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© REUTERS/Philippe Wojazer
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Têtes d'ampoule

L'innovation est-elle vraiment boostée par les 10 milliards d'euros d'aides publiques que la France y consacre chaque année ?

Publié le 25 janvier 2016
Pour la première fois, un rapport de la Commission nationale d’évaluation des politiques d’innovations dresse le bilan de la politique d'innovation de la France depuis 2000. 10 milliards d’euros sont consacrés chaque année en France au soutien à l’innovation, par les différents acteurs publics que sont l’Etat, les collectivités territoriales et l’Union européenne.
Olivier Babeau
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Olivier Babeau est essayiste et professeur à l’université de Bordeaux. Il s'intéresse aux dynamiques concurrentielles liées au numérique. Parmi ses publications:   Le management expliqué par l'art (2013, Ellipses), et La nouvelle ferme des...
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Leonidas Kalogeropoulos
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 Léonidas Kalogeropoulos est Président du Cabinet de lobbying Médiation & Arguments qui défend la liberté d’entreprendre, l’innovation, le pluralisme et la concurrence dans les domaines de l’audiovisuel, des télécoms, du sport, d’Internet, de l’énergie,...
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Pour la première fois, un rapport de la Commission nationale d’évaluation des politiques d’innovations dresse le bilan de la politique d'innovation de la France depuis 2000. 10 milliards d’euros sont consacrés chaque année en France au soutien à l’innovation, par les différents acteurs publics que sont l’Etat, les collectivités territoriales et l’Union européenne.

Atlantico : Il existe aujourd’hui pas moins de 62 dispositifs nationaux d'incitation à l'innovation contre 30 en 2000. Quelles sont les aides les plus efficaces en matière d'innovation selon vous ? Il est difficile de mesurer précisément l’efficacité respective des aides sur l’innovation ?

Olivier Babeau : La France en tout cas semble avoir fait son choix : comme le souligne le rapport de la Commission nationale d’évaluation des politiques d’innovations, les aides directes ne représentent plus que la moitié des aides totales, l’outil des aides indirectes ayant été celui qui a été le plus utilisé dernièrement.

 

Les aides indirectes (incitations fiscales) ont l’avantage de laisser aux bénéficiaires une plus grande latitude dans l’allocation des moyens, mais dans le même temps elles peuvent avoir tendance à induire chez les acteurs privés des orientations qui ne sont pas nécessairement en cohérence avec les objectifs nationaux.

 

On pourrait aussi penser que les aides directes ont un avantage par rapport aux aides indirectes (du type du CICE) en ce que ces dernières impliquent un coût de compréhension et de contrôle plus lourd et une complexité administrative supérieure.

 

L’autre élément à souligner est l’étonnante diversité des dispositifs nationaux censés accompagner l’innovation (62 aujourd’hui contre 30 en 2000). Couplée à une relative instabilité de ces dispositifs (qui est le mal endémique qui ronge l’action publique en France), cette complexité engendre fatalement des coûts supplémentaires et une moindre efficacité.

 

Leonidas Kalogeropoulos : Le CIR a créé une incitation fiscale à investir dans la recherche, qui est exemplaire et copiée à l’étranger, et le fonctionnement de la BPI depuis trois ans est très dynamique. Il faut lui rendre hommage pour son implication au plus près des ambitions des entreprises innovantes.

 

L’ISF-PME a également créé un environnement permettant de mobiliser près d’un milliard d’euros d’épargne des Français pour investir dans les PME de croissance et celles qui innovent, alors que le manque de visibilité n’incite pas les Français à investir dans de tels projets, s’ils ne bénéficient pas d’une incitation fiscale.

 

Citons également le statut allégé en termes de contraintes des Jeunes entreprises innovantes, qui offrent de l’agilité aux acteurs innovants.

 

Dans le même temps, il ne faut pas négliger les limites de ces dispositifs.

 

Pour le CIR, il faut souligner que le dispositif juridique n’a cessé de changer depuis sa création, de telle sorte que les entreprises ne savent plus si elles sont dans les clous des règles en vigueur ou en-dehors, ce qui les rend d’autant plus réservées à tirer profit de ce dispositif, que les redressements fiscaux ont été légions et parfois dramatiques.

 

Concernant la BPI, ses atouts ont parfois conduit des investisseurs privés à devenir réticents à s’engager dans l’accompagnement d’entreprises innovantes, si la BPI ne s’engageait pas également dans ces projets, comme si la présence d’un investisseur public était devenu une condition nécessaire à la prise de risque privée. C’est forcément regrettable.

 

L’ISF-PME est un dispositif très vertueux, qui devrait être étendu à un IR-PME, permettant d’alléger son impôt sur le revenu si on en investit une part dans une entreprise. En effet, lorsque l’espérance d’un retour sur investissement est très aléatoire, seule la perspective d’un allégement de son imposition constitue une incitation véritablement convaincante. Mais malheureusement, Bruxelles a considéré qu’il s’agissait là d’une forme d’aide d’Etat (!) accordée à des entreprises privées par la voie d’allégements fiscaux aux investisseurs, et a multiplié les contraintes, limitant en particulier les investissements issus de l’ISF-PME aux entreprises de moins de 7 ans. Pourtant, les processus de R&D sont parfois longs, et rien ne justifie que l’on ne puisse pas mobiliser ces ressources si l’innovation à financer ne sort d’un laboratoire qu’après ce couperet de 7 ans, qui pose une contrainte purement administrative.

 

Enfin, le statut de Jeune entreprise innovante est très vertueux, mais il ne peut être décroché qu’en rentrant dans les cases administratives des conditions d’éligibilité, qui sont très contraignantes, et qui sont souvent éloignées de la vraie vie.

 

Quels sont les secteurs où on a du mal à innover en France et pourquoi ?

Olivier Babeau : Une étude de l’Insee réalisée en 2010 avait fait le point sur cette question. Sans surprise, les secteurs de l’information et de la communication sont les plus innovants : 71% des sociétés de ce secteur ont innové entre 2008 et 2010. C’est aussi le cas de l’industrie (53%), des activités spécialisées, scientifiques et techniques (53%) et des activités financières et d’assurance (50%).

 

L’immobilier est l’un des secteurs qui, en revanche, innovent le moins… avec les "activités de services administratifs et de soutien" !

 

L’innovation est fortement corrélée avec la taille des sociétés. Les plus de 250 employés innovent, toujours sur cette période 2008-2010, à 80% ; contre 45% pour celles de 10 à 49 salariés. Pas étonnant : innover demande du temps, des moyens dédiés à d’autres choses que les tâches opérationnelles, ce qui est plus dur à dégager dans les structures plus petites.

 

Il est intéressant de remarquer aussi que les sociétés appartenant à un groupe ou à un réseau d’enseignes innovent aussi plus que les autres. Il s’agit d’un argument fort en faveur des pôles et de tous les dispositifs qui cherchent à créer des formes de collaborations entre des sociétés.

 

Leonidas Kalogeropoulos : On a du mal à innover en France en dehors de la mode de la start-up numérique porteuse de l’espérance d’une multiplication de sa valeur à court terme. L’entreprise traditionnelle qui souhaite développer un nouveau réseau de vente ; celle qui veut s’affranchir de ses sous-traitants étrangers pour investir dans son outil de production en France ; celle qui a des temps de R&D très long, avec une faible visibilité sur le temps nécessaire pour aboutir à un produit commercialisable… Ces situations, éloignées de l’image d’Epinal de la start-up californienne, ont du mal à trouver des leviers de financement et des partenaires pour avancer.

Les pôles qui gèrent seulement l'innovation en entreprise n'ont-ils pas parfois un côté gadget (ou fictif), dans le sens où ils considèrent l'innovation comme quelque chose qui peut s'édicter tout seul, alors qu'elle est souvent le fruit du développement d'autres facteurs (la formation, du financement, de l'accompagnement) ?

Olivier Babeau : L’innovation est comme la découverte scientifique et l’invention (dont d’ailleurs elle procède souvent) : un objectif que l’on ne peut que fixer et dont l’atteinte n’est jamais entièrement maîtrisée. L’innovation est toujours le résultat d’une alchimie délicate et sa construction est difficile. C’est le cas des innovations de produits, bien-sûr, puisqu’ils exigent souvent l’articulation d’une invention technologique et d’un marché, mais aussi des innovations de procédé, qui demandent des reconfigurations du travail impliquant des changements se heurtant aux inévitables inerties des organisations.

 

Malgré tout, les grandes sociétés numériques telles que Google ou Apple, dont la stratégie repose largement sur la capacité à innover à un rythme très soutenu, montrent aussi que certaines organisations peuvent être efficacement optimisées pour favoriser la naissance et le développement des innovations. Cela passe en pratique aussi bien par le recrutement des meilleurs chercheurs que par l’instauration d’une ambiance de travail et de méthodes de management favorables à la créativité, l’expérimentation, voire la transgression. N’oublions pas qu’une innovation, par essence, bouscule les routines. La société innovante est celle qui réussit le délicat arbitrage entre des routines nécessaires (pour assurer le fonctionnement quotidien) et la capacité à modifier facilement les façons de faire.

 

Leonidas Kalogeropoulos : Il est vrai que l’innovation ne se décrète pas, mais il ne faut pas négliger la vertu des éco-systèmes. On le constate dans des environnements privés, comme les pépinières d’entreprises, ou dans un environnement public, comme la French Tech, qui mettent en relation des entreprises qui évoluent dans des secteurs connexes engendrant des dynamiques vertueuses en termes d’innovation. Lorsque l’on constate le nombre croissant chaque année de start-up françaises qui se rendent au CES de Las Vegas, on ne doit pas considérer qu’il ne s’agirait que d’un gadget.

Doit-on consacrer des pôles exclusivement centrés sur l'innovation en entreprise ?

Olivier Babeau : Dans son principe, l’idée d’un cluster est économiquement justifiée : agréger des entreprises participant à la même chaîne de valeur ou partageant les mêmes enjeux crée des effets de synergie et fait émerger de nouvelle idées, de nouvelles pratiques (matrices des innovations !).

 

Mais les évaluations de l’efficacité de ces pôles restent encore très rares. En ce qui concerne la politique de pôles menée depuis une dizaine d’années, le rapport de la Commission nationale d’évaluation des politiques d’innovations fait un constat peu encourageant : si les études économétriques montrent que le financement public a exercé un effet de levier faiblement positif à court terme sur les dépenses de R & D et sur les effectifs employés consacrés à la R&D, aucun impact économique n’a en revanche encore pu être décelé sous l’angle des dépôts de brevets, de l’innovation ou du chiffre d’affaires.

 

Leonidas Kalogeropoulos : Tous les secteurs peuvent innover. Il faut que le regard sur l’innovation, et d’ailleurs aussi sur la conquête de marchés à l’international, soit présent dans tous les pôles sectoriels. L’innovation n’est pas un secteur en soi. C’est une dynamique transversale qui doit féconder toute notre économie. Et elle est en bonne voie !

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