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L’étrange angle mort culturel du futurisme (prédire le téléphone portable, on sait faire, les femmes au travail, non)

Publié le 29 septembre 2015
Aldous Huxley avec "Le meilleur des mondes", Ridley Scott avec son "Bladerunner" ou encore Luc Besson et "Le cinquième élément" plongent les individus dans les écueils du futurisme. A trop regarder le futur sous le prisme du progrès qu'apportent les nouvelles technologies, on en oublie de regarder l’essentiel.
Michaël V. Dandrieux, Ph.D, est sociologue. Il appartient à la tradition de la sociologie de l’imaginaire. Il est le co-fondateur de la société d'études Eranos où il a en charge le développement des activités d'études des mutations sociétales....
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Michaël Dandrieux
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Michaël V. Dandrieux, Ph.D, est sociologue. Il appartient à la tradition de la sociologie de l’imaginaire. Il est le co-fondateur de la société d'études Eranos où il a en charge le développement des activités d'études des mutations sociétales....
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Aldous Huxley avec "Le meilleur des mondes", Ridley Scott avec son "Bladerunner" ou encore Luc Besson et "Le cinquième élément" plongent les individus dans les écueils du futurisme. A trop regarder le futur sous le prisme du progrès qu'apportent les nouvelles technologies, on en oublie de regarder l’essentiel.

Atlantico : Pour l’historien, le futurologue se trompe pratiquement toujours car il ne tient pas compte des changements de comportement de l’Homme, il regarde au mauvais endroit. Au lieu de prédire ce que nous serons, il prédit ce que nous serons capables de faire. Qu’en pensez-vous ?

Michaël Dandrieux : On pourrait faire une analogie entre le futur et la divinité. Le futur, c’est un mystère, comme la divinité. C’est à dire quelque chose de silencieux : le “mus” de mystère, nous le retrouvons dans muet, amuïssement ou mute en anglais). C’est quelque chose qui n’est pas donné à notre connaissance. On ne peut pas connaître le futur. Or nous entretenons deux relations avec le mystère. Dans la première, nous essayons de le perpétuer, de le sanctifier, de l’adorer, et nous faisons du religieux. Dans la seconde, nous essayons de le percer, de le dévoiler, de le réduire, et nous faisons de la science.

Essayer de dévoiler le mystère du futur est ainsi une vieille activité humaine, c’est un phénomène culturel. Je me demande d’abord quelle peut être la fonction sociale de cette activité, à quoi cela nous sert d’essayer de prédire l’avenir. L’historien suggère que toutes les tentatives de prédiction du futur sont des échecs parce que le futur qui se réalise ne correspond pas à la projection du futurologue. Cela sous-entend que les futurologues cherchent vraiment à connaître l’avenir. On peut supposer autre chose. On peut supposer que si l’avenir se déroulait exactement comme on l’avait prévu, nous vivrions une vie très désenchantée. On peut supposer que l’activité de la futurologie n’est pas de prédire avec exactitude l’avenir, que sa fonction sociale est au contraire de combler notre envie de connaître les mystères en tentant d’en donner une lecture. Et cette lecture est plus séduisante si elle parle de ce que nous pourrons accomplir que si elle nous parle de changements sociaux.

Dans ce cas, peu importe que nous prédisions l’avenir de notre paysage technique ou celui des mœurs. La question la plus riche serait celle de toutes cette énergie que nous dépensons dans le présent, et dont une partie se sert du mystère du futur comme d’un prétexte.

Avez-vous des exemples de nouvelles technologies qui ont été abandonnées pour défaut d’alliance possible avec nos aspirations réelles ?

Il faudrait écrire un livre sur les choses qui auraient pu marcher, une anthologie des technologies potentielles, et ce serait une bonne œuvre de fiction. Cela dit, les expositions universelles et Kickstarter sont parcourues d’entrepreneurs tristes qui possédaient vraiment une invention révolutionnaire, mais qui n'a “pas pris”.

Pour qu’une technologie se déploie il faut, en effet, qu’elle s’insère légitimement dans le parcours de ses utilisateurs. Et souvent cette légitimité échappe à l’ingénieur : ce sont les usages qui font la technique, et la technique propose des usages à son tour. Leroi-Gourhan parlait de co-détermination entre l’homme et l’outil. Nous avons ainsi toute une série d’exemples où la technique est détournée de sa fonction initiale. Certains sont cités dans l’article de Vanderbilt, qui rappelle que les SMS n’avaient jamais été imaginés pour autre chose que pour relayer des diagnostics du réseau.

Pour le théoricien, nous accordons un trop grand rôle à ce qui change plutôt qu’à ce qui ne change jamais pour appréhender correctement le futur. Ainsi, on en arrive à se demander comment la vie était possible avant l’arrivée des nouvelles technologies dans nos vies ? Elle était possible pourtant. Alors, qu’est-ce qui n’a pas changé, malgré les nouvelles technologies ?

Cela dépend de quels changements vous parlez. Je vis une vie très différente de ma mère, qui a pris l’avion une seule fois, pour aller en Inde. Mon bilan carbone est bien plus honteux. Cette transformation s’est déroulée en moins de 40 ans, et on entend beaucoup parler d’une “accélération de l’histoire”.

Il est plus difficile et beaucoup moins tentant de se demander ce qui n’a pas changé. Comme la structure de la conscience, qui est vieille de tant de siècles. Ou les constantes anthropologiques, ces phénomènes humains qui prennent la même forme pour des civilisations séparées par de longues distances temporelles et qui ne se sont par rencontrées. Il y a des régularités, des stabilités dans l’activité humaine qui peuvent nous en apprendre beaucoup sur notre époque. A côté d’elles, la généralisation du téléphone portable, ce grand moment de la culture, passe pour un phénomène presque anodin. J’ai un peu travaillé sur la question du rêve par exemple. Je me demande si nous nous rendons compte à quel point nos usage de Facebook ou Twitter, qui nous semblent prendre une place importante dans nos vies, sont en réalité dérisoires en comparaison de la nécessité anthropologique de rêver, - celle qui, chaque nuit, unit l’homme, ses pratiques et la construction de sa conscience si profondément.

Pour l’économiste, qui sait si nous n’aurions pas fait aussi bien économiquement si l’Homme n’avait pas inventé le chemin de fer, par d’autres voies ? Se pose donc la question de la nécessité ou de la contingence des nouvelles technologies pour l’Homme. Qu’en pensez-vous ?

C’est intéressant comme question parce que nous ne pouvons pas répondre. Il faudrait disposer d’un univers parallèle pour vérifier ce à quoi une variation sur notre histoire aurait abouti. Mais on a quand même envie de trouver une réponse ! et c’est justement cela qui est important : nous nous projetons dans le futur comme nous nous projetons dans la spéculation. Regardez : quand Freud a mis au point ses méthodes d’analyse des rêves, il cherchait une chose précise, qu’il appelait le “contenu latent”. C’est à dire qu’il était convaincu que derrière le rêve il y avait une vérité, et qu’une fois qu’on avait fait parler le rêve, c’était la vérité précédemment cachée qui était révélée. On n’inventait rien, on découvrait. La différence entre la spéculation et la futurologie tient exactement dans cette conviction. Si vous spéculez, vous inventez. Vous savez que le futur peut vous donner raison, tout en gardant à l’esprit que vous pouvez l’avoir fait venir, que vous pouvez être l’auteur d’une petite prophétie auto-réalisatrice. Pour les futurologues, le futur est écrit quelque part. Mais dans les deux cas, il y a une joie, une excitation à poser son esprit sur une région non cartographiée.

 

Je ne sais pas si Tirésias, qui avait le don de la divination, ou la Pythie de Delphes, ou Nostradamus, avaient anticipé les programmes de prédiction des conflits de l’UNDP qui se basent du le Big Data, Isaac Asimov ou Laurent Alexandre.

Pour le psychologue, la perception de notre futur est erronée car nous avons tendance à exagérer nos goûts lorsque nous les transposons dans l’avenir. Quels exemples de nouvelles technologies correspondent à une hyper considération de nos aspirations dans le futur selon vous ?

Tout ce qui vole ! L’une des constantes anthropologique est cette recherche de verticalité. L’ascension comme dépassement de la condition physique de l’homme, l’élévation du corps comme arrachement à la pesanteur. Il faut lire Bachelard qui explique ça de manière très poétique.

Je pense que notre époque a été touchée de manière très profonde lorsqu’elle s’est rendue compte de l’abandon des programmes de conquête spatiale. Inversement, nous tirons une grande respiration des récents projets de sondes spatiales et de navettes privées. Il y a là quelque chose qui capture notre imagination, disons une alternative à la poussière qui redeviendra poussière. Les voitures volantes, les drones, les hoverboards font partie de ce rêve d’élévation.

Ainsi, à travers tous ces prismes qui nous empêchent de voir notre futur avec clairvoyance, les regards les plus acérés avaient vu non seulement la voiture qui se déplace toute seule et même de nombreux progrès maintenant largement dépassés. Mais ils n’avaient pas prévu qu’il y aurait des femmes dans les bureaux. N’est-il pas temps de remettre l’Homme au cœur de son progrès si nous ne voulons pas rester aveugles ?

Je pense qu’on doit pouvoir trouver quelqu’un qui avait prévu, en 1930, que les femmes allaient travailler dans des bureaux. Rétrospectivement, tous les prophètes existent.

Maintenant, qu’est-ce que la technique ? C’est a peu près l’extension du domaine d’action de l’homme sur le monde. Savoir fraser une pate à tarte, c’est de la technique. La technique est donc l’ensemble des manières par lesquelles l’homme entre en relation avec son paysage et avec ses semblables. Je vous propose une hypothèse. Pourquoi nos sociétés occidentales sont-elles fascinées, presque compulsivement, par l’innovation technologique ? Parce que, au contraire du projet d’isolement qui avait été celui de deux siècles industriels, pilotés par les silos de travail d’Adam Smith et le projet d’atomisation socio-démographique (l’individu, c’est ce qu’on ne peut plus diviser), nous multiplions les manières de faire de la relation au travers de sucreries technologiques. Ces petits changements de la vie quotidienne, - l’app mise à jour dans notre téléphone, le nouveau service d’Apple, les séquençeurs génétiques USB, etc -, toutes ces fluctuations ne sont rien à l’échelle de la vaste centralité de la conscience, mais ils capturent notre imagination parce qu’ils portent en eux l’idée qu’il reste encore quelque chose à vivre, que tout n’a pas été fait, que notre environnement se développe, et nous avec.

Le grand projet de la modernité avait été, étrangement, de parvenir au terme d’un travail de connaissance du monde. On imaginait réellement qu’un jour viendrait où tout serait connu : c’est pour cela que nous avons posé une science devant chaque mystère. Mais imaginez un monde épuisé de son mystère. Ce que nous cherchons dans chaque petite prédiction du futur, c'est la même sucrerie que nous cherchons dans chaque innovation technologique. L’innovation et la futurologie, en ce sens, revêtiraient la même fonction sociale de mettre l’homme dans la perspective d’un monde en renouvellement — ce qui propose une assez bonne manière de vivre dans un monde dont les ressources arrivent à extinction.

Cette nécessité de trouver quelque chose de nouveau, c’est ce que proposait Tennyson à sa manière, dans un poème. Il dit que l’âme humaine ne souhaite pas parvenir à tout connaître, elle ne veut pas s’arrêter sur le trône de la conquête. Il dit : donnez-lui la récompense de poursuivre et de ne pas mourir. On peut supposer que le mystère et le futur remplissent cette fonction d’être une réserve de l’être.

Propos recueillis par Julie Beaufrère-Schiff

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