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Le refus d’Obama de bombarder la Syrie quand Bachar a franchi la "ligne rouge" (en utilisant des armes chimiques contre son peuple en 2013) a-t-il été un signal favorable pour la Russie dans son projet d’annexion de la Crimée et de guerre en Ukraine ?

Publié le 21 mars 2016
La non-intervention des Etats-Unis en Syrie, alors que la "ligne rouge" décrétée par Obama avait été franchie s'inscrit dans la logique attentiste et non-interventionniste du président américain depuis son accession au pouvoir. Une politique qui aurait favorisé, selon certains, l'intervention russe en Ukraine, et qui interroge, notamment sur son impact quant au nombre de morts dans les différents conflits meurtriers de ces dernières années.
Michael Lambert
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Michael Eric Lambert est docteur en Histoire des relations internationales à la Sorbonne - INSEAD (BFC'15Dec) et directeur du Black Sea Institute. Ses travaux portent sur les relations entre l'Union européenne, la Russie, et la Chine en Europe...
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La non-intervention des Etats-Unis en Syrie, alors que la "ligne rouge" décrétée par Obama avait été franchie s'inscrit dans la logique attentiste et non-interventionniste du président américain depuis son accession au pouvoir. Une politique qui aurait favorisé, selon certains, l'intervention russe en Ukraine, et qui interroge, notamment sur son impact quant au nombre de morts dans les différents conflits meurtriers de ces dernières années.

Atlantico : Dans une récente interview, le président Barack Obama se déclarait "fier" de ne pas être intervenu en Syrie malgré la fameuse "ligne rouge" franchie par Bachar el-Assad (en utilisant des armes chimiques contre sa population). Six mois après cette décision, la Russie intervenait militairement en Ukraine. Certains journalistes américains y voient un lien direct. Peut-on vraiment dire que la non-intervention de Barack Obama en Syrie a incité Poutine à annexer la Crimée ? 

Michael LambertLa manque de réaction de la part des Etats-Unis incite certains pays à ne plus hésiter à se lancer dans des actions normalement réprimées par l’armée américaine, à l’image de l’annexion de la Crimée par la Russie, des essais nucléaires en Corée du Nord, ou encore de l’utilisation d’armes chimiques par Bachar el-Assad.

Si la Maison Blanche avait mis en avant l’utilisation d’armes chimiques comme “ligne rouge”, c’était avant tout pour éviter d’avoir à intervenir en Syrie, dans un contexte où l’armée américaine se désengage du Moyen-Orient et du continent européen afin de se focaliser sur la Chine. Qui plus est, l’armée américaine modernise ses équipements et les coûts sont conséquents : en atteste le 400 milliards pour la création du F-35, la modernisation de la flotte de bombardiers B-22, ou encore le projet Aurora, dont on sait peu de choses à l’heure actuelle. Barack Obama avait probablement mentionné les armes chimiques en pensant que leur utilisation resterait hypothétique, ce qui n’a pas été le cas ; une manœuvre diplomatique pour gagner du temps et ne pas avoir à envisager une implication plus importante en Syrie.

Pour ce qui concerne le calendrier du Kremlin, celui-ci respecte sans doute une stratégie autrement plus sophistiquée et ne s’aligne pas sur celui des Etats-Unis, de l’Union européenne ou même de l’OTAN.

La Russie dispose actuellement de mécanismes d’influence plus contemporains que ceux de l’Alliance Atlantique, à l’image de l’instrumentalisation des réfugiés, de la mise en place du processus de "guerre hybride", ou encore de l’Union eurasiatique pour accroitre son “smart power”. Si la Russie est intervenue en Crimée en 2014, elle entretient également les nombreux conflits gelés de Transnistrie, Abkhazie, Ossétie du Sud, et plus récemment de Novorossya pour préserver son influence dans l’espace post-soviétique. La guerre en Géorgie en 2008 incite à penser que le président russe dispose de son propre agenda, ce dernier ne prenant pas en considération celui des Etats-Unis.

Quelle perception ont eue les Russes de cette décision prise par Barack Obama à l'égard du régime syrien, pourtant accusé d'avoir eu recours à des armes chimiques sur sa population ? Cela-a-t-il modifié la nature des relations entre ces deux puissances ? 

Les Russes vivent dans un monde dont les valeurs s’opposent à celles de la communauté euro-Atlantique, et les médias sont sous l’influence quasi-directe du Kremlin. Dans le cas de la relation Russie - Syrie, Bachar el-Assad est présenté comme étant le seul dirigeant pouvant permettre d’endiguer la progression de l’Etat islamique au Moyen-Orient.

La population russe n’a donc pas vraiment pu avoir accès à l’information sur les armes chimiques et la considère comme de la propagande occidentale. Même du coté euro-Atlantique, on ignore les conditions exactes d’utilisation de ces dernières. Ce qui est certain, c’est que les Etats-Unis n’ont plus la bonne image qu’ils avaient auprès des Russes dans les années 1990-2000, notamment en raison de la propagande anti-américaine du Kremlin. La mutation de la relation Etats-Unis - Russie débute dès 2000 avec l’incident du sous-marin “Koursk” en mer Baltique. La Guerre en Irak en 2003-2004, la révolution Orange en Ukraine en 2004, la guerre de Géorgie en 2008, le lancement du Partenariat oriental en 2009, les évènements de la Place Maidan en Ukraine en 2014, sont autant d’éléments qui font que la confrontation entre monde occidental et eurasien n’a de cesse de se préciser depuis la fin de brève accalmie post-Guerre froide entre 1991 et 1994.

La Syrie n’est donc qu’un élément parmi tant d’autres dans la relation conflictuelle entre Etats-Unis - UE et Russie.  

Le fait que la Russie soit une puissance nucléaire n'a-t-il pas été une garantie pour Poutine de la non-intervention américaine en cas d'annexion de la Crimée ? Ne peut-on pas appliquer ce raisonnement également pour le cas de l'intervention russe en Géorgie en 2008 (à laquelle les Etats-Unis n'ont pas réagi non plus) ? D'une manière générale, ce raisonnement ne caractérise-t-il pas la relation entre ces deux puissances nucléaires depuis la Guerre froide ? 

La force de frappe nucléaire ou “préventive” comme on a pour habitude de la caractériser en France, joue un rôle essentiel car elle permet de s’assurer qu’un ennemi n’osera pas aller trop loin dans sa démarche coercitive. Elle ne protège nullement d’un conflit, sauf en Corée du Nord, mais elle permet cependant de se prémunir d’une défaite totale.

Dans le cas de la Crimée, les Etats-Unis n’étaient pas en mesure d’intervenir car l’armée russe était présente à quelques centaines de kilomètres à l’Est, mais aussi à l’Ouest de la région, avec la Transnistrie où sont stationnées les Forces de maintien de la Paix (troupes de l’ancienne 14ème armée russe).

Les Etats-Unis n’ont ni les moyens logistiques ou financiers pour occuper la Crimée, d’autant plus que 60% de la population vivant sur place est pro-Russe, et qu’une base militaire y est implantée depuis 1991. Certains territoires sont donc, de facto, sous influence Russe et ce sans que les Etats-Unis ou les Européens ne puissent envisager d’intervenir : c’est le cas de Novorossya, de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud. La Géorgie a fait l’erreur en 2008 de penser que le support des Etats-Unis serait un argument suffisant pour endiguer une attaque de la Russie, mais la proximité géographique joue toujours un rôle non-négligeable pour une intervention militaire, et ce même au XXIème siècle. 

Il reste à noter que la doctrine nucléaire américaine ne s’apparente pas à celle de la Russie, et les Etats-Unis n’ont aucune ambition qui vise à user de la force de frappe nucléaire. Par contraste avec les bombardements russes en Syrie, effectués depuis la mer Caspienne, qui sont un test en condition réelle des missiles pouvant transporter une charge nucléaire.

De manière plus inquiétante, la Russie a récemment violé l’espace aérien de l’Union européenne entre la France et la Grande Bretagne avec des bombardiers soviétiques pouvant transporter l’arme nucléaire. Une possible utilisation sur des sites militaires est donc à envisager, bien qu’elle reste peu probable, la Russie devant encore moderniser son arsenal jusqu’en 2019-2021. 

Depuis l'arrivée d'Obama au pouvoir, la politique étrangère américaine a bien évolué, caractérisée désormais par une rupture avec sa traditionnelle tendance à l'ingérence dans les affaires de certaines régions, comme le Moyen-Orient. Quels sont les ressorts de cette politique ? 

La nouvelle doctrine américaine est celle de la focalisation sur deux espaces : l’Asie et l’Europe.

Les Américains souhaitent rester les premiers dans le domaine militaire, et cette approche les pousse à entrer en compétition avec la Chine, qui, pour sa part, se considère comme une puissance régionale. On pourrait dès lors se demander si les Etats-Unis ne manquent pas de cohérence en n’acceptant pas de concevoir le monde en zones d’influences et de se concentrer uniquement sur l’Amérique latine. Un schéma antagoniste de l’Empire du Milieu qui devrait au contraire arrêter de se penser comme puissance régionale et commencer à agir à l’international.

Barack Obama concentre donc son attention sur la Chine depuis le milieu des années 2000, et tente d’inciter les Européens à enfin s’allier pour créer une armée commune et des services de renseignement en commun (la CIA à l’européenne) pour ne plus dépendre des Etats-Unis.

Tandis que la Maison Blanche finance 70% du budget de l’OTAN et que des États européens, comme la France, tardent à enfin abandonner l’approche nationale pour intégrer des programmes ambitieux comme Eurofighter, les Etats-Unis abandonnent le Moyen-Orient et préfèrent laisser le chaos s’installer que de s’y épuiser financièrement et militairement.

Cette approche, contestable sur le plan humanitaire, est de loin la plus réaliste, car si le Moyen-Orient n’a pas ou peu d’intérêt économique, autant le laisser pour se concentrer sur les priorités. On pourrait même avancer que l’approche américaine est pertinente dans la mesure où la France s’intéresse encore au Moyen-Orient, au détriment du seul théâtre d’opération avec une importance économique et stratégique : le Partenariat oriental. La diplomatie allemande semble donc, une fois de plus, beaucoup plus cohérente que celle des Français.

La politique américaine devrait donc changer, mais son évolution dépendra d’éléments externes comme la création d’une arme commune en Europe et d’une CIA à l’européenne. Autrement dit, la faiblesse de l’Europe pourrait entrainer les Etats-Unis dans sa chute. Une situation consternante car l’Europe dispose de tous les moyens et manque juste d’ambition politique en raison des dirigeants nationaux qui pensent encore qu’ils dirigent des “pays” et non pas des “régions” d’Europe.

Cela fait cinq ans que la guerre civile a éclaté en Syrie. Si l'on fait le bilan du nombre de morts au cours des cinq dernières années, ne serait-ce que dans ce seul conflit, peut-on qualifier ce non-interventionnisme/cet attentisme occidental de payant ? Quel est véritablement le gain d'une telle politique ? 

Le manque d’action s’explique en grande partie par le refus des Etats-Unis de s’engager dans un nouveau conflit, le manque d’armée commune européenne, et la faiblesse des armées des Etats membres de l’UE.

Les Etats-Unis ne peuvent plus occuper le rôle de “gendarmes du monde” et doivent donc déléguer à d’autres pays cette responsabilité. Dans le cas du Moyen-Orient, cette délégation irait à l’Union européenne ou à la Russie. Sachant que la Russie ne partage pas les valeurs occidentales, Washington ne peut déléguer son droit d’ingérence qu’à l’Union européenne, la seule puissance apte à stabiliser la région. Mais comme des pays comme la Grande-Bretagne et la France se pensent encore comme puissances mondiales, ce qu’elles ne sont objectivement plus depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, elles refusent d’aller vers une armée commune européenne. En conséquences, les Etats-Unis demandent aux Européens d’agir au Moyen-Orient, ce qu’ils ne peuvent pas faire, et la Grande-Bretagne et la France doivent dès lors intervenir, mais leurs armées ne peuvent pas lutter efficacement en raison de la qualité des équipements et des problématiques financières. Cela explique la situation critique dans laquelle le monde occidental se retrouve, pas manque de vision commune, et le nombre élevé de victimes.  

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Commentaires (2)
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Borgowrio
- 21/03/2016 - 13:56
Gazer son peuple : Formule magique d'une presse limace
Je ne comprends pas qu'on puisse dire que B.El Assad a gazé "Son peuple " ... Il faudrait être fou pour gazer son peuple .. Il a gazé ( ou pas ) les ennemis de son peuple , fussent ils Syrien , des islamistes égorgeurs, qui pillent , détruisent , violent tout ce qui n'est pas Islam . Cette façon bien de gauche de vouloir salir quelqu'un qui n'est pas adoubé socialiste et par contre minimiser les atrocités commises par les rebelles
Eolian
- 21/03/2016 - 11:19
Oui, c'est sûr....
la presse russe est sous la domination du Kremlin. Vous devriez vous renseigner car une très grande majorité de la presse américaine, i.e. New York Times, Washington Post.... sont devenus aussi le porte-voix de Washington. Il fut un temps - lointain, 50 ans - où ce n'était pas le cas. Quant au gazage de la Syrie par l'"affreux" Bachar al-Assad, cela n'a jamais été prouvé, en fait ce qui a été prouvé c'est que cela ne pouvait pas venir de l'armée de Bachar, mais BIEN de nombreux opposants - les rebelles modérés -comme on dit si bien à Paris, ou Al-Nusra qui faisait du si bon boulot d'après un ancien ministre des AE devenu président du CC. Il faut à un moment donné arrêter la propagande et désinformation.