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Conseils de discipline

SOS École : ces sciences de l'éducation qu'ignore superbement la France en se noyant dans un pédagogisme stérile

Publié le 13 mai 2016
Coupée de la recherche scientifique internationale en matière de sciences éducatives, la France est à la traîne. Ceci se ressent d'ailleurs à travers ses mauvais résultats dans les différents classements évaluant ses performances éducatives. La conséquence notamment à une insuffisance de la formation des enseignants qui n'ont pas accès à toute cette littérature publiée en anglais.
Franck Ramus est directeur de recherches au CNRS, au Laboratoire de Sciences Cognitives et Psycholinguistique, au département d'Etudes Cognitives, à l'Ecole normale supérieure à Paris.
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Franck Ramus est directeur de recherches au CNRS, au Laboratoire de Sciences Cognitives et Psycholinguistique, au département d'Etudes Cognitives, à l'Ecole normale supérieure à Paris.
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Coupée de la recherche scientifique internationale en matière de sciences éducatives, la France est à la traîne. Ceci se ressent d'ailleurs à travers ses mauvais résultats dans les différents classements évaluant ses performances éducatives. La conséquence notamment à une insuffisance de la formation des enseignants qui n'ont pas accès à toute cette littérature publiée en anglais.

Atlantico : Lors d'une conférence organisée par l’université Paris Descartes, vous avez affirmé que la France avait un profond retard en matière d'éducation fondée sur des preuves. Qu'entendez-vous par cette expression "fondée sur des preuves" ?

Franck Ramus : C’est une traduction de l’anglais "evidence-based education", démarche inspirée de la médecine fondée sur des preuves, "evidence-based medicine". Une traduction plus juste et moins pompeuse serait "fondée sur des données factuelles". En médecine, cette démarche s’est développée depuis le XIXème siècle et est maintenant généralisée (en particulier dans l’évaluation des médicaments). Sans elle, les médecins n’avaient aucune évaluation objective de l’efficacité de leurs pratiques, et beaucoup persistaient dans des pratiques inefficaces, voire dangereuses (comme la saignée). Seules des méthodologies rigoureuses (comme l’essai clinique randomisé contrôlé) ont permis de faire le tri entre les pratiques efficaces, qui améliorent objectivement la santé des patients, et les pratiques inefficaces ou équivalentes au placebo. (Pour approfondir sur le sujet : cliquez ici)

Mais cette méthode n’est en fait pas propre à la médecine : c’est juste la démarche scientifique appliquée à l’évaluation des pratiques. L’efficacité d’une pratique (médicale, éducative ou autre) est considérée comme une hypothèse, et cette hypothèse est testée en la confrontant à des données issues de l’observation ou de l’expérimentation, rigoureusement collectées et analysées. On peut ainsi conduire de véritables évaluations de l’efficacité de pratiques pédagogiques, et plus généralement, s’efforcer de faire de la recherche en éducation d’une manière totalement scientifique, en confrontant systématiquement les hypothèses et théories à des données factuelles.

Pourquoi ce retard est-il problématique ?

En France, la formation des enseignants est non seulement très insuffisante, mais ses contenus sont en plus très discutables. Les pratiques pédagogiques sont inspirées avant tout par de beaux discours, des philosophies très générales, et des arguments d’autorité (Vygotsky a dit…). Les données factuelles sur "ce qui marche" sont totalement ignorées. Leur existence et leur pertinence elles-mêmes sont ignorées ou dénigrées.

Du coup, les enseignants naviguent à vue. Certains ont du talent et réinventent par eux-mêmes la roue, convergeant rapidement vers des pratiques efficaces. D’autres pas. Certains, soucieux d’améliorer leurs pratiques, se transforment en chercheurs amateurs, tâtonnent pendant des années jusqu’à trouver des pratiques qui leur semblent efficaces. Le problème, c’est qu’ils ne sont pas chercheurs et qu’ils n’ont pas les moyens d’employer une méthodologie rigoureuse leur permettant d’aller au-delà de leurs impressions subjectives et de tirer des conclusions valides. Ce n’est de toute façon pas à eux tous seuls de faire un tel travail.

Les victimes de tout cela, ce sont bien sûr les élèves. Les évaluations nationales et les comparaisons internationales sont là pour nous rappeler les piètres résultats de notre système scolaire, et le fait qu’il est possible de faire bien mieux. 

 

Vous avez aussi expliqué que le monde de la Recherche était déconnecté du monde de l'éducation. A quoi cela est-il du ?

Il y a bien une recherche dans le domaine de l'éducation en France, mais elle est pour l’essentiel très peu scientifique. Elle produit du discours sur l’éducation, mais ne le met pas à l’épreuve des faits. A côté de cela, il y a de la recherche scientifique en psychologie et dans d’autres disciplines pertinentes pour l’éducation, mais les liens entre les disciplines sont ténus. Les chercheurs en psychologie ne sont pas perçus comme légitimes pour parler d’éducation, et peu d’entre eux s’investissent dans une recherche appliquée à l’éducation. Cette situation évolue, mais très lentement.

L'éducation serait, toujours selon vous, trustée par des "gourous".Qu'entendez-vous par là ? A qui faites-vous référence ?

Je fais référence à tous ceux qui parlent de l’éducation dans les médias, dans les conférences, dans les livres publiés en français, dans les cabinets ministériels, ceux qui guident les réformes éducatives, qui forment les formateurs, et qui pourtant n’ont même pas connaissance des travaux internationaux sur les sujets sur lesquels ils s’expriment.

Ce retard en matière "d'éducation fondée sur des preuves" est-il un mal typiquement français ? Y a-t-il des pays qui fonctionnent mieux sur ce plan-là, et si oui lesquels ?

Un problème clé est que la recherche internationale ne se publie qu’en anglais, ce qui est totalement accepté dans les sciences dites dures, mais qui, historiquement, rencontre des résistances dans les sciences humaines et sociales, pour de bonnes ou de mauvaises raisons (Pour en savoir plus, cliquez ici) Du coup, en France, une bonne partie des sciences humaines et sociales vivent en autarcie vis-à-vis du reste du monde. Le domaine de l’éducation est particulièrement touché. Il en résulte que non seulement les travaux français dans ce domaine sont invisibles de la communauté internationale, mais aussi qu’ils ne sont même pas informés des travaux menés ailleurs, ce qui les rend non-pertinents et empêche toute diffusion des connaissances internationales vers les enseignants. Evidemment, les pays anglophones et de langues germaniques n’ont pas ce problème, alors que les pays de langues latines sont traditionnellement plus sous influence culturelle de la France. Les pays asiatiques, eux, ont récemment fait un grand bond en avant et sont maintenant totalement parties prenantes de la recherche internationale.

Comment faire pour pallier ce retard en matière "d'éducation fondée sur des preuves" ?

Il n’y a pas de recette miracle, les progrès ne pourront être que lents. Il faut graduellement relever le niveau d’exigence pour les recherches en éducation, pour le recrutement des enseignants-chercheurs (dans les ESPE comme dans les départements de sciences de l’éducation), pour le financement des projets, jusqu’à atteindre une masse critique d’enseignants-chercheurs en éducation formés à la recherche au niveau international, ce qui fera basculer l’ensemble du système. En attendant de rénover radicalement la formation initiale des enseignants, on pourrait tout de même améliorer leur information, par exemple en traduisant en français les principaux livres de vulgarisation de l’éducation fondée sur des preuves (on peut consulter une liste en cliquant ici), en produisant des MOOC et autres formations alternatives accessibles à tous les enseignants motivés.

Pour en savoir plus :

Consulter la vidéo des controverses de Descartes, ainsi que le cours de Stanislas Dehaene sur les fondements cognitifs des apprentissages scolaires.

Les commentaires de cet article sont à lire ci-après
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vangog
- 10/05/2016 - 00:09
La peur,et le dogme, peut-être?
La peur que les méthodes pedagogistes gauchistes ne passent pas victorieusement le test de l'évaluation chère aux anglo-saxons? Et la peur que le dogme gauchiste n'y survive pas? Car ce dogme repose, en grande partie, sur une manipulation qui débute des la petite enfance, afin de produire des clones formatés uniformément, murs pour le paradis socialiste Orwellien. On comprendrait alors pourquoi la stratégie pedagogistes s'attache à développer une faible appétence pour les langues étrangères, susceptibles d'éclaircir leur caverne, exactement comme le sport et la pratique de la compétition ont été amoindries, afin d'écarter les enfants de toute culture de l'excellence. Cette stratégie est minutieusement pensée par des Trotskystes, et, contrairement à ce que laisse croire Ramus, il n'y a pas de hasard. Les petits Francais sont le produit d'un système de pensée autarcique et dogmatiquement archaique. Quand on pense que c'est nous, les patriotes, qu'on accuse de vouloir vivre en autarcie...
Deudeuche
- 09/05/2016 - 19:31
Well où est le problème si ce n'est que l'élite française
est inapte culturellement à la langue anglaise, même après avoir étudié pendant un quart de siècle cette langue. Le problème est idéologique et géographique (cette putain de capitale culturellement assiégée qui s'appelle Paris).
Aldel
- 09/05/2016 - 11:03
Excellent: une démarche critique (a la Descartes) et constructiv
J'aime dans cet article la justesse du diagnostique, sans être inutilement accusateur (à quoi cela servirait-il?), et les propositions concrètes pour améliorer les choses, sans prétendre faire un miracle instantané, en disant qu'il faut le temps, mais en traçant la voie de l'espoir. Bravo et merci. J'ajoute que j'espère que vous serez entendu.