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THE DAILY BEAST

Fashion week : mais par quel miracle le survêtement a-t-il réussi à devenir "hip" ?

Publié le 30 septembre 2016
Le survêtement, celui qu'on porte en attendant de faire quelque chose comme participer à une compétition sportive par exemple, est désormais devenu un chouchou de la mode.
Joshua David Stein est journaliste pour The Daily Beast.
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Le survêtement, celui qu'on porte en attendant de faire quelque chose comme participer à une compétition sportive par exemple, est désormais devenu un chouchou de la mode.

Copyright The Daily Beast - Joshua David Stein

La courte pause en bout de podium que marque un mannequin durant un défilé s'appelle le "look". Lors de la dernière Fashion Week Homme, qui, en réalité, n'a pas duré une mais trois semaines entre Paris, Londres et New York, j'ai vu des milliers de "looks". En gros, plus d'une heure de regards sensuels et d'émotions silencieuses.

Même si les motifs floraux, les pantalons à larges ourlets et les tuniques ont tous fait une apparition, un nombre disproportionné de mannequins portaient des survêtements. Depuis la saison dernière, la montée du survêtement est indiscutable. Les vénérables maisons comme Burberry et Gucci ont toutes deux fait des improvisations autour de cette tenue, respectivement en daim vert forêt et en soie fleurie. Tommy Hilfiger et Todd Snyder ont présenté des survêtements rouges, blancs et bleus alors que Perry Ellis optait pour un turquoise plus joyeux.

Mais le survêtement sur le podium, c'était vraiment quelque chose. Je ne vous parle pas d'ensembles vaguement inspirés par des survêtements. Non, de vrais survêtements, comme ceux que portent les athlètes pendant l'échauffement. Regardons cela nous-même en détails et voyons à quel point il est étrange qu'un tel vêtement soit passé des salles d'échauffement aux podiums.

Ensuite, nous ferons une pause, comme le "look" d'un mannequin en bout de podium, nous effectuerons un demi-tour et retournerons vers le passé. Il n'y a pas un événement spécifique, pas de Big Bang ni de moment culte à la Air Jordan qui marque le début de la mode du survêtement. Ce qui rend l'émergence de cette pièce vestimentaire dans le milieu de la mode tellement intéressante, c'est que son appel est large, que son sens a radicalement changé et que ses aficionados sont aussi divers que les fils de polyester qui la composent.

D'une façon générale, il y a trois antécédents/historiques distincts qui s'entrelacent pour en faire la saison du survêtement. La fonction initiale du vêtement est, bien sûr, sportive. Les champions adorent les survêtements. La seconde est la relation entre le survêtement et la violence. Les voyous adorent les survêtements. Enfin, il y a le rôle que les survêtements ont joué dans la mode hip-hop, en commençant par Run D.M.C., dans les années 1980, qui se poursuit encore aujourd'hui. Les rappeurs adorent les survêtements. Aucun autre vêtement ne signifie autant de choses différentes à tellement de personnes différentes.

Au départ, bien sûr, le survêtement n'invitait à rien de plus qu'un utilitarisme confortable. Assez large pour se promener en attendant le moment où la compétition exigerait le retrait des couches inutiles, le survêtement était le compagnon naturel et indispensable aux caleçons et chemises en coton portés par les athlètes à la fin du XIXème et au début du XXème siècle, lorsque les Jeux Olympiques ont vu l'éclosion d'une classe sportive professionnelle (quoique encore amateurs).

Dès les Jeux Olympiques de 1932 à Los Angeles, les Olympiens portent des survêtements. A cette époque, il s'agissait d'un ensemble composé d'un pull molletonné à col ras-du-cou et d'un pantalon ample en laine. En 1948, le survêtement bénéficie d'une fusion vestimentaire lorsqu'un coureur de haies italien appelé Ottavio "Tai" Missoni équipa l'équipe de ses costumes Venjulia, un costume chaud à col tricoté à côtes avec une fermeture éclair courte qu'il avait dessiné à Trieste, en Italie (Missoni allait devenir, vous savez, Missoni, la marque).

Le premier survêtement de l'ère moderne, comme on le connaît actuellement avec sa fermeture éclair sur toute sa hauteur, le col montant et la coupe ajustée, n'est apparu qu'en 1967 sur le dos du footballeur allemand Franz "Der Kaiser" Beckenbauer. Adidas, pionnier de la publicité faite par les athlètes avec Jesse Owens en 1936, faisait la publicité du survêtement rouge et blanc Adidas dans son catalogue. Il s'agissait de la première incursion de cette entreprise dans le monde de l'habillement (autre que les chaussures). En plein dans le mille.

Même s'il est populaire auprès des athlètes, le survêtement n'aurait pu rester que fonctionnel dans son utilisation. Mais l'année suivante, il recevait une touche d'histoire lorsque les athlètes afro-américains Tommie Smith et John Carlos furent photographiés sur le podium à Mexico par le photographe John Dominis. C'est une image indélébile, et peut-être même la plus emblématique des Jeux Olympiques jamais prise. Tommie Smith et John Carlos, leur poing gauche levé, faisant le salut des Black Panthers. Chaque poing est vêtu d'un gant en cuir noir, et chaque corps d'un survêtement bleu foncé.

A cet instant, l'histoire du survêtement se sépare en deux branches. Le Royaume-Uni va d'un côté, l'Amérique de l'autre. Stimulé par la victoire du coureur de fond américain Frank Shorter aux Jeux Olympiques de 1972, les Américains se lancent sur la route, joggant en masse. C'est un engouement légitime. Pensez à SoulCycle mais en plus grand et au lieu de l’élasthanne, les joggeurs américains portaient souvent des survêtements (même si, bien sûr, des kilomètres de cuisses pales masculines étaient aussi exposés grâce au short). Tout le monde faisait son jogging. Jimmy Carter courait. Il a même éliminé un lapin alors qu'il portait un jogging. Ainsi, le survêtement est devenu normalisé, pépère et banal. Un truc pour ceux qui possèdent une voiture break, promènent des setters irlandais et participent aux ventes paroissiales de gâteaux.

Jusqu'aux années 1980 et l'émergence du hip-hop, le survêtement avait perdu toute sa splendeur. Pendant ce temps-là, en Angleterre, traversant les années 1970, le survêtement devient un article finalement incorporé dans la garde-robe des "Casuals" (ndlr : mouvement de hooligans caractérisé par un dandysme vestimentaire), devenant ainsi un sujet de conversation pour les fans de foot fous de mode, et souvent violents.

C'est à cet instant que le survêtement endosse les nombreuses identités sinistres avec lesquelles il est désormais associé. Non seulement les "Casuals" proféraient de réelles menaces de violence, mais leurs seules tenues provoquaient la terreur. Et c'était le but. Le survêtement est l'équivalent vestimentaire d'un craquement d'articulations. C'est un précurseur à certaines actions (c'est aussi pour cette raison qu'on l'appelle aussi une "tenue d'échauffement". Ce détail, au moins, reste intact depuis ses débuts dans les stades olympiques).

Comme le professeur Jo Turney le fait remarquer dans "Battle Dressed", son étude sur le survêtement dans la classe ouvrière anglaise, "traîner et paraître ne 'rien' faire en apparence peut être considéré comme faire 'quelque chose', en particulier quelque chose d'antisocial dans un futur proche".

Cette association a persisté jusqu'à aujourd'hui. Revenons aux Etats-Unis dans le South Bronx et à Run-DMC, les sauveurs des temps modernes d'Adidas et le lieu de naissance du hip-hop. Plus précisément, une décennie plus tôt, lors du célèbre Peace Meeting de Hoe Avenue en 1971, où plus de 40 membres de gangs de New York se réunirent au Boys Club dans le Bronx et décidèrent de désamorcer les conflits fratricides (le terrifiant documentaire Rubble Kings en rapporte les détails).

Le besoin de "battles" pour remplacer les batailles jusqu'alors sanglantes est en partie responsable de la naissance du hip-hop, le hip-hop menant au développement du breakdance, menant lui-même au besoin de vêtements confortables dans lesquels on pouvait bouger pour remplacer le denim qui jusque-là était de rigueur parmi les membres de gang.

Lorsque Joseph Simmons, Darryl McDaniels, et Jam Master Jay, déjà fans des chaussures Adidas, ont commencé à porter des ensembles de survêtements à trois bandes, il les ont alors introduits de façon irrévocable dans la vaste culture de la rue. Dans l'ensemble, je n'ai pas l'impression que les créateurs de mode d'aujourd'hui s'inspirent autant de la richesse de la culture hip-hop qu'ils ne flirtent avec la violence latente du survêtement dans la culture anglaise. Le survêtement du monde hip-hop est fondamentalement non-violent ; il fut adopté comme antidote à la violence. Le survêtement dans la culture "lad" est lui, par définition, violent.

Dans le cas des Casuals, le survêtement, qui sous-entend que celui qui le porte n'a pas d'emploi rémunérateur, représente une remise en cause de l'hégémonie. Là-bas, ses associations avec la jeunesse désabusée ne peuvent être ignorées. Ils sont les laissés-pour-compte, qui cherchent des moyens de subsistance via des méthodes illicites et incertaines. La mode du survêtement est l'antistrophe de la tendance des vêtements de travail. Il s'agissait avec elle de participer à un sytème productif, même si idéalisé. Le survêtement parle de s'affranchir du système actuel.

Ce qui nous ramène à la Fashion Week, au rôle du survêtement comme élément culte des podiums et ce que cela signifie de porter un survêtement à 4000 dollars. En un sens, l'organisation-même d'un défilé est un spectacle de violence. Sans s'aventurer jusqu'aux territoires étranges de l'essayiste Julia Kristeva, le fait même de se pavaner sur un podium tumescent, qui pénètre une foule de spectateurs, est un acte de violence. Qu'il n'y ait principalement que des jeunes hommes blancs - malheureusement blancs - forts et beaux, ajoute à l'onde palpitante d'une promesse de violence. Et lorsque ce mannequin, se pavanant dans un survêtement, s'arrête un instant en bout de podium, le regard figé, nous ne sommes pas uniquement supposés l'aimer, nous devons également le craindre. 

Les commentaires de cet article sont à lire ci-après
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