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THE DAILY BEAST

Elena Ferrante, Banksy, Daft Punk : l'ère des artistes cultes anonymes

Publié le 09 octobre 2016
Avec Ted Gioia
De Banksy à Daft Punk, de plus en plus de créateurs du nouveau millénaire dissimulent leur identité derrière des pseudonymes et des avatars. Nombreux sont ceux à vouloir les démasquer. Récemment, c'est l'identité de l'écrivaine italienne Elena Ferrante qui a été révélée par le journaliste Claudio Gatti, provoquant une tempête médiatique.
Ted Gioia
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De Banksy à Daft Punk, de plus en plus de créateurs du nouveau millénaire dissimulent leur identité derrière des pseudonymes et des avatars. Nombreux sont ceux à vouloir les démasquer. Récemment, c'est l'identité de l'écrivaine italienne Elena Ferrante qui a été révélée par le journaliste Claudio Gatti, provoquant une tempête médiatique.
Avec Ted Gioia

Par Ted Gioia - Copyright The Daily Beast

Je suis un grand fan de la romancière Elena Ferrante mais je n'arrive pas à la cheville de ma femme, qui lit actuellement son sixième roman et en demande encore. Bien entendu, nous sommes loins d'être les seuls fans : Elena Ferrante est très tendance en ce moment, étant même devenue la candidate de l'Italie pour le prix Nobel de littérature. Sauf qu'il y a un petit problème : elle ne se présentera probablement jamais pour recevoir ce prix. Les lecteurs n'ont aucune idée de qui est vraiment Elena Ferrante.

Ferrante n'est pas son vrai patronyme et il se pourrait que l'auteur ne soit pas une femme. Différentes hypothèses courent sur l'identité réelle de la romancière. L'unique chose que son éditeur révèle est qu'elle “est née à Naples.” 

Et c'est la même chose pour Satoshi Nakamoto, qui mérite un prix Nobel d'économie pour l'invention d'une monnaie virtuelle, le bitcoin, en passe de bouleverser la finance internationale. Mais là aussi, il y a un problème : personne ne connait l'identité réelle de Nakomoto. Différent candidats sont cités, dont l'Australien Craig Wright qui a tenté récemment de revendiquer l'invention du bitcoin. De nombreux experts en doutent. Le mot de la fin : le grand innovateur en matière de monétique est un homme mystère, et peut-être ne connaitrons-nous jamais qui il est.  

Banksy est le street artist le plus célèbre au monde. Chaque nouvelle oeuvre qui apparait sur un mur fait flamber l'attention des médias. On estime que l'artiste vaut plus de 20 millions de dollars. Mais ne vous attendez pas à voir Bansky en public. Là encore, l'identité réelle du peintre est enveloppée de mystère.  Beaucoup pensent que Robin Gunningham est Banksy. D'autres affirment qu'une femme, ou une équipe de graphistes, se dissimulent derrière le pseudonyme.

Bienvenue dans le monde étrange de la gloire contemporaine, où mieux vaut n'être personne si vous voulez devenir quelqu'un ! D'une certaine façon, nous revenons aux règles de l'ère médiévale. Les oeuvres majeures, artistiques ou techniques, ont été créées par des inventeurs anonymes. A ceci près qu'aujourd'hui, il existe une différence. Les mystérieux artistes cultivent le secret. Ils préfèrent l'obscurité aux bénéfices de la célébrité. Les artistes du spectacle vivant ont plus de difficulté à jouer à ce jeu. Après tout, ils doivent monter sur scène quand ils ont une représentation. Mais même là, l'attrait de l'anonymat est évident.

Des dizaines de musiciens et de DJ, de Daft Punk à deadmau5, se cachent sous des masques ou des casques avant d'apparaitre en public. Il y a une génération, seuls les braqueurs de banques et quelques champions de catch portaient des masques pour aller au travail. Aujourd'hui, les superstars s'approprient des masques qui dissimulent leur visage : c'est le dernier accessoire à la mode des célébrités.

Dans la plupart des cas, l'identité réelle de ces artistes est connue de leur fans, mais les artistes tentent de dissimuler leur personnalité sous un avatar. Ils sont littéralement devenus des avatars d'eux-mêmes. Nous connaissons des cas d'hommes ou femmes célèbres qui vivaient reclus. Mais leur cas est différent de celui de cette nouvelle génération d'artistes anonymes.  “Je veux être seule” proclamait Greta Garbo, une réplique souvent citée du film de 1932, Grand Hotel. Greta Garbo a respecté ce voeux dans sa vie privé en se retirant à l'âge de 35 ans et en s'appliquant à éviter toute apparition publique plus tard. Rétrospectivement, nous pouvons voir son renoncement aux feux de la rampe comme les tous premiers sursauts d'une nouvelle sorte de célébrité, amplifiée par l'absence. Mais Garbo ne recherchait pas à tout prix l'anonymat, seulement l'isolement. Pendant le demi-siècle suivant, d'autres artistes ou inventeurs l'ont imitée.  J.D. Salinger, Thomas Pynchon, Howard Hughes, Sly Stone, Glenn Gould, Terrence Malick, Harper Lee, ainsi que d'autres ont joué à ce jeu pour se protéger. Ils faisaient profil bas; parfois, il était même impossible de trouver une photo d'eux. Cependant, même ces reclus célèbres continuaient à profiter des avantages de la célébrité personnelle. Ils se cachaient mais n'ont jamais songé à changer de nom ou à renier leur participation dans leurs oeuvres.

Les nouveaux artistes anonymes méprisent de telles demi-mesures. Ils ne veulent pas se cacher, ils préfèrent disparaitre. Nous avons quelques exemples d'artistes inconnus au XXème siècle.  B Traven, auteur du Trésor de la Sierra Madre, a vendu 25 millions de livres tout en maintenant l'anonymat le plus total.  Le guitariste Kid Bailey a laissé derrière lui des enregistrements de grands classiques du blues du Delta, mais son vrai nom est toujours un mystère. Il s'agissait cependant de cas isolés, et mes recherches sur Kid Bailey me laissent penser que la motivation pour rester dans l'ombre à l'ère de Greta Garbo était principalement la volonté de cacher des détails embarrassants sur sa vie privée. Quand j'ai pourchassé l'énigmatique trompettiste de jazz Dupree Bolton dans les années 1980, et réussi à obtenir la première interview avec ce musicien (qui avait semé tous les journalistes pendant des décennies) il a admis qu'il se cachait à cause de la honte que lui inspirait son casier judiciaire, et différentes inculpations pour consommation de drogue. Pour ce qui est des scénaristes de Hollywood mis sur liste noire par McCarthy, ils choisissaient aussi l'ombre, mais là encore, pour des raisons qui ne sont pas liées à leur art. Ils voulaient la renommée mais ont été contraints de l'abandonner.  

Les cas d'Elena Ferrante et de Nakamoto sont tout à fait différents. Je suppose qu'ils se réjouissent de leur anonymat. En tout cas, leurs admirateurs la vénèrent. Pourquoi ce phénomène a-t-il lieu à ce moment de l'histoire? Les artistes et les bâtisseurs d'empire des génératoins précédentes ont toujours recherché la reconnaissance. Ils consacraient des carrières entières à cultiver leur célébrité, et pleuraient sa perte comme un véritable deuil. Nous avons encore naturellement des specimens de ce genre. Regardez Donald Trump, qui grave son nom sur tout : des immeubles, un casino, une université, un parfum, et ainsi de suite.

Pourtant, dans ce nouveau millénaire, une auto-promotion aussi décomplexée est de plus en plus démodée. Les créateurs anonymes nous semblent plus cool, plus 'hype", peut-être même plus dignes de confiance. Après tout, ils ont moins à gagner à ce jeu de la célébrité. Ils vivent des vies ordinaires, personne ne les reconnait quand ils se trouvent en public. Rien de bien différent de l'homme de la rue. Peut-être alors les voyons-nous comme plus réels, ce qui est ironique, étant donné leur absence totale de la scène. Laissez-moi avancer trois raisons pour lesquelles l'anonymat est en train de devenir un nouveau statut symbolique.

D'abord, il est tellement difficile de nos jours de devenir célèbre. Un éventail de technologies surveillent nos activités 24 heures sur 24. Le gouvernement et les entreprises font la course à qui peut stocker le plus d'informations possibles sur le plus grand nombre de personnes. Dans cette situation, je ne suis pas vraiment surpris que beaucoup d'entre nous rêvent d'anonymat, autant que les générations précédentes rêvaient de gloire.

Dans ce scénario, des artistes comme Banksy ou Elena Ferrante vivent un rêve. Ils ont réussi à éviter la surveillance constante que nous autres devont subir. L'utilisation croissante d'avatars dans le monde digital pourrait etre une autre raison pour ce nouveau genre de célébrité. De ce point de vue, la célébrité anonyme n'est pas différente de celle de millions de personnes qui ne révèlent pas leur identité sur Twitter et les autres réseaux sociaux. L'avatar devient presque une image de marque, plus puissante, plus facilement retouchable et "photoshopable" pour épouser les attentes du public, que des visages en chair et en os, ennuyeux.

Mais il y a une autre explication plausible, peut-être la plus réconfortante de toutes. Il est posible que le public soit fatigué du narcissisme sans bornes de la culture de la célébrité dans ce nouveau millénaire. Après avoir vu un millier de selfies des Kardashian , entendu des milliers de rappeurs pleins d'eux-mêmes, regardé un millier de publicités à la télévision présentant toujours les mêmes stars de la NBA...Bon, est-ce que vous n'auriez pas envie de quelque chose de moins extravagant et débordant d'égo?

Une récente étude de l'université du Michigan montre que les chansons pop d'aujourd'hui sont de plus en plus basées sur des vantardises et des "ego trips". Comparées à celles d'époques passées, les chansons actuelles sont  “plus susceptibles d'avoir un chanteur qui parle de lui meme à la troisième personne, fait sans cesse sa promotion, et se vante de sa fortune ou de ses prouesses sexuelles.” Autrefois, ce style invariablement prétentieux n'appartenait qu'au rap. Aujourd'hui, il s'est étendu à d'autres genres musicaux populaires.  Les penseurs nous disent que nous vivons dans l'âge du narcissisme. Mais peut-être voyons-nous la cause, pas la conséquence.

Les fans commencent à se lasser de la culture de la célébrité, surtout à l'heure des informations 24h/24. Ils ont déjà atteint le seuil de saturation et de résistance. Leur enthousiasme à adopter les artistes anonymes tient peut-être à une réaction contre le tsunami de selfies, de brèves people et transh sur le site TMZ, et de portraits sur Instagram. Quelle qu'en soit la raison, j'accueille avec joie le nouveau culte de l'anonymat. Dans une ère où l'intérêt pour l'art se résume à des ragots sur les artistes célèbres, les créateurs anonymes nous obligent à reposer notre regard sur l'oeuvre créée. Ce n'est pas une mauvaise chose, et nous aurions tort de la considérer comme une tendance ou une mode passagère. Nous devrions peut-être adopter la même vision de l'art, même lorsque nous connaissons l'identité de l'artiste. 

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