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"Homicide, une année dans les rues de Baltimore" : quand la BD est plus forte que la TV et le cinéma

Publié le 25 juin 2016
Sur fond d'Amérique de la violence urbaine et de la misère sociale, un polar, pur, dur, nerveux, abrupt, et sans concession.
Nicolas Autier est chroniqueur pour Culture-Tops.Culture-Tops est un site de chroniques couvrant l'ensemble de l'activité culturelle (théâtre, One Man Shows, opéras, ballets, spectacles divers, cinéma, expos, livres, etc.).
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Sur fond d'Amérique de la violence urbaine et de la misère sociale, un polar, pur, dur, nerveux, abrupt, et sans concession.

L’auteur

Fruit d’une enfance et d’une adolescence partagées entre l’Ardèche, la Réunion et Lyon, Philippe Squarzoni est avant tout un citoyen engagé. Cet engagement commence en Croatie, où il se rend à plusieurs reprises entre décembre 94 et septembre 96, comme volontaire dans un Projet de Résolution de Conflit. Il se poursuit avec plusieurs voyages au Mexique comme Observateur des Droits de l’Homme (1997-1998) ou comme sympathisant Zapatiste (2001). Militant d’Attac, il voyage également en Palestine.

Ces convictions politiques servent de fil rouge à de nombreux ouvrages tels Garduno, en temps de paix et Zapata, en temps de guerre, éd. Requins Marteaux, 2002 et 2003. En 2007 paraît Dol, bilan des politiques du deuxième mandat de Jacques Chirac, toujours aux éd. Requins Marteaux. Il y pointe les dérives d'une société libérale qui ne cessent de s'accentuer. En plus de nombreuses parutions sur des thèmes variés, Philippe Squarzoni mettra beaucoup de lui dans une enquête sur le changement climatique, parue en 2012 aux éditions Delcourt : Saison brune.

Thème

Lundi 18 janvier 1988, une heure du matin, Gold Street, quartier de West Baltimore, Maryland, côte Est des Etats-Unis. Le sergent Jay Landsman et l’inspecteur Tom Pellegrini répondent à un appel qui les conduit à constater la mort par balles d’un dealer de moins de 30 ans. Commence pour eux la longue nuit du travail méthodique et routinier qui doit les amener à résoudre le ‘treizième homicide de l’année’.

Ainsi s’ouvre l’année que le lecteur s’apprête à passer aux côtés des hommes de la brigade des homicides de la ville de Baltimore. Premier tome d’une série qui couvrira toute l’année 1988, l’album est le point de départ de l’adaptation du récit documentaire de David Simon, ex-reporter au Baltimore Sun, Homicide, A year on the killing streets

Un conseil : préparez-vous deux tasses de café noir bien tassé. Vous avez en effet rendez-vous avec la violence urbaine ; une description sans fard de la misère sociale des quartiers défavorisés ; les salles d’interrogatoire dont les murs suintent la misère, la sueur et la douleur ; la routine des policiers en costume cravate de monsieur tout-le-monde, portant sur leurs épaules le poids d’un combat perdu d’avance.

Points forts

- Homicide est tout d’abord un choc esthétique et scénaristique. Dès la première page, le lecteur est happé par la force des choix de cadrage, dessin, couleurs, narration. De cet album petit format émane une puissance qui transforme la page blanche en écran de cinéma.

- D’abord, le cadrage. Très dynamique, en mode cinématographique, où alternent sur un rythme rapide, court et saccadé, plongées, contre plongées, travellings, plans larges puis serrés. En cassant les codes de la lecture classique – de gauche à droite et de haut en bas – il perd le regard mais l’amène aussi à être moins paresseux. Souvent, il faut s’y reprendre à plusieurs reprises pour saisir la structure d’une page. Mais l’effort est récompensé par  la puissance visuelle de la composition. Le lecteur cinéphile aura ainsi parfois le sentiment d’assister à des séquences des chefs d’œuvre de Quentin Tarantino, Réservoir Dogs, 1992, ou Pulp Fiction, 1994.                  

- Ensuite, le  dessin. Volontairement simple, fait de grandes masses esquissées et animées par les jeux de lumières. Les seuls éléments détaillés sont les visages qui ‘sautent’ littéralement hors de la page en nous aspirant dans la psyché de ces policiers de l’inutile. On entend littéralement penser, douter, s’interroger, ces hommes taiseux, découragés parfois, mais résignés, jamais. Et l’on se prend de sympathie pour l’obstination avec laquelle ils mènent leur combat désespéré.

- Puis, le jeu de couleurs. Il participe également de cette ambiance désincarnée et minérale où ni ciel, ni soleil, ni végétal n’ont droit de cité. S’entremêlent à plats de beige, marron, gris et noir plus ou moins appuyés, pour créer une ambiance crépusculaire, où les repères visuels entre jour et nuit disparaissent au profit d’une nuit apparemment sans fin. Seul le rouge du sang des victimes et  des affaires non résolues éclate pour briser la monotonie de ce triste décor.

- Enfin, les dialogues. Peu nombreux, limités à l’essentiel. Echanges cliniques et précis de professionnels de la mort, ne laissant place à aucune émotion, aucune chaleur. Le commentaire qui accompagne la plupart des planches, à l’image du rapport d’un médecin légiste, pose un diagnostic froid et factuel. On frôle le registre de l’entomologie, de l’observation distanciée d’un groupe social un peu à part. La séquence expliquant le fonctionnement de la hiérarchie policière est proprement magistrale : on sent physiquement peser sur l’inspecteur, dernier barreau de l’échelle hiérarchique, le poids des étages supérieurs.

On retrouve des accents de Michael Connelly et de sa série des Harry Bosch dans la description du travail administratif de l’inspecteur criminel ; des heures passées devant la machine à écrire ; de cet univers où un inventaire rigoureux, une note bien rédigée et un attaché-case bien rangé sont plus importants que l’aptitude au tir ou que l’intuition géniale.

La découverte des règles de fonctionnement officielles et officieuses de la brigade nous renverra à certaines séquences du Pride and Glory de Gavin O’Connor, 2008. On y retrouvera les mêmes ambigüités dans la façon de gérer la  faute d’un des membres de la ‘famille’.

Points faibles

Que dire à ce sujet ? Que l’on sort de ce premier opus avec la frustration que le second tome ne soit pas déjà disponible et l’impatience de le voir arriver au plus vite ?

En deux mots

Du polar. Pur, dur, nerveux, abrupt, sans concession. L’auteur nous fait effectuer une plongée vertigineuse dans le quotidien des policiers d’élite de la ville aux 240 homicides  annuels. Ici, pas de place pour les idées reçues et les clichés. Ici, pas de policier résolvant les enquêtes en conduisant à tombeau ouvert, toutes sirènes hurlantes. Ici, le superflu est passé à l’acide pur. Impossible de se cacher. Ne reste que l’essentiel de la vie de ces hommes qui ont tout du Sisyphe moderne car, quoi qu’il arrive, il y aura sans doute, longtemps encore, 240 meurtres par an à Baltimore.

Une phrase

« La première page du Petit Guide de l’enquête criminelle : tout le monde ment. Les meurtriers, les braqueurs, les violeurs, les dealers, la moitié des témoins … les politiciens, les femmes, les ex-petites amies … Les gamins de 16 ans qui tirent accidentellement sur leur grand frère… Même les policiers. Pour un inspecteur des homicides, la terre tourne autour d’un axe de déni sur une orbite de mensonge ! »

Recommandation

ExcellentExcellent

 

Homicide, Une année dans les rues de Baltimore

de Philippe Squarzoni, d’après le livre de David Simon

Ed. Delcourt, 2016

16,50 €

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