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Un parti averti en vaut deux

Le Labour sèchement ratiboisé au Royaume-Uni : la gauche française ne pourra pas dire qu’elle n’était pas avertie

Publié le 15 mai 2015
Les Conservateurs de Cameron ont emporté les législatives par 329 sièges, alors que les Travaillistes du "Labour" n'en ont obtenu que 232. Des résultats porteurs d'enseignements pour le Parti socialiste.
Eddy Fougier est politologue, chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). Spécialiste des mouvements de contestation de la mondialisation, il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur ces thèmes : Dictionnaire...
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Eddy Fougier est politologue, chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). Spécialiste des mouvements de contestation de la mondialisation, il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur ces thèmes : Dictionnaire...
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Les Conservateurs de Cameron ont emporté les législatives par 329 sièges, alors que les Travaillistes du "Labour" n'en ont obtenu que 232. Des résultats porteurs d'enseignements pour le Parti socialiste.

Atlantico : "Un de nos problèmes vient peut-être du fait que nous n'avons pas eu le débat que nous aurions dû avoir, entre nous et les électeurs quand Tony Blair a laissé la place à Gordon Brown", a déclaré sur son blog l'ancien directeur de la stratégie de Tony Blair. La renonciation au Blairisme a-t-elle été l'erreur qui a conduit la gauche à la défaite ?

Eddy Fougier : Tony Blair incarnait une troisième voie. Lorsqu'on analyse l'héritage du blairisme, on se heurte souvent à son image laissée par la guerre en Irak. J'ai l'intuition qu'on a trop eu tendance à jeter le bébé avec l'eau du bain, c’est-à-dire à occulter ses innovations politiques et économiques en insistant sur les erreurs faites en amont et en aval de l'opération en Irak : les faux, les exactions commises… On est sans doute passé trop vite sur le blairisme, a fortiori en France où il n'a jamais été populaire : il suffit de voir que le membre du PS le plus proche du blairisme était Jean-Marie Bockel, qui fait partie de ceux qui ont suivi Sarkozy en 2007. On se souvient des critiques, et notamment de celles de Jospin, qui avait commis une note en anglais pour expliquer ce qu'était la vision française, pour contrecarrer le blairisme.

Par ailleurs, le blairisme a laissé une autre trace négative dans l'histoire à cause de la dimension emphatique du marketing politique qu'incarnait Tony Blair, "à l'américaine". Cela a aussi contribué à mettre de côté le social libéralisme de Blair, que l'on pourrait aussi qualifier de néo libéralisme "à visage humain".

La gauche au pouvoir en France a opéré un virage dit social libéral sans l'assumer : les difficultés de la gauche britannique à assumer son héritage blairiste devrait-elles avoir valeur d'avertissement pour le PS ?

Un aubryste vous dira que cela montre que la gauche au pouvoir doit mener une politique de gauche, et que si vous trahissez vos idéaux à un moment donné, vous finissez par perdre et vos convictions, et vos électeurs. Un "vallsien" tiendra le discours inverse : Bruno Le Roux avait agité la tweetosphère en disant que c'étaient les réformes assumées de David Cameron qui avaient permis à ce dernier de l'emporter. Au-delà de cet aspect, le grand problème pour les mouvements de gauche français, et en particulier pour le parti socialiste, se trouve dans le fait que les valeurs et idéaux qu'ils défendent s'inscrivent dans un cadre qui ne leur est pas nécessairement favorable. Je pense à cette vision économique keynésienne mettant l'accent sur le rôle de l'Etat dans une mondialisation et une construction européenne libérale. Dans un tel contexte, c'est difficile à mettre en place, a fortiori dans un Etat endetté dont les marges de manœuvre sont forcément plus limitées. Une grande partie de la gauche se fonde aussi sur une ouverture au multiculturalisme et une approche multiconfessionnelle, dans une société plus conservatrice, davantage obsédée par le risque et les questions autour de la sécurité. Ce contexte n'est pas favorable non plus.

La gauche se retrouve toujours face au même dilemme : suivre le vent, tenter de s'adapter à la mondialisation et à l'Europe en conformité avec ses valeurs, ou bien rester vent debout, c’est-à-dire continuer de considérer qu'il faut changer la mondialisation, l'Europe et les mentalités des Français qui seraient trop nombreux à être xénophobes et racistes, en montant en épingle Marine Le Pen et le Front National.

Aujourd'hui le logiciel de gauche ne fonctionne plus nécessairement sur l'ordinateur de la société française et de la mondialisation. Tony Blair avait été le premier, avec Bill Clinton en vis-à-vis aux Etats-Unis, à essayer d'adapter les valeurs progressistes de la gauche – égalité des chances, solidarité, rôle joué par l'Etat dans l'économie – à des sociétés modifiées de façon radicale par les expériences Thatcher et Reagan. Aujourd'hui les gauches européennes ont du mal à assumer le fait que nous nous trouvions dans une ère plutôt conservatrice. C'est le cas de la gauche allemande, par exemple.

"Le Labour de Miliband a perdu en Écosse parce qu'il passait pour être trop à droite, et dans le reste du Royaume, parce qu'il était jugé trop à gauche", estime quant à lui Steven Fielding, professeur à l'université de Nottingham. Est-ce une autre leçon pour la gauche française : enfin assumer sa ligne sociale libérale ?

On ne peut pas reprocher à la gauche française d'être trop à droite ou trop à gauche selon les lieux, mais de rester dans un logiciel du passé, et surtout de ne pas obtenir des résultats. C'est ce que les Français, et notamment les catégories populaires, reprochent au PS, à savoir le manque de résultats au regard des promesses de départ et des préoccupations des Français sur le chômage, l'insécurité, la dette, l'intégration des populations étrangères, le pouvoir d'achat… Les Français reprochent à la gauche de se trouver plus dans l'idéologie que dans l'efficacité.  Les querelles autour des frondeurs contribuent à donner l'impression qu'au PS on discute, mais qu'on n'agit pas.

David Cameron a été élu entre autres sur un discours très dur à l'égard de l'Europe et de l'immigration. Cette donnée doit-elle être davantage prise en compte également par le PS s'il veut rester en phase avec l'électorat ?

C'est ce que défend Manuel Valls, qui s'est fait connaître avec cette position assez nouvelle et ferme sur les questions de sécurité et d'immigration. Tony Blair disait à ce sujet qu'il faut être ferme vis-à-vis du crime et de ses causes... Il s'efforçait de faire le lien ainsi entre la vision traditionnelle de la gauche qui met l'accent sur la responsabilité de la société, et la vision conservatrice pour laquelle la responsabilité individuelle prime. Bill Clinton avait lui aussi mis en place des mesures particulièrement sévères sur la criminalité. Les enquêtes d'opinion montrent d'ailleurs qu'une partie de l'électorat de gauche est sensible à ces questions, notamment les catégories populaires. Je pense qu'on ne mesure pas encore l'effet que les "boat people" qui arrivent en masse du continent africain sur les côtes européennes auront sur les opinions. Ces dernières seront probablement de moins en moins favorables aux discours "angéliques". Le fait qu'une partie des Français soient favorables au fichage des personnes d'origine étrangère témoigne d'une crispation vis-à-vis de ce qui est considéré comme une sorte d'invasion de la part de populations dont la religion n'est pas nécessairement considérés comme compatible avec les valeurs françaises, dans un contexte où les éléments les plus intégristes commettent des attentats, ou essaye d'en commettre contre les lieux de culte chrétiens. Ce climat, qui est commun à l'Europe, n'explique pas en entier la victoire de Cameron, mais contribue à expliquer les tensions d'aujourd'hui.

Les Lib Dem, qui faisaient partie du gouvernement, ont également pris une claque aux élections, ce qui dispense David Cameron de toute coalition. L'échec de ce courant centriste au Royaume-Uni est-il porteur d'enseignements pour la France ?

Nous nous trouvons dans une situation de crispations sur un certain nombre de sujets, comme je l'ai dit, et nous voyons bien que la cristallisation politique est importante : aujourd'hui, il faut avoir des points de vue très marqués. C'est pourquoi, un peu partout en Europe, les centristes ne sont pas les mieux placés. On me dira qu'Alain Juppé est crédité de bonnes intentions de vote dans les sondages, mais c'est plus par rapport à Nicolas Sarkozy qu'au programme qu'il peut défendre. Les partis ou mouvements charnières n'ont pas forcément d'intérêt aux yeux des électeurs qui veulent des résultats et une posture ferme autant sur les questions d'économie que de société.

Propos recueillis par Gilles Boutin

Les commentaires de cet article sont à lire ci-après
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vangog
- 10/05/2015 - 14:05
L' immigrationnisme a tué la gauche britannique!
Cameron a été sauvé par sa remise en cause tardive de l'immigrationnisme gauchiste, mais il ne doit plus revenir en arrière. Quant au UKIP? Celui qui a succombé à la pensée unique de nos journaleux nous décrivant comme des racistes et des antisémites, ils n'ont que ce qu'ils méritent! La prochaine fois, ils réfléchiront au delà des anathèmes médiatiques de la presse bobo-gauchiste...
Leucate
- 10/05/2015 - 12:31
Pas que pour le PS
L'UMP, qui se situe au centre gauche du Labour britannique est même plus concernée que le PS qui représente plutôt ce que les anglais appellent ironiquement "the old Labour", les anciens socialos d'avant Maggie Thatcher.
Si on classifie d'après l'attachement à l'Europe, UMP et PS sont dans le même pédalo, puisque répugnant à gouverner, ils s'accrochent à l'UE pour le faire à leur place.
Le problème du FN c'est de faire admettre qu'il serait bon pour notre économie de quitter l'Euroland et pour notre sécurité intérieure de quitter Schengen.
Cameron n'a pas ces problèmes puisque, grâce à Maggie Thatcher (no! no! no! ) son pays a refusé l'Euroland et Schengen et n'a pas mis un doigt dans l'engrenage infernal. La seule grande question politique pour lui est de savoir si ses concitoyens veulent rester dans l'UE ou pas.
La vraie leçon est que Cameron a démontré aux européistes qu'un pays sans euros s'en sort très bien. Ne pas avoir l'euro est même une des conditions "sine qua non" de la reprise.