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Stop la Chine

Pourquoi les motivations des Etats-Unis pour la signature du traité transpacifique sont avant tout géopolitiques et pas économiques

Publié le 16 mai 2016
Le 4 février, le traité transpacifique (TPP), malgré de vives oppositions aux États-Unis, a été signé à Auckland. Ce partenariat est plus qu'un simple traité de libre-échange et ne vise pas principalement à augmenter l'emploi et la production mais à endiguer la progression économique de la Chine. La volonté américaine de bloquer l'ascension chinoise est évidente. Toutefois, il serait erroné de qualifier la concurrence sino-américaine de Guerre froide.
Thomas Porcher est Docteur en économie, professeur en marché des matières premières à PSB (Paris School of Buisness) et chargé de cours à l'université Paris-Descartes.Son dernier livre est Introduction inquiète à la Macron-économie (Les Petits...
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John Seaman est chercheur à l'IFRI, spécialiste de la Chine.Il effectue notamment des recherches sur la production d'énergie et de terres rares.
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Le 4 février, le traité transpacifique (TPP), malgré de vives oppositions aux États-Unis, a été signé à Auckland. Ce partenariat est plus qu'un simple traité de libre-échange et ne vise pas principalement à augmenter l'emploi et la production mais à endiguer la progression économique de la Chine. La volonté américaine de bloquer l'ascension chinoise est évidente. Toutefois, il serait erroné de qualifier la concurrence sino-américaine de Guerre froide.

Atlantico : Malgré une vive opposition (des syndicats à Donald Trump, en passant par Joseph Stiglitz), le traité transpacifique a été signé le 4 février à Auckland. Que prévoit cet accord de libre-échange ? Quels sont les points qui sont contestés par ses opposants ?

Thomas Porcher : Les traités de libre-échange ont deux buts : abaisser les barrières douanières et uniformiser les normes.

En ce qui concerne l'uniformisation des normes, deux éléments doivent être soulignés. Premièrement, dans ce type de rapport, les concessions ne sont pas faites des deux côtés, l'histoire montre que ce sont ceux qui sont en position de force qui imposent leurs normes aux autres. Quand on regarde le classement des multinationales au niveau mondial, on se rend compte qu'il y a une forte domination des Etats-Unis : sur les 100 premières multinationales mondiales, 60 sont américaines. On peut craindre que dans de nombreux secteurs, ce soient les normes américaines qui s'imposent aux autres pays. Deuxièmement, parfois quand les intérêts convergent, il est possible que des entreprises concurrentes s'accordent pour casser certaines normes car elles représentent des freins au profit.

Par ailleurs, les Etats-Unis ont signé le traité nord-atlantique avec le Mexique et le Canada (ALENA). Les premières études affirmaient que cela allait créer de l'emploi et de la croissance. Or, les études économiques qui ont suivi ont clairement montré que ce traité avait en réalité entraîné des pertes d'emplois aux Etats-Unis (au niveau des emplois à faible qualification en raison des délocalisations des entreprises) et au Mexique.

Les traités de libre-échange ne sont généralement pas un jeu gagnant-gagnant, d'où cette opposition au traité transpacifique de la part de certains politiques et économistes américains. 

John Seaman : Le Partenariat trans-Pacifique (TPP) est original dans le sens où il vise à ouvrir une nouvelle phase dans le processus de mondialisation en s’adressant aux barrières non-tarifaires au commerce et à des mesures relatives, par exemple à l’accès aux marchés – notamment aux marchés publics –, au commerce numérique, à l’investissement, aux services, à la protection de la propriété intellectuelle, et au rôle des sociétés d’Etat, entre autres. L’accord va beaucoup plus loin qu’un accord de libre-échange classique, et c’est pour cela qu'il est plus intrusif et suscite plus de critiques.

Les opposants au projet sont nombreux, mais pour des raisons assez diverses. Certaines industries ou syndicats s’y opposent en raison d'une contestation des effets classiques de la mondialisation – ouverture des marchés, perte de compétitivité, délocalisations, perte d’emploi local, etc-. D’autres y voient une atteinte à la démocratie et à l’autorité nationale, par exemple à travers le mécanisme de règlement des différends entre investisseurs et Etats. D’autres estiment que l’accord ne va pas assez loin pour définir les mesures de protections sociales ou environnementales (bien que l’accord marque un pas historique dans cette direction). D’autres encore y ajoutent le caractère peu représentatif et démocratique du processus de négociation – au sein des pays négociateurs, d’abord, mais aussi au niveau mondial. Ils estiment que l’accord est le reflet de l’intérêt national et économique des pays négociateurs et que les nouvelles règles du commerce international devraient plutôt être négociées sur la base d’une meilleure représentation des pays ou des populations à travers le monde entier.

Barack Obama a déclaré que ce traité vise à empêcher des pays comme la Chine de fixer les règles de l'économie mondiale, en quoi la théorie de la menace chinoise a-t-elle été utilisée comme un argument en faveur de la conclusion de cet accord de libre-échange ? De quoi se nourrit cette théorie et pourquoi est-elle si répandue aux Etats-Unis ? 

Thomas Porcher : Tout d'abord, la Chine est la deuxième puissance mondiale : il y a donc une concurrence inévitable entre les deux premières puissances mondiales. Initialement, les Etats-Unis souhaitaient créer avec la Chine un G2 : des rencontres ont eu lieu entre les chefs d'Etat chinois et américain, mais les deux pays n'ont pas réussi à se mettre d'accord. Alors qu'au début, les Etats-Unis ont cherché à faire de la Chine un allié, ils sont maintenant engagés dans une diplomatie commerciale qui vise à écarter la Chine.

Ce traité relève donc d'une volonté d'endiguer la progression économique de la Chine. La Chine est exclue de ce traité et devra à terme, si elle veut faire du commerce, s'ajuster aux normes des autres. Il y a clairement une volonté de l'isoler alors même qu'elle est le moteur de la région. La stratégie américaine est clairement définie : ces traités ne visent pas à augmenter l'emploi ou la production mais bien à bloquer la Chine. Ce ne sont pas les considérations économiques qui priment, mais bien les considérations géopolitiques.

John Seaman : L’administration Obama a fait du TPP un axe majeur de sa stratégie de "pivot" vers l’Asie-Pacifique – accompagné d’un renforcement de sa présence diplomatique et militaire dans la région – et cherche très clairement à influencer la montée en puissance de la Chine. Le message envoyé par le gouvernement américain est assez clair : "si nous n’écrivons pas les règles du système international, c’est la Chine qui le fera".

Bien plus qu’un simple projet économique, le TPP est un projet géopolitique, stratégique, voire à caractère sociétal. En visant bien au-delà des barrières non-tarifaires, le TPP incite à une redéfinition des liens entre l’Etat et les acteurs économiques dans beaucoup de domaines. Si la Chine est visée par le projet, c’est aussi parce que son modèle politico-économique est assez fondamentalement différent de celui des Etats-Unis et de l’Occident de manière générale.

Certaines règles du TPP visent très clairement la réforme et l’ouverture des économies et des régimes bien plus fermés que d’autres, dont la Chine – par exemple dans l’ouverture des marchés publics, ou dans les règles qui visent à limiter assez strictement le rôle des sociétés d’Etat. Même avant d’arriver à la Chine, ces mesures seront mises à l’épreuve dans des pays déjà signataires du TPP, comme le Vietnam ou la Malaisie. Mais, à terme, la stratégie de l’administration américaine est de fixer des règles par lesquelles la Chine va (et bien d’autre pays vont) devoir s’adapter.

Le traité transatlantique entre les Etats-Unis et l'UE est toujours en cours de négociation. Comment réagit la Chine à ces accords de libre-échange dont elle est exclue ? Pourrait-elle à terme rejoindre le traité transpacifique ?

Thomas Porcher : Le traité transpacifique, tout comme le traité transatlantique, vise clairement à bloquer les pays émergents sur les flancs atlantique et pacifique. Il y a clairement dans ces traités beaucoup de géopolitique. Toutefois, les négociations sur le traité transatlantique semblent piétinées compte tenu de la mobilisation citoyenne. 

John Seaman : Au fond, est-ce-que la stratégie américaine est efficace ? La Chine s’adaptera-t-elle au système voulu par Washington (et aussi voulu par d’autres pays signataires, par exemple le Japon) ? Seul le temps le dira, mais c’est très instructif d’observer que la Chine ne s’est pas opposée au projet avec vigueur. Les autorités chinoises réfléchissent très sérieusement aux conséquences du TPP. Ils voient que d’autres dans la région s’y intéressent (la Corée du sud, l’Indonésie, Taïwan), et si les Etats-Unis et l’Europe parviennent à un accord similaire, alors la pression sur la Chine sera d’autant plus forte. Donc le TPP incite déjà la Chine à réfléchir de manière très sérieuse sur ses propres réformes internes, mais il y a encore un long chemin à faire. Après tout, le Congrès américain n’a pas encore ratifié l’accord du TPP !  

En octobre 2014, la Chine a créé la Banque asiatique d'investissement pour les infrastructures (BAII). Les Etats-Unis ont refusé d'adhérer à cette banque mais de nombreux pays européens en sont membres. Les Etats-Unis et la Chine sont-ils engagés dans une sorte de Guerre froide économique ?

Thomas Porcher : L'ordre économique mondial est très favorable aux Etats-Unis : le dollar, monnaie internationale, donne un avantage considérable aux Etats-Unis, les instances telles que le FMI, la BM ou encore l'ONU véhiculent une idéologie très américaine (libéralisation, privatisation etc). Le FMI, prêteur de dernier recours, a souvent associé son offre de prêt à des plans d'ajustements structurels douloureux pour les pays bénéficiaires. 

Les pays émergents devenus puissant veulent également se doter du même type d'institutions. Cela marque un tournant parce que les émergents prennent de plus en plus de place économiquement et refusent de plus en plus des recommandations qui ne les arrangent pas. Mais de là à parler de Guerre froide… 

John Seaman : Je ne pense pas que ce soit très juste de parler en termes de "Guerre froide" entre la Chine et les Etats-Unis, pour la simple raison que les économies des deux pays sont intimement liées. Mais il existe certainement une lutte d’influence au niveau international entre la Chine et les Etats-Unis. La Chine cherche à avancer ses intérêts grandissants tout en s’inquiétant du fait que les Etats-Unis y résistent ouvertement. Le projet de la BAII n’est qu’un élément d’une stratégie internationale plus large de la part de Pékin, qu’on voit à travers leur projet de "nouvelles routes de la soie". En même temps, les Etats-Unis s’inquiètent de voir émerger un concurrent majeur avec des normes et des valeurs qui peuvent parfois être assez fondamentalement différentes, donc ils s’activent en espérant garder une place centrale dans la définition du système international. Il y a clairement une manque de confiance au plus haut niveau entre Washington et Pékin qui alimente cette dynamique compétitive, mais je crois que ce n'est pas une fatalité.

Les Américains regrettent aujourd’hui la vigueur avec laquelle ils se sont opposés à la création de la BAII, et même s’ils n’ont jamais pu y adhérer pour des raisons politiques internes, il n’est certainement pas exclu que cette banque soit complémentaire à des institutions comme la Banque mondiale ou la Banque asiatique de développement – ou représente même un progrès par rapport aux lacunes de ces dernières. Il y a un réel besoin d’infrastructures en Asie, et ce n’est pas parce que le projet est chinois à l’origine qu’il ne peut pas profiter aussi aux Américains. La concurrence sino-américaine est un fait, mais parfois la concurrence peut inciter à l’innovation et à des projets qui soient bénéfiques pour tout le monde. Mais si on s’enferme dans une logique de Guerre froide, ces opportunités se perdront.

Propos recueillis par Emilia Capitaine

 

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