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Vote surprise de la levée des sanctions contre la Russie : mais au fait, qui de Moscou ou de Washington a les réseaux d’influence les plus efficaces en France ?

Publié le 29 avril 2016
Adoptée à 55 voix contre 44 à l'Assemblée, la levée des sanctions économiques contre la Russie montre que l'alternative aux Etats-Unis séduit plusieurs hommes politiques. Si le vote était symbolique, Russes et Américains déploient leur énergie dans de nombreux domaines pour se faire entendre en France.
Cyrille Bret, ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure, de Sciences-Po Paris et de l'ENA, et anciennement auditeur à l'institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) est haut fonctionnaire et universitaire. Après avoir enseigné...
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Florent Parmentier est maître de conférences à Sciences Po et chercheur associé au Centre de géopolitique de HEC. Il a récemment publié, aux Presses de Sciences Po, Les chemins de l’Etat de droit, la voie étroite des pays entre Europe et Russie. Il est...
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Adoptée à 55 voix contre 44 à l'Assemblée, la levée des sanctions économiques contre la Russie montre que l'alternative aux Etats-Unis séduit plusieurs hommes politiques. Si le vote était symbolique, Russes et Américains déploient leur énergie dans de nombreux domaines pour se faire entendre en France.

Atlantico : Une proposition de loi déposée à l'Assemblée nationale jeudi matin pour la levée des sanctions contre la Russie a été adoptée. Pourquoi les commentateurs ont-ils été nombreux qualifier ce résultat de "surprise" ? Les intérêts russes sont-ils habituellement moins bien défendus en France que ceux des Américains ?  

Cyrille Bret : L'effet de surprise est une illusion d'optique. D'une part, l'origine de cette proposition de résolution est connue depuis longtemps : comme toute proposition de loi (par différence avec un projet de loi qui émane du gouvernement), ce texte émane de parlementaires et non de membres de l'exécutif. La proposition a été déposée par M. Thierry Mariani, ainsi que par plusieurs députés Les Républicains proches de la Russie, membres du groupe d'amitié parlementaire franco-russe et favorables à l'administration Poutine.
 
Le calendrier n'est pas une surprise : cette proposition de résolution a été déposée au bureau de l'Assemblée nationale le 17 mars 2016, soit il y a plus d'un mois. Elle s'inscrit dans le calendrier de travail du Parlement et dans la perspective de la discussion, par le Conseil de l'Union européenne, du renouvellement des sanctions contre la Russie, en juillet 2016. Le tempo est bien choisi : le conseil OTAN-Russie vient de reprendre ses travaux de coordination après près de deux ans de suspension. En outre, les rapprochements sont nombreux dans le domaine de la lutte contre le terrorisme international et contre Daech en Syrie. Enfin, le gouvernement ukrainien est aujourd'hui en difficulté : il n'a plus la majorité à la Rada, le Parlement national.
 
Les parlementaires français, dans l'exposé des motifs, défendent moins les intérêts russes que les intérêts de l'économie française en Russie et les intérêts sécuritaires de la France dans le monde. Après la fin de l'URSS, les Etats-Unis ont continué à activer en Europe les leviers de leur influence, par l'intermédiaire des médias, des think tanks, des bourses universitaires, des échanges. La Fédération de Russie des années 1990, malgré des initiatives comme le Collège franco-russe de Marek Halter, a, quant à elle, presque renoncé au soft power de la production culturelle, des échanges universitaires et des médias. Aujourd'hui, la Russie est engagée dans un grand effort de restauration de son influence et de son soft power en Europe et en France : l'activité d'institutions culturelles et de médias comme La Voix de la Russie, Russia Today canal francophone, Sputnik, etc. atteste du renouveau de l'influence culturelle et intellectuelle russe en France. Celle-ci s'inscrit dans une histoire plusieurs fois séculaire d'échanges à tous les niveaux. Cette proposition de loi très marquée politiquement n'en est qu'un aspect limité.
 

Très concrètement, sur quels réseaux, budgets privés ou publics, médias et autres think tanks, peuvent respectivement compter les Etats-Unis et la Russie pour faire la promotion de leurs intérêts en France ? 

Florent Parmentier : il est naturel que les Etats entreprennent des politiques d’influence auprès de leurs rivaux ou de leurs alliés, s’appuyant à la fois sur des facteurs immatériels et matériels, sur des budgets publics ou privés. L’influence des Etats-Unis reste toutefois sans commune mesure avec celle de la Russie, en termes de flux culturels, financiers ou humains.

D’un côté, les Etats-Unis bénéficient d’une image qui s’appuie sur l’indépendance américaine, le soutien final lors de la Première Guerre mondiale et le débarquement à la Seconde Guerre mondiale. Plus encore, du German Marshall Funds à la French American Foundation, il existe de nombreuses institutions atlantistes dont l’objectif consiste à se rapprocher des Etats-Unis, et disposant de soutiens assez larges dans la presse, mais aussi parmi les grands sites Internet.

Quant à la Russie, elle a pu compter pendant un demi-siècle sur un parti politique organisé, le PCF, pour représenter ses intérêts. Toutefois, les soutiens russes se trouvent aujourd’hui diffusés plus largement, allant de l’extrême-gauche anti-américaine à l’extrême-droite qui apprécie l’homme fort représentant les valeurs traditionnelles. Elle a bien sûr son influence au Parlement, son think tank attitré (l’Institut pour la coopération et du développement), des réseaux religieux orthodoxes, etc. A cela s’ajoute, de part et d’autres, la présence de services secrets, difficiles à quantifier. 

Alexis Pinon : Il est aujourd’hui indéniable que la France est un espace à part entière sur lequel les Etats-Unis exercent leur influence. Au niveau culturel, les productions américaines sont monnaie courante : films, séries, livres, etc. tant de moyens que les États-Unis utilisent pour diffuser leur culture en France et en Europe, ce qu’on appelle le soft power. Nous avons beaucoup plus facilement accès, en France, aux productions américaines qu’aux productions russes. Si nous prenons l’exemple de l’épisode de la Crimée, il est acté que les États-Unis ont joué de toute leur influence sur les décideurs politiques européens  et donc français (acteur majeur de l’Europe) pour que l’Union européenne prenne des sanctions économiques contre la Russie. L’influence russe se manifeste surtout au niveau économique notamment via Gazprom (qui est le "bras armé" de Poutine) qui a tissé des liens très étroits et très importants avec de nombreuses entreprises françaises comme EDF, ENGIE et d’autres entreprises européennes. Tout ceci permet à la Russie d’avoir un important pouvoir de pression sur ces entreprises françaises et européennes, et donc sur les pays européens ce qui lui a notamment servi à lutter contre la mise en place de sanctions économiques contre Gazprom. 

Les deux pays ont clairement identifié les secteurs stratégiques qui méritaient une attention particulière et une véritable stratégie (ce qui n’est malheureusement pas encore le cas en Europe). L’agriculture, l’énergie, le Big Data, le marché des matières premières, les métaux rares... font, entre autres, partie des domaines clés qui suscitent l’intérêt, et donc l’agissement, de ces deux empires en Europe. Nous pouvons prendre l’exemple du gaz de schiste, promu d’un coté par les États-Unis en France et en Europe comme étant une alternative au gaz russe, ce qui a poussé les Russes à mettre à leur tour en place une stratégie pour mettre en avant les dangers environnementaux liés au gaz de schiste. Par ailleurs, la Russie a bien rappelé à l’Europe entière ce qu’il se passait lorsqu’elle décide d’arrêter d’approvisionner certains pays en gaz via son entreprise Gazprom. Ces deux empires ne choisissent pas leur terrain d’action au hasard, il y a de véritables enjeux stratégiques derrières.

Barack Obama a marqué ses deux mandats à la Maison blanche par son non-interventionnisme sur la scène internationale. Vladimir Poutine, au contraire, s'inscrit dans une stratégie de conquête d'influence dans le monde occidental. Qu'est-ce que ces deux grandes tendances ont pu produire comme effet en France ? A-t-on pu constater un attrait nouveau pour la Russie du fait de l'espace laissé libre par le président américain ?

Alexis Pinon : Ce rapport de forces est à la fois politique et économique. Ces deux empires s’affrontent sur ces deux sphères, que ce soit en Europe ou ailleurs. Il s’agit d’un rapport de forces entre deux géants qui ne se feront aucune concession. La Russie remet clairement en cause l’hégémonie américaine, ce à quoi les États-Unis n’étaient pas habitués. L’influence russe n’est, à mon avis, pas une des causes de la baisse d’efficacité de l’influence américaine. Les États-Unis ont subi d’importants coups durs, entre les guerres dans lesquelles ils se sont enlisés, ou leurs problèmes internes comme la malnutrition, leur important taux de criminalité et leurs contradictions existantes (promotion de leur modèle démocratique à l’international tout en s’alliant avec des régimes rétrogrades tel que le Qatar ou l’Arabie saoudite), font que la population mondiale ne les voit plus comme étant le pays idéal et enviable. Il est néanmoins certain que l’image des États-Unis dans le monde étant remise en question, d’autres pays comme la Russie en profitent pour exercer à leur tour leur influence et tenter d’accroître leur puissance.

Florent Parmentier : Barack Obama a, en effet, au cours de ses deux mandats, souhaité sortir des bourbiers dans lesquels les Etats-Unis se trouvaient au Moyen-Orient et ne pas se lancer dans de nouvelles aventures. Il a laissé d'autres prendre l'initiative sur les grands enjeux du moment : la France et le Royaume-Uni sur la Libye par exemple, mais aussi la Russie sur la Syrie. Les Etats-Unis ne sont pas pour autant devenus isolationnistes : Washington s’est pleinement impliqué dans la signature de l’accord sur le nucléaire iranien de concert avec la Russie, mais a également contré les intentions russes en Ukraine, en soutenant les sanctions et en envoyant des conseillers à Kiev.

Dans sa volonté de voir émerger un monde multipolaire, Vladimir Poutine a multiplié les tentatives d’accroître son influence et de faire passer son pays pour moderne. Toutefois, dans la grammaire des puissances, les attributs classiques (le conflit militaire) contredisent les capacités d’influence (ou soft power) : le bénéfice en termes d’image des Jeux olympiques de Sotchi s’est largement dissout du fait de la guerre en Ukraine. Et il aura fallu l’intervention en Syrie pour que la Russie se réconcilie avec une partie de l’opinion publique européenne. 

Par ailleurs, quels sont les sujets et les secteurs d'activité économique qui suscitent particulièrement l'intérêt des deux pays ? La France trouve-t-elle son intérêt dans cette cour que lui font Américains et Russes ? Comment le pays profite-t-il de cette situation ?

Cyrille Bret : Les stratégies d'influence et de rayonnement des Etats-Unis et de la Russie en France ne peuvent pas être assimilées à des opérations de séduction en règle. Les différences et les différends récents sont trop forts pour cela : l'annulation de la commande des BPC de classe Mistral avec la Russie, le revirement de Barack Obama lors de l'utilisation des armes chimiques en Syrie, etc. Tous ces motifs font que les trois Etats doivent encore travailler à leur rapprochement.

En revanche, les rapprochements économiques sont évidents et anciens entre France et Russie, au détriment de l'Ukraine malgré les déclarations officielles : la Russie a besoin de capitaux, de biens de grande consommation, notamment dans le domaine des cosmétiques, des technologies et des denrées agricoles. De son côté, la France a la capacité de les exporter. Les sanctions européennes et l'embargo en retour de la Russie ont gelé ces échanges, mais les grands déterminants économiques font que les deux pays sont potentiellement de solides partenaires. Les secteurs économiques français pâtissent pour le moment des sanctions. Mais ils préparent sans doute déjà une levée des sanctions à moyen terme. 

 

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alla.ale
- 30/04/2016 - 17:18
Poutine achète tout le monde
C est lui qui le dit. Et Mariani le premier. Sarkozy, Berluskoni, Philippe de Villier..Marine Le Pen...LA LISTE EST LONGUE
jlmr
- 29/04/2016 - 22:27
Je suis bien content que l'on cite les 70 ans :
c'est plus que tentant de dénoncer le forçage culturel américain signé par Léon Blum. On en voit le résultat maintenant comme des entreprises allemandes inféodée à ces gens qui enfoncent le clou. Il n'y a pas photo, l'UE est nécessaire, mais l'influence d'outre-Atlantique (outre-tombe ?) nuit à l'Europe et se rapprocher de la Russie n'est pas une mauvaise chose malgré ce que l'on dit de Poutine (l'homme ne semble pas encore capable de se passer d'un chef de meute)… oublions Napoléon, Louis XIV et autres sanguinaires francophones, l'heure de la France n'est plus dans ces domaines. Son rôle culturel autre que mercantile serait urgent de remettre en place pour beaucoup de gens sur cette planète. Ceci étant, je n'ai rien contre les pauvres Américains qui subissent un bourrage de crâne malsain, religion, course à la survie pour la plupart, hypocrisie puritaine, et surtout pognon, pognon en sous-main plus qu'ailleurs (ailleurs qui n'est pas forcément meilleur)
A M A
- 29/04/2016 - 16:54
les girouettes suivent le vent
La Russie, anesthésiée par un bolchevisme qui l'a ruiné, s'est réveillée en ce début de XXI° siècle, face à des Etats-Unis ankylosés par leur hégémonie. Dans le conflit pluriséculaire qui oppose ces deux géant, les sanctions imposées par Obama sont un épiphénomènes sans grande importance mais qui met la France dans un grand embarras, parce qu'elle ne sait pas encore quel camp choisir. Tout semble démonter que la position influente de l'Amérique d'Obama est en pleine régression, en défensive partout, obligée de prôner une solidification de l'UE pour que la Russie de Poutine ne récupère pas les ex-pays du Pacte de Varsovie. 70 ans d' influence américaine dans les milieux parisiens ne vont pas s'effacer du jour au lendemain. Mais les girouettes suivent le vent.