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Conquête

La Chine en Afrique : Shenzhen à l’échelle d’un continent

Publié le 29 janvier 2015
Dans les années 80 la Chine, peu de temps après avoir entamé sa conversion au capitalisme d’État, s'est aperçue qu'elle ne se suffirait pas à elle-même, et qu'elle aurait besoin d'une enclave bien à elle. Cette enclave, ce serait l'Afrique.
Jean-Yves Ollivier
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Jean-Yves Ollivier est un homme d’affaires français engagé depuis plus de quarante ans en Afrique qui, au-delà de ses activités commerciales, a entrepris de nombreuses médiations de paix. 
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Dans les années 80 la Chine, peu de temps après avoir entamé sa conversion au capitalisme d’État, s'est aperçue qu'elle ne se suffirait pas à elle-même, et qu'elle aurait besoin d'une enclave bien à elle. Cette enclave, ce serait l'Afrique.

C’est l’histoire de la diligence, des Indiens et des cowboys que l’on voit défiler à l’écran sans comprendre qu’il s’agit d’un Western. Il en va de même de la Chine en Afrique. Bien sûr, on a lu partout qu’elle a réussi "une percée sans précédent" depuis le milieu des années 1990, quand elle était le 83ème partenaire commercial de l’Afrique. Aujourd’hui, elle en est le premier. On nous répète aussi à l’envi qu’un million de Chinois se sont installés à demeure au sud du Sahara. Enfin, nous avons suivi, bouche bée, la saga des exploits chinois en matière d’infrastructures. Nous avons vu sortir de la terre africaine stades, présidences et hôpitaux, sans parler des pistes transformées en autoroutes. Mais comment ces éléments sont-ils reliés entre eux pour former un grand dessein ? Voici le récit de la montée en puissance chinoise en Afrique.

Lire également : Pourquoi la Chine croit plus au potentiel de croissance de l’Europe que nous (et ce qu’elle en profite pour nous rafler sous le nez)

Tout commence, en 1979, à Shenzhen, situé dans le delta de la Rivière des Perles. J’ai connu cet ancien village de pêcheurs au nord de Hong Kong pour m’y être rendu dix ans plus tôt, en pleine Révolution culturelle, pour vendre du grain. À l’époque, on devait passer l’unique feu tricolore de la ville naissante au rouge, la couleur du progrès… Aujourd’hui, Shenzhen est une mégapole avec moult gratte-ciels et 12 millions d’habitants. Le secret de son essor fulgurant ? En 1979, à titre expérimental, Shenzhen est devenu la première "zone économique spéciale", une enclave du capitalisme d’Etat chinois dont, depuis, on a appris la puissance. En revanche, on sait moins que l’Afrique constitue le deuxième étage de la fusée chinoise.

En 1979, Deng Xiaoping – "peu importe qu’un chat soit blanc ou noir, s’il attrape des souris, c’est un bon chat" - lance sa politique de réforme et d’ouverture. Shenzhen en est le laboratoire. Or, dès la fin des années 1980, les dirigeants chinois se rendent compte que les îlots capitalistes ne sauraient créer suffisamment de plus-value et d’emplois pour changer le sort de plus d’un milliard d’habitants. Ils cherchent alors une "enclave" extérieure répondant aux besoins de la Chine, à la fois pour son approvisionnement en matières premières, comme débouché pour ses produits de masse, comme terre d’expatriation et comme terre à cultiver – la Chine abrite un cinquième de la population mondiale mais ne dispose que de 9 pour cent des terres cultivables et, à moyen terme, ne saurait nourrir les siens.

L’enclave extérieure de la Chine, c’est l’Afrique. Avec plus d’un milliard d’habitants – 2 milliards en 2050 – et 60 pour cent des terres arables qui ne sont pas encore mises sous la charrue pour 13 pour cent de la population mondiale, ce "scandale géologique" regorgeant de tout ce qu’il faut pour alimenter l’industrialisation à marche forcée de la Chine devient la cible privilégiée de Pékin. Les circonstances s’y prêtent. La fin de la Guerre froide a aussi mis fin à la rivalité géopolitique sur le continent. Dans les années 1990, l’Afrique est délaissée, le dernier souci de Washington, Paris et Londres. C’est alors, en 1995, que le gouvernement chinois lance son mot d’ordre zou chuqu, "partez à l’extérieur", sous-entendu : en Afrique. Comme toujours, les élites dirigeantes des provinces chinoises sont mises en compétition pour obtenir les faveurs du centre, là où tous les leaders du parti veulent couronner leur carrière.

La suite est mécanique. L’équipement ayant servi à construire à partir de rien des villes comme Shenzhen, et qui est déjà amorti, va servir à doter l’Afrique d’infrastructures à des prix défiant toute concurrence occidentale. À travers son système bancaire, l’État chinois borde ces contrats de prêts et de dons quand il ne signe pas des accords pluriannuels de pur troc "travaux publics contre matières premières", à commencer par le pétrole (l’Afrique couvre un tiers des besoins en or noir de la Chine). De sommets Chine-Afrique aux centres Confucius en passant par de fréquentes visites bilatérales, une dense toile de relations est tissée. À une échelle démographique vingt-cinq fois supérieure, elle ressemble à l’association postcoloniale entre la France et l’Afrique dont il ne reste aujourd’hui qu’un raccourci scandaleux, la "Françafrique".

Comme pour la France, on aurait tort de céder au fantasme d’une Chine deus ex machina en Afrique. S’il y a désormais un et, plus probablement, même deux millions de Chinois au sud du Sahara, ce n’est pas du seul fait du génie planificateur ou organisateur de Pékin. Car, aux grands chantiers clôturés que l’Etat chinois a projetés tels quels à l’intérieur de l’Afrique ont succédé des vagues et des vagues de pionniers qui sont venus, à leurs risques et périls, chercher fortune en Afrique. Ce sont ces gens-là, habitués à travailler dur et souffrir en Chine (où l’on appelle cela "manger amer", chi ku), qui ont monté de petits et grands commerces, des hôtels et restaurants, parfois des usines et, souvent, des fermes en Afrique. Ces hommes et, de plus en plus, aussi ces femmes sont le ferment de la "présence chinoise" sur le continent.

Bien des clichés circulent au sujet des Chinois en Afrique, qui soi-disant vivraient tous derrière de hauts grillages, seraient racistes et ne chercheraient pas à comprendre leur nouvel environnement. Comment se fait-il alors que j’en trouve dans les quartiers pauvres et dans les villages les plus reculés, où ils vivent parfois en couples mixtes et, dans tous les cas, beaucoup plus proches des Africains que "l’expat" occidental ? À en juger par ce que je vois sur le terrain, il y a de bonnes chances que les Chinois ne soient ni meilleurs ni pires que les Blancs d’Afrique, les Libanais ou les Indiens. Seulement, toutes choses égales par ailleurs, ils ne sont pas perçus comme les Occidentaux.

C’est le dernier secret de la réussite chinoise. Quand un Africain voit un "Blanc", il pense à son passé colonial et à toutes ces "bonnes leçons" qui lui sont inlassablement assénées dans le présent, bref : à une continuité d’arrogance. Quand il voit un Chinois, là encore quelles que soient les qualités ou défauts individuels de celui-ci, l’Africain voit une figure de réussite, un pauvre qui s’en est sorti en une génération et qui s’impose désormais partout dans le monde et, notamment, face aux Occidentaux. Inutile de se demander à qui l’Africain espère éventuellement ressembler dans un futur pas trop lointain. La vraie question est de savoir si les gouvernements africains sauront créer un cadre aussi propice que Shenzhen pour ce désir d’avenir.

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