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L'école face au terrorisme

Les livrets de la laïcité, réponse dérisoire pour ramener dans le vivre ensemble ces élèves qui se persuadent que la République se fout de leur sort

Publié le 16 janvier 2015
Le Premier ministre et la ministre de l'Education nationale veulent réaffirmer les valeurs républicaines dans les salles de classe. Problème : dans les zones sensibles, une partie des élèves est totalement imperméable à ces notions, et se sent exclue d'un système auquel elle ne désire de toute façon plus adhérer.
Jean-Louis Auduc
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Jean-Louis AUDUC est agrégé d'histoire. Il a enseigné en collège et en lycée. Depuis 1992, il est directeur-adjoint de l'IUFM de Créteil, où il a mis en place des formations sur les relations parents-enseignants à partir de 1999. En 2001-2002,...
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Marie Duru-Bellat est sociologue spécialiste des questions d’éducation, professeur à l’IEP de Paris et chercheur à l’Observatoire Sociologique du Changement et à l’Institut de Recherche en Education (IREDU). Elle travaille sur les politiques éducatives...
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Le Premier ministre et la ministre de l'Education nationale veulent réaffirmer les valeurs républicaines dans les salles de classe. Problème : dans les zones sensibles, une partie des élèves est totalement imperméable à ces notions, et se sent exclue d'un système auquel elle ne désire de toute façon plus adhérer.

Atlantico : Le gouvernement va mettre en place des "livrets de la laïcité" pour relancer les "valeurs républicaines" dans les écoles, après notamment plusieurs troubles lors de la minute de silence suite à la tuerie dans les locaux de Charlie Hebdo. La tâche s'annonce difficile, tant une partie du public concerné témoigne d'une indifférence face à elles. Pourquoi ceux qui moquent ces valeurs, qui refusent que l'Ecole "éduque" leurs enfants et leur transmette ces principes, ou qui pratiquent des "journées de retrait" se sentent-ils à ce point peu concernés ?

Marie Duru-Bellat : Je ne dirais pas que les familles ne sont pas intéressées par l'idée de la transmission de valeurs, c'est plutôt qu'elles ne sont pas satisfaites du contenu. C'est différent. Elles s'attendent à ce que l'école éduque leurs enfants, c'est d'ailleurs sa fonction. Tout le monde pense que la fonction morale de l'école est évidente, mais quand le sujet est soulevé, tout le monde exprime sa méfiance, parfois fortement. La crainte des personnes dont vous parlez se résume ainsi : "qui va choisir ce que l'on va mettre dans la morale enseignée". La morale peut en effet revêtir de nombreuses formes, avec un ordre décrété sans discussion. Les événements que l'on vient de vivre montrent bien que les valeurs ne sont pas toutes partagées. Quand on dit que "tout le monde était dans la rue", c'est faux. On a besoin de valeurs effectivement partagées, mais il faut en discuter, nous ne parviendrons pas à les projeter brutalement. Mais qui a le mandat pour en discuter dans les écoles ? Les enseignants étant souvent spécialistes de leur discipline – ce que tout le monde trouve très bien – cela empêche d'avoir ce genre de discussions. 

Lire également : Lettre ouverte à vous, bandes de sales mômes de banlieue qui faites honte à vos parents

Jean-Louis Auduc : Je crois qu'il y a une triple crise chez certaines parties de la population et les plus jeunes. Primo, une crise de sens et de repère avec une société virtuelle amenant un manque de positionnement dans un monde qui n'apparaît plus totalement réel. Secundo, une crise d'identités avec des jeunes qui ne sont ni d'ici, ni d'ailleurs, qui n'ont pas de racines ni de rapport avec un lieu d'attache. Tertio, il y a une crise d'utilité, c’est-à-dire que ces jeunes ne voient pas à quoi ils peuvent utiles. Cela permet à tous les "mauvais bergers" de les lancer dans une aventure. Face à cette triple crise, il est important de leur dire que la société française fonctionne sur un certain nombre de fondamentaux. Et c'est justement le rôle de l'école qui doit être ferme et claire sur ses principes. Rappeler ces principes, c'est sûrement utile, mais ce ne sera pas suffisant s'il n'y a pas une action, et une présence de ces valeurs dans tous les projets des établissements scolaires.

Comment la logique de victimisation, dénonçant les banlieues "sensibles", où l'idée selon laquelle tous les territoires, toutes les écoles ne partaient pas avec les mêmes chances, a-t-elle finalement contribué à nourrir un sentiment de rejet de ces valeurs de la République ?

Jean-Louis Auduc : Effectivement, il y a un certain nombre de jeunes qui se sentent à l'écart, et, dans une société où il y a de moins en moins de points communs, qui ne comprennent pas toujours ce qu'on leur demande. Trop longtemps, on a travaillé sur l'excuse. Mais on ne naît pas contre les valeurs républicaines, il faut donc prendre le problème à bras le corps. Dans mon livre Faire partager les valeurs de la République, je cite l'exemple en 2013 et 2014 de parents et de jeunes qui refusent que leurs enfants apprennent des chansons de certains artistes, ou voient des œuvres d'Henri Matisse. L'école qui le fait n'est pas assez ferme sur ces dérives. Il faut arrêter la chape de plomb sur ces incidents ! Et je suis très heureux de voir – comme pour le cas des minutes de silence – que les profs ne se taisent plus. Tous les cas ont été mis en avant. Il faut être ferme pour tous ceux qui refusent nos valeurs.

Marie Duru-Bellat : Quand il y a des ghettos, il y a des communautés. On se retrouve donc avec une forte probabilité de voir d'autres valeurs, différentes, se développer. Et ce n'est pas quelque chose, d'ailleurs, qui se développe uniquement dans les zones les plus pauvres. Les quartiers les plus favorisés eux aussi sont concernés, et là non plus ce qu'ils expriment n'est pas toujours écouté, car ce ne sont pas là non plus les valeurs de laïcité qui sont le plus mises en avant.   

Parents d'élèves, enseignants, voire élèves eux-mêmes, dans les établissements situés dans les zones sensibles, usent largement du sentiment d'exclusion des valeurs républicaines. Pourquoi jouent-t-ils à ce point de ce qui est aussi une exagération ? Quelle est la logique derrière ? 

Jean-Louis Auduc : C'est une chose facile de se dire victime. C'est aussi une manière – hélas – de mettre à l'écart ceux qui réussissaient, les bons élèves qui acceptaient la loi de l'école. Il faut arrêter la victimisation en mettant en avant les réussites, autres que celles issues du sport ou du spectacle. Quand on présente systématiquement comme modèle des banlieues des gens qui n'ont pas réussi grâce à l'école, alors que certains y arrivent patiemment en suivant le droit chemin, on ne va pas dans le bon sens.

Dans quelle mesure ceux qui, dans les écoles, se sentent objectivement exclus du système républicain, ont malgré tout raison eu égard des disparités de niveaux et de qualité d'enseignement selon les territoires concernés ?

Marie Duru-Bellat : La plupart des parents sont conscients que dans certains quartiers, leurs enfants ont moins de chances que d'autres. C'est une réalité en France. Dans certains secteurs de Seine-Saint-Denis – cela a été calculé – les élèves ont moins de jours de classe à cause d'un absentéisme plus grand des enseignants, de remplaçants qui ne viennent jamais… Les parents le déplorent et préféreraient que leurs enfants aient accès au même service public qu'ailleurs, et pas à une version dégradée. Ce que voient les jeunes et leurs familles, c'est que cette égalité des chances mises en avant dans les discours ne sera pas respectée. Cela nourrit donc le sentiment d'être du côté des "perdants".

Comment peut-on espérer faire de nouveau des valeurs républicaines un vrai référent dans les établissements scolaires avec les publics les plus difficiles ? La situation est-elle réversible ? 

Marie Duru-Bellat : Il y a trois conditions à respecter. Il faut que la définition des "valeurs républicaines" soit consensuelle au niveau des responsables politiques. Cela doit être discuté au Parlement, avec un vrai débat. Deuxième condition, les enseignants doivent avoir la conviction que cette transmission fait partie de leur métier. Dernière condition, les élèves ne doivent pas avoir l'impression qu'on leur impose un "baratin" qui n'a rien de conforme avec leur réalité.

Jean-Louis Auduc : Il faut faire clairement comprendre que dans une école, les choses fonctionnent selon les lois de la République. Très longtemps, on les a discutées. Les affirmer, c'est important ; mais il ne faut pas non plus détourner les yeux quand se produit un incident. Et si on pouvait avoir des hommes politiques exemplaires sur les questions de corruption ou autre, cela donnerait un bon signe à une société qui a besoin d'exemples venus de toutes les couches sociales. C'est fondamental dans l'école, mais rien ne peut se faire sans une fermeté des pouvoirs publics vis-à-vis des élèves et des parents qui viendraient à ne pas suivre ces valeurs.  

Les valeurs républicaines restent très largement attachées à une perception de la République et à un ensemble idéologique qui date de plus d'un siècle, à une époque où la démographie et la réalité sociale étaient bien différentes. Faut-il aussi changer à la marge les "valeurs républicaines" pour espérer mieux les réinsérer dans l'école d'aujourd'hui ?

Jean-Louis Auduc : Non. Les valeurs de la République sont dans la Constitution. Celle-ci affirme que nous sommes dans une République indivisible (car elle ne fonctionne pas avec des communautés), sociale (car elle a pour vertu de ne laisser personne au bord du chemin via des allocations), démocratique (car reposant sur des élections) et laïque (car on ne regarde pas la religion qui reste dans le domaine privée). Mais je note le combat qu'il y a à mener quand je vois, lors de conférence que j'organise, pour rappeler aux jeunes la différence entre la vie privée et la vie publique. L'intime n'existe aujourd'hui quasiment plus chez ces jeunes, et cela fait, à mon sens, partie de cette crise des repères qui empêche de bien appréhender les valeurs républicaines, et la liberté de conscience.

Marie Duru-Bellat : Les principes ne sont pas devenus caducs, mais la réalité effective peut devenir plus complexe. La tolérance, le respect, ont de nouvelles conditions d'exercice. Et les jeunes voient aujourd'hui ce qui se passe dans le vaste monde, et constatent les différences qu'il existent sur ces principes. En France, il est juste de tuer des terroristes qui ont assassiné dix-sept personnes, mais dans le même temps, d'autres tuent des milliers d'innocents sans conséquence. Le fait de voir ce qui se passe dans le monde chaque jour, pose des problèmes de morale à débattre, sans que cela change les valeurs elles-mêmes.

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Commentaires (25)
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cadi67
- 15/01/2015 - 07:57
Education ?
Le rôle de l'école ne devrait pas être d'éduquer - c'est le rôle des parents - mais d'instruire. Instruire les valeurs républicaines par exemple. Ce n'est pas un débat, cela s'impose. Mon épouse enseigne - enseignait - les lettres classiques. Le grec ? Terminer. Le latin ? A peine de l'initiation. Le Français ? Comme elle peut. On lui demande de jouer les assistantes sociales et de générer les habituels 20 % d'analphabètes qui ne semblent pas empêcher de dormir les ministres successifs (Voir PISA sur les 10 dernières années).
winnie
- 15/01/2015 - 06:57
des enfants de 3 ans
Briffer sur les attentats qui ont eut lieu a 500 km de chez eux, est ce aux instituteurs de leur raconter ça ou bien aux parents ?
Cette gauche doit stopper de s' occuper de nos vies et corriger fermement ceux qui ne veulent pas de notre mode de vie mais en profitent un max.
Gré
- 14/01/2015 - 21:52
Confusion mortelle
"Elles s'attendent à ce que l'école éduque leurs enfants, c'est d'ailleurs sa fonction" ------------------------------------
C'est là le problème. NON l'école n'est PAS là pour éduquer. L'école est là pour instruire, dans le cadre de certaines valeurs, il est vrai, valeurs devant être acquises en famille. L'école est là d'abord pour apprendre à compter, lire et écrire. A exprimer clairement sa pensée pour pouvoir se faire comprendre, comprendre l'autre et débattre. C'est A CELA que les enseignants devraient pouvoir se consacrer, le reste (politesse, respect) étant acquis à la maison. C'est le problème des familles néo-immigrées des banlieus. Elles se délestent de tout sur l'école qu'elles critiquent par ailleurs, et elles se sentent trahies quand les enfants décrochent. Et en prime, elles pleurnichent parce que les enseignants ne se précipitent pas pour dompter leur progéniture. Enseigner à ces enfants, , ce n'est pas un métier, c'est un sacerdoce.