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Beaucoup d'études peu fiables sont relayées dans les médias.
Le vrai dans le faux
Ce que révèle notre fascination irrationnelle pour des études scientifiques bidons
Publié le 29 mai 2015
En décembre dernier, une étude américaine a provoqué un tollé outre-Atlantique : il serait possible de convaincre une personne hostile au mariage gay du contraire en 22 minutes. Relayée dans les médias et publiée dans Science, elle a par la suite été démentie. Dans une deuxième étude, il apparaît que les individus convaincus initialement par l'étude le demeurent même après avoir pris conscience de la fraude.
Michaël V. Dandrieux, Ph.D, est sociologue. Il appartient à la tradition de la sociologie de l’imaginaire. Il est le co-fondateur de la société d'études Eranos où il a en charge le développement des activités d'études des mutations sociétales....
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Michaël V. Dandrieux, Ph.D, est sociologue. Il appartient à la tradition de la sociologie de l’imaginaire. Il est le co-fondateur de la société d'études Eranos où il a en charge le développement des activités d'études des mutations sociétales....
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En décembre dernier, une étude américaine a provoqué un tollé outre-Atlantique : il serait possible de convaincre une personne hostile au mariage gay du contraire en 22 minutes. Relayée dans les médias et publiée dans Science, elle a par la suite été démentie. Dans une deuxième étude, il apparaît que les individus convaincus initialement par l'étude le demeurent même après avoir pris conscience de la fraude.

Atlantico : Comment expliquer que certains individus continuent de croire dans les résultats d'une étude, même lorsque celle-ci est démentie ? Quels sont les mécanismes qui rentrent en jeu? 

Mickaël Dandrieux : Cette affaire peut sembler d’abord anecdotique. L’histoire des sciences est peuplée de fausses découvertes. Une première partie concerne des découvertes sincères et temporairement vraies, et l’autre des découvertes dont on connaissait le caractère frauduleux, mais que, pour des raisons politiques, pour des raisons d’égo, dans des conditions de pression psychologique, on a néanmoins voulu faire passer pour vraies. Mais pour se pencher sérieusement sur votre question, il faudrait convoquer une foule de spécialistes : des épistémologues, des historiens de sciences, des légistes, des huissiers, des théologiens, des commissaires au compte… c’est à dire la somme des experts qui œuvrent à délivrer des certificats d’authenticité et à établir la véracité de la production humaine : scientifique, culturelle, légale ou artistique. C’est à dire qu’une grande partie de l’activité sociale se concentre sur la question du vrai et du faux, au sujet de tout un tas de choses.

Cette préoccupation occupe bien sûr tout particulièrement les sciences, parce qu’on les charge de devoir délivrer des conclusions qui soient vraies “en tous temps et en tout lieux”, c’est à dire d’édicter des lois. Dès lors qu’une fraude apparait dans le domaine scientifique, c’est la discipline en son cœur qui est touchée. C’est d’ailleurs devenu un sport malicieux que de tenter délibérément les revues scientifiques avec des publications frauduleuses. Pourquoi, lorsque cela marche, on dirait qu’une chose terrible se produit ? Parce que cela témoigne que notre système d’évaluation des découvertes scientifiques, dont le but est de fabriquer de la preuve, est tout à fait habité par la rêverie, le flou, l’imprécis, l’indécis, l’indéterminé, ce qui n’est pas conduit, ce qui ne va nulle part, ce qui trouve son chemin à mesure… C’est André Lichnerowicz qui disait cela, un mathématicien, membre de l’Académie des Sciences, membre de l’Académie pontificale des Sciences. Et c’est comme un scandale, nous découvrons que même dans le domaine où toute la raison de l’homme s’exerce, demeurent des logiques de l’obscurité.

Qu'a remplacé notre obsession pour la vérité scientifique? Peut-on faire un rapprochement avec le phénomène de "foi”?

La science a un besoin d’achèvement. On la charge parfois jusqu’à l’embarras, et sans distinction, de notre fascination pour les choses claires, définies, et qui nous permettent de mieux vivre le doute essentiel qui est celui de vivre. Ce qui est ironique, c’est que l’invention de la vérité, c’est aussi l’invention du mensonge. En deux mots, Paul Jorion a écrit un livre d’épistémologie où il explique comment ce qu’il appelle la Réalité-Objective, (c’est à dire le fait qu’il y ait des choses qui soient définitivement comme ci ou comme ça, que cela est vrai, que cela est faux, et pas autrement) est une contingence historique, et liée à notre histoire d’européens.

D’abord, avec les grecs, la polémique du vrai devient un principe épistémologique de la vérité : on invente que certaines choses sont vraies et d’autres non, non pas parce qu’on a convaincu quelqu’un, mais parce qu’il y a une vérité absolue. Puis une chose datée se produit, avec les premiers modèles de prévision du mouvement des planètes. Les modèles mathématiques, qui assuraient qu’un propos était vrai dans le cadre d’énoncés théoriques, se mettent alors à prévoir les phénomènes de la nature. La Réalité-objective est inventée à ce moment où le monde réel, la vie quotidienne, est soumise aux entités mathématiques. Les modèles mathématiques qui, jusque-là n’avaient cours que dans l’imagination humaine, prennent le pouvoir sur l’ensemble de nos manières de voir le monde.

Nous vivons encore dans ce paradigme, plein de la certitude que nous possédons des certitudes. Cela a été d’ailleurs nécessaire à l'édification de la conscience humaine, à l’individuation et aux grandes réussites de la science. Mais, mécaniquement, puisque nous venons d’inventer des manières de prouver tout un tas de vérités, les questions du faux, du temporairement vrai, de l’éconduit, de l’imposture, du fake, et du faussaire s’immiscent aussi dans les sociétés, comme une sorte de produit dérivé. D’un côté nous avons une obsession pour le vrai, nous croyons toujours qu’il est possible de prouver une chose ou une autre. Nous vivons encore avec les échos d’un monde qui pensait, sincèrement, que nous allions sur la route droite du progrès qui mène au meilleur des mondes possibles. Cette foi en la science a remplacé de nombreuses Bibles.

Et d’un autre, nous conservons au fond de nous le sentiment que cette preuve n’est que temporaire. Il y a ces années-ci un grand engouement pour toutes ces logiques du détournement, des vérités intermédiaires, des conspirations et des contre-preuves. En réalité, une foi scientifique saine sait que toute la production scientifique humaine se trouve sur une ligne grise. Qu’elle soit en attente d’être falsifiée, comme disait Poper, ou qu’elle soit une simplification fonctionnelle.

Plus largement, qu'est-ce que cela peut révéler de notre société ?

Il existe une voix assez forte qui appelle à dépasser notre obsession pour la vérité scientifique. Morin disait qu’il faut" abandonner tout espoir de fonder la raison sur la seule logique". Jung appelait à dépasser la "misérable vanité des savants". Bachelard rappelait que la connaissance du réel n'est jamais immédiate et pleine, que nous lorsqu'il se présente à la culture scientifique, l'esprit embarque un âge immense de préjugés.

Cela ne veut pas dire que nous sombrons dans un relativisme méchant. Mais les sociologues voient reparaître une espèce d’amour pour ces moments où la science est comme trahie, et plus encore lorsque la fraude vient de l’intérieur. Cela fait scandale, il y a un brouhaha qui se crée. De nouvelles figures justicières apparaissent, qui occupent l’espace de parole pour prouver que la preuve falsifiée était ignoble. Lors de l’affaire Sokal, toute une communauté de gens des sciences dures s’était retrouvée autour de l’auteur de la fraude délibérée pour dénoncer les méthodes des sciences humaines. Cela a fait comme une tribu, un regroupement fort de personnes animées par une croyance commune dans l’unité de la pensée scientifique. Nos sociétés fonctionnent beaucoup sur ces modèles où les affects et les convictions créent des communautés autour de phénomènes prétextes.

Le nombre d'études scientifiques a par ailleurs augmenté de manière exponentielle ces dernières années. Dans quelle mesure les médias les lecteurs et les scientifiques ont ils une part de responsabilité?

C’est le lot du scientifique. Les médias et les lecteurs attendent désormais de lui que ce qu’il dise soit la réalité absolue des choses. Il est devenu un dépôt de savoir. Des auteurs de la fausse étude sur la psychologie du mariage gay, on retient immédiatement qu’il suffit de 22 minutes pour changer d’opinion. Cela marque l’esprit : “et pourquoi pas ? Voilà une chose de dite, je vais la garder". Et puis il y a quelque chose de magique dans le chiffre. C’est comme le 50,02% du taux d’abstention aux départementales. Les chiffres ont quelque chose de définitif et de rassurant, qui donnent le sentiment de savoir enfin quelque chose pour de bon.

Cependant, de manière remarquable, les scientifiques qui jouissent des plus grandes auras ne sont pas ceux qui s’empêtrent dans ce travail du chiffre. C’est un travail nécessaire, mais seul, il est un appauvrissement de l’activité humaine. Il faut une belle herméneutique, de la compassion pour le phénomène que l’on étudie, et plus simplement un talent de conteur qui n’a rien à voir avec le vrai, mais avec l’adhésion. Des scientifiques drôles comme Neil deGrasse Tyson, iconiques comme Stephen Hawking ou presque poétiques comme Oliver Sacks touchent à ce qu’il y a de plus humain dans le processus scientifique. Et ce n’est pas le clapotis des querelles secondes sur telle chose qui serait vraie ou fausse, mais sur le fait même que, pour que l’imagination humaine puisse habiter la science, il faut qu’elle soit une matière ambiguë, hospitalière, habitable. Ce qui est, a priori, son destin, puisqu’elle est faite par des êtres irrationnels, parfois amoureux, parfois ronchons, parfois passionnés, parfois compulsifs et parfois de mauvaise foi que sont nos contemporains.

Michaël Dandrieux a co-édité Fake - Les Cahiers européens de l’imaginaire #6, CNRS éditions, Paris, 2014, 330pp.

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