un peu partout vers 2015 que Draghi avait triomphé des dogmes et des chausse-trappes de Schäuble, de Weidmann et consorts. Pas du tout. Il a laborieusement progressé vers des instruments limités, il a failli se perdre dans les marécages de l’OMT, de Karlsruhe, des TLTRO et des stress-tests bancaires, son QE a été limité, contrecarré de l’intérieur, peut-être demain annihilé (à ce jour, on ne sait rien de l’après-mars 2017, le manque d’enthousiasme saute aux yeux), et ses taux négatifs sont désormais censurés (ce qui ne me chagrine pas, sauf que d’autres méthodes plus prometteuses sont carrément enterrées, le ciblage du PIB nominal en particulier car "on ne peut pas tout", hein, bien entendu).

Avec l’approche d’échéances électorales allemandes compliquées, on peut craindre les pires raidissements dans les mois à venir, mais de toute façon depuis 4 ans l’euro n’a pratiquement pas bougé comme un panier large de monnaies, et les anticipations d’inflation décrochent : au-delà de la com’ institutionnelle, l’absence de détente monétaire est très nette, et le pire est plutôt devant nous quand on voit les hésitations en série de la FED et l’erreur tragique des Japonais la semaine dernière. Les chefs de la Bundesbank seront encore là après le départ de Draghi en 2019, ils n’ont rien appris, ils n’ont rien oublié, et n’abandonnent jamais : au moins sur ce point sont-ils plus clairvoyants que la plupart des Français qui croient encore que la gestion de la monnaie est un sujet technique et assez mineur, et que tout va se jouer à Paris au printemps 2017.

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Commentaires (2)
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Ganesha
- 28/09/2016 - 11:39
Extrait
Si vous n'avez pas le courage de lire l'intégralité de l'article, lisez au moins cet extrait du milieu de la page 2 : Elle (l'Allemagne) préfère rester excédentaire d’une part (elle ne respecte pas l’impératif catégorique kantien : si son modèle était appliqué partout, il faudrait plusieurs Terres ou de nombreux extraterrestres avec qui commercer, car par définition tout le monde ne peut pas être excédentaire), et non-engagée budgétairement de l’autre, tout en prônant l’immobilisme monétaire et la politique de l’autruche bancaire. Une position défendue de longue date par la Bundesbank : oui à l’hégémonie monétaire mais non aux obligations de l’hégémonie. Oui aux États-Unis d’Europe, mais sans les transferts inconditionnels, et sans une mutualisation monétaire complète.
Ganesha
- 28/09/2016 - 11:32
Mantras
Voici un article extrêmement brillant ! On pourrait espérer qu'il soit lu par les quelques Merkelophiles qui persistent sur Atlantico. Mais ce texte est long et un peu ardu et il s'agit de commentateurs en état de sénilité avancée, qui depuis longtemps ne lisent plus les articles et qui se contentent de répéter indéfiniment les mêmes arguments débiles et infantilisants. Il faut leur pardonner : ce sont leurs derniers liens avec le monde extérieur !