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Chagrin d'amour

La science du cœur brisé : les effets concrets d’une rupture amoureuse sur le cerveau

Publié le 20 mars 2015
Que se passe-t-il dans la tête d'une personne éprise d'amour ou au contraire déçue sur le plan sentimental ? D'après des études américaines, les effets produits par une idylle amoureuse ou sa rupture sont comparables à ceux que procurent certaines drogues. La maladie d'amour serait bel et bien un fait scientifique.
Jean-Antoine Girault
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Jean-Antoine Girault est neurobiologiste, Directeur de l’Institut du Fer à Moulin à Paris et co-responsable du laboratoire «Neurotransmission et Signalisation» à l'INSERM et Université Pierre et Marie Curie.
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Que se passe-t-il dans la tête d'une personne éprise d'amour ou au contraire déçue sur le plan sentimental ? D'après des études américaines, les effets produits par une idylle amoureuse ou sa rupture sont comparables à ceux que procurent certaines drogues. La maladie d'amour serait bel et bien un fait scientifique.

Atlantico : Depuis 2005, les études scientifiques consacrées aux réactions de notre cerveau face à un chagrin d'amour se multiplient. A l'aide de l'IRM, les scientifiques tentent de percer le mystère des conséquences du déchirement amoureux sur le plan cérébral. La dopamine serait la molécule de la passion amoureuse. Quid de la rupture amoureuse, que se passe-t-il en cas de déception ?

Jean-Antoine Girault : Pour commencer, il est complètement exagéré de dire que la dopamine est la molécule de la passion amoureuse. En effet, les études en question ne permettent pas d'identifier les molécules impliquées. On manque d'information pour savoir ce qu'il en est chez les humains mais les travaux dans le domaine montrent que la dopamine est normalement libérée en réponse à des bonnes surprises, et non en réponse à la "passion" ou au "plaisir" comme on l'entend parfois... Bien sûr la bonne surprise pourrait être la vue ou l'audition inattendue de quelqu'un qu'on aime, mais il s'agit là d'extrapolations. Les modifications observées concernent des ensembles de régions du cerveau impliquées entre autre choses dans la motivation et régulées par les systèmes de "récompense". Il n'est pas surprenant qu'elles soient concernées par les sentiments amoureux, mais on ne peut généraliser ainsi sur les neurotransmetteurs concernés.

Concernant les ruptures et les chagrins (et tous deuils en général), des activations et des diminutions d'activité ont été rapportées dans les mêmes régions. Il est difficile d'en tirer des conclusions précises, mis à part que ces systèmes sont impliqués, ce qui n'est pas une surprenant.

Deux autres neurotransmetteurs sont plus vraisemblablement impliqués directement dans les liens amoureux : l'ocytocine et la vasopressine. Ils sont impliqués dans la formation des liens "amoureux" (pair-bonding) chez le campagnol et jouent un rôle dans l'établissement de liens sociaux chez l'humain. Il existe deux espèces de campagnols américains, l'une fait preuve de fidélité et l'autre de promiscuité. Des différences d'ocytocine et de vasopressine existent entre les deux et il est possible de changer le comportement d'un type vers l'autre en modifiant ces neurotransmetteurs ou leurs récepteurs.

D'une manière générale il faut être prudent dans l'utilisation des données d'imagerie cérébrale qui sont souvent "sur interprétées". Ces méthodes donnent une idée des régions cérébrales particulièrement actives ou inactives dans telle ou telle condition. Elles ne renseignent pas sur les mécanismes ou les neurotransmetteurs

Douleurs au ventre, dans la poitrine, sensation d'écrasement, chronique ou brève… Les individus peinés décrivent des symptômes précis. La maladie d'amour est-elle une simple expression populaire ou y a-t-il une réalité biophysique à cet état ?

Toutes les sensations subjectives s'accompagnent de modifications d'activité cérébrale.  Des causes purement "psychologiques" à l'origine (exemple deuil ou séparation amoureuse) peuvent s'accompagner de sensations physiques localisées. Cela ne veut pas dire que l'organe concerné est malade. En revanche cela peut entrainer des troubles sérieux, comme la dépression, qui peuvent devenir une véritable maladie. Le siège est dans le cerveau, pas dans les organes où la sensation est ressentie.

Certaines études scientifiques tendent à montrer que l'amour est une drogue, dont les effets seraient comparables à ceux produits par la cocaïne ou la nicotine. Qu'en est-il ?

L'amour fait probablement intervenir les systèmes de récompense et des régions cérébrales concernées par l'action des drogues. Les drogues court-circuitent les systèmes normaux et stimulent directement, par une action chimique, la transmission par la dopamine. En d'autres termes, les drogues piratent les systèmes normaux. Affirmer que l'amour est une drogue dans un sens médical ou scientifique serait une erreur et une exagération.

Doit-on en déduire qu'une personne victime d'un chagrin d'amour est une personne qui doit être sevrée ou se sevrer ?

Au sens littéral, si le chagrin d'amour est la perte de l'être aimé, c'est un sevrage. Avec beaucoup d'imagination on pourrait penser à quelques points communs avec le syndrome de manque. Mais là encore les drogues font d'autres choses qui sont impliquées dans le syndrome de manque. Au-delà des analogies de langage, il ne faut pas chercher des liens trop précis.

L'amour ne serait pas une émotion mais "état de motivation dirigée vers un objectif précis", une motivation visant à obtenir et conserver l'objet de nos affections. Qu'en pensez-vous ?

L'amour est certainement les deux et aussi autre chose.... On peut penser qu'il y a une composante ressentie avec une valeur émotionnelle déclenchée par exemple par la vue ou la pensée de l'être aimé, et aussi une composante motivationnelle, dirigée parfois vers l'action et un vécu de désir, qui lui est lié.

L'acétaminophène, médicament en vente libre couramment utilisé pour réduire la douleur physique, réduirait également la douleur du rejet social, tant au niveau des neurones que sur le plan comportemental, d'après un article publié dans la revue Psychological Science. Le paracétamol serait-il le meilleur ami des cœurs brisés ?

Le paracétamol (ou acétaminophène) est un bon antalgique mais son effet sur les douleurs de rejet social n'a pas été étudié en dehors de l'article que vous citez. Il est impossible de conclure sur une seule étude. Néanmoins le sujet intéressant et mériterait d'autres études. Quant aux cœurs brisés, il n'y a pas d'étude.  On sait que les douleurs "physiques" et "sociales" mettent en jeu des régions du cerveau en partie communes. Il n'est pas choquant que des médicaments agissant en partie sur le système nerveux central puissent avoir un effet sur les deux types de douleur. Mais pour en être sûr il faudra attendre d'autres études…

 

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