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Pour Google la vie privée est une "anomalie"
Publié le 06 avril 2015
Les enfants d’aujourd’hui initient leurs géniteurs aux nouvelles technologies pour qu’ils ne soient pas perdus dans le monde de demain. L'auteur raconte ces innovations de rupture qui vont transformer notre vie quotidienne : une manière originale de nous offrir à la fois l’antisèche des parents et l’encyclopédie des ados. Extraits de "Lettres à mes parents sur le monde de demain" de Dominique Nora, aux éditions Grasset (1/2)
Dominique Nora, grand reporter à L’Obs, est l’auteur de plusieurs livres prophétiques, notamment Les possédés de Wall Street (sur les dérèglements de la finance, dès 1987), Les conquérants du Cybermonde (sur la naissance de l’économie internet, dès 1995...
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Les enfants d’aujourd’hui initient leurs géniteurs aux nouvelles technologies pour qu’ils ne soient pas perdus dans le monde de demain. L'auteur raconte ces innovations de rupture qui vont transformer notre vie quotidienne : une manière originale de nous offrir à la fois l’antisèche des parents et l’encyclopédie des ados. Extraits de "Lettres à mes parents sur le monde de demain" de Dominique Nora, aux éditions Grasset (1/2)

J'ai profité d'un peu de temps libre pour surfer encore sur la Big Data mania. Et j'en ai conclu que le concept même de « vie privée » semble de plus en plus dépassé. D'ailleurs Vint Cerf, l'un des principaux architectes de l'ancêtre d'Internet (Arpanet), devenu Evangéliste en chef chez Google, a déclaré l'an dernier devant la Federal Trade Commission : « La vie privée est un concept qui a émergé lors du boom urbain de la révolution industrielle. Si bien que cela pourrait très bien n'être qu'une anomalie. »

Je vois déjà à quel point ma génération et la suivante sont prêtes à exposer sur les réseaux sociaux des choses que vous, les parents, estimez indécentes : photos, goûts, sentiments, sorties, soirées, voyages… Et aucun d'entre nous ne trouve anormal que Netflix ou Amazon sache tout de nos goûts culturels, car cela permet à leur moteur de nous conseiller tel livre ou tel film, en fonction de nos inclinations. Cette fonctionnalité est d'ailleurs devenue l'un de leurs atouts compétitifs clés.

Or, à l'ère du Big Data, on passe encore au stade supérieur de la transparence : consentant ou non, on sera tous à poil ! J'ai lu sur le Net qu'un père de famille américain avait appris que sa fille mineure était enceinte, en tombant, par hasard, sur un email qui lui était destiné vantant des produits marketing ciblés. Charmant ! Mais au moins, dans ce cas-là, l'intrusion dans la vie privée est patente. A l'avenir, elle risque de l'être de moins en moins. On sait déjà que la NSA et les organismes gouvernementaux américains en général, font peu de cas du droit à la privacy.

Les pratiques du GAFA et de leurs semblables ne valent guère mieux. Il y a quelques années, Facebook a par exemple essayé d'introduire une fonctionnalité qui, sans autorisation préalable de l'usager, recommandait d'office les produits qu'il aimait à tous ses amis ! Devant le tollé, Mark Zuckerberg a finalement dû s'en excuser et y renoncer. Mais les grandes plates-formes internet testent en permanence les limites de la tolérance de leurs utilisateurs aux intrusions dans leur vie quotidienne.

Quant à Google, sa gestion des data constitue une véritable « boîte noire », selon l'expression d'Isabelle Falque-Pierrotin, la présidente de la Commission nationale de l'informatique et des libertés française. Un vrai problème, dans la mesure où Google n'a pas seulement pris le contrôle de notre ordinateur et de notre smartphone, à travers son moteur de recherche, ses applications email, ses cartes de navigation ou son système d'exploitation Android. Mais propose aussi des services dans les domaines de la santé, la domotique, la robotique et l'intelligence artificielle.

En fait, à l'ère du numérique, le modèle d'affaire de la plupart des sociétés qui vous proposent des services gratuits, c'est la revente de vos données. Autrement dit : « Si le service est gratuit… C'est que le produit, c'est vous ! » Un adage qui concerne aussi les start-up françaises d'objets connectés. La question est ensuite de savoir si ces informations sont – ou non – anonymisées, comme le prévoit la loi française.

Un article très critique d'un site de gauche américain, Nation of Change, drôlement titré Invasion of the Data Snatchers, soulignait récemment à quel point l'Internet des objets usuels peut devenir un outil de surveillance. Selon les auteurs, certaines télés intelligentes dévoilent déjà aux opérateurs quels programmes leur propriétaire regarde, et à quel moment il zappe. « Est-ce que nos habitudes alimentaires, collectées par notre frigo intelligent, seront repackagées et vendues aux assureurs comme des indicateurs de santé, pour déterminer les tarifs à payer ? Est-ce que nos lampes intelligentes informeront les compagnies pharmaceutiques de l'identité des propriétaires insomniaques ? » se demandent-ils encore.

Il faut dire qu'aux Etats-Unis, l'agrégation de données est déjà devenue un business important pour des plates-formes peu connues du grand public, comme Acxiom, Experian ou Datalogix. Ces sociétés achètent un maximum de bases de données aux banques, sites de voyages, commerçants en ligne, ou même aux administrations publiques (aux Etats-Unis, le département responsable des permis de conduire revend ses infos, paraît-il !). Ensuite, elles se font fort de triturer ces bases de données pour commercialiser les infos pertinentes à des tiers. Pas un internaute américain n'y échappe. Mais les applications vont bien au-delà de la sphère commerciale. Orwell était en deçà de la vérité dans 1984. A l'avenir, on risque carrément de passer à Minority Report. Si vous n'avez pas vu ce film, louez-le. C'est l'histoire d'un département de « pré-crime », qui à travers les visions d'étranges mutants, arrête et emprisonne sans autre forme de procès les citoyens qui s'apprêtent à perpétrer un meurtre.

Parce que non seulement les données massives permettent de savoir qui vous êtes, ce que vous aimez ou ce que vous consommez… mais elles serviront même à prédire ce que vous ferez demain ou après-demain. Eric Schmidt, le patron de Google, n'a-t-il pas un jour expliqué avec candeur : « Nous savons où vous êtes. Où vous avez été. Nous pouvons plus ou moins savoir ce à quoi vous pensez…  » ?

Apparemment, une compagnie d'assurances de New York utilise déjà des données massives pour prédire les risques d'incendie dans certains quartiers, selon des critères comme la vétusté des immeubles ou le niveau de vie des occupants. Et la police de Chicago utilise des programmes informatiques pour repérer à l'avance les lieux et périodes où des troubles sont les plus susceptibles d'advenir. Et bientôt les personnes les plus susceptibles de les commettre ?

Ce genre de trucs passera plus difficilement en Europe, même à ma génération. On est le seul continent où les internautes ont réclamé et réussi à faire imposer à Google un « droit à l'oubli » (en fait, la suppression de liens internet les concernant). Mais, vu l'emprise internationale croissante des seigneurs américains du Net, les Européens auront-ils les moyens de défendre leur conception plus « droit-de-l'hommiste » de la vie privée et des données personnelles ? D'autant qu'à côté du GAFA, se profile son pendant chinois : le « BAT » pour Baidu, Alibaba, Tencent…

Extraits de "Lettres à mes parents sur le monde de demain", de Dominique Nora, aux éditions Grasset, 2015

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