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Pour Jean-Pierre Le Goff, 2014 aura vu le fossé entre les citoyens français et les élites dirigeantes s'élargir encore plus.
© Reuters
Pour Jean-Pierre Le Goff, 2014 aura vu le fossé entre les citoyens français et les élites dirigeantes s'élargir encore plus.
Triste Europe

Et pour vous Jean-Pierre Le Goff, s’il n’y avait qu’une idée à retenir de 2014, ce serait laquelle ?

Publié le 26 décembre 2014
Pour l'auteur de "Mai 68, l’héritage impossible", l'année 2014 aura vu le fossé entre les citoyens français et les élites dirigeantes s'élargir encore plus, comme en témoigne la victoire du Front National aux élections européennes du mois de mai.
Jean-Pierre Le Goff est philosophe, écrivain et sociologue. Il est l'auteur notamment de "La fin du village" (Gallimard, 2012).Il préside le club Politique Autrement qui explore les conditions d'un renouveau de la démocratie dans les sociétés développées.
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Jean-Pierre Le Goff
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Jean-Pierre Le Goff est philosophe, écrivain et sociologue. Il est l'auteur notamment de "La fin du village" (Gallimard, 2012).Il préside le club Politique Autrement qui explore les conditions d'un renouveau de la démocratie dans les sociétés développées.
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Pour l'auteur de "Mai 68, l’héritage impossible", l'année 2014 aura vu le fossé entre les citoyens français et les élites dirigeantes s'élargir encore plus, comme en témoigne la victoire du Front National aux élections européennes du mois de mai.

Atlantico : Si vous ne deviez retenir qu'une seule idée de l'année 2014, quelle serait-elle ?

Jean-Pierre Le Goff : Je retiens les résultats des élections européennes, au mois de mai. Le taux d'abstention  a été important (57,7 %), et pour ne rien arranger, le Front National est arrivé en tête avec près de 25 % des voix. Certains politiques ont cherché à nous rassurer en arguant notamment du fait que l’addition des scores des partis de droite et du centre permettait un score au-dessus du FN. Ce genre de discours n'est pas du tout à la hauteur de ce que révèlent ces élections.

Que révèlent de l'état de la société française les résultats des européennes 2014 ?

Ces élections cristallisent et approfondissent une évolution problématique de la société. Cela fait des années que je le répète, mais encore une fois, une fracture apparaît au grand jour, qui n'est pas seulement sociale mais tout autant politique que culturelle. Pourquoi politique ? Parce que le vote pour le FN et l’abstention témoignent d’un rejet d’une partie de la classe politique et médiatique, qui apparaît de plus en plus comme une Nomenklatura coupée des réalités et des préoccupations des citoyens ordinaires, et qui a tendance à vivre dans l’entre soi. L'impuissance face au chômage de masse est un élément explicatif de la défiance, mais il ne faut pas oublier le rôle déterminant d’une langue de bois coupée des réalités.

Comment peut-on s’étonner d’une telle abstention lorsque l’on voit que l’Union européen appelle sans cesse les peuples aux sacrifices sans vision d’avenir crédible et positive ? En plus, elle peut être considérée comme un moyen bien pratique de recaser le personnel politique. Voyez Pierre Moscovici par exemple, qui protestait  contre l’austérité lorsqu’il était ministre, et se retrouve à dire l’inverse maintenant qu’il est Commissaire européen. Quelle crédibilité peut avoir l’Union européenne dans ces conditions ?  Comment voulez-vous que les Français s’y retrouvent ? 

En France, cela fait  40 ans que l’on nous dit que nous finirons bien par voir le "bout du tunnel". De plus, les chantres du sacrifice sont souvent ceux dont les salaires sont bien éloignés des sommes que peuvent envisager les citoyens ordinaires et ceux qui se trouvent en difficulté. Le fossé ne peut que s’élargir. J’ai le sentiment que dans un certain nombre de domaines, des seuils ont été franchis, à partir desquels les gens ne peuvent plus écouter ce qui est dit par une partie des politiques. Un type de discours politique et médiatique, général et creux, rempli de bonnes intentions et de formules toutes faites, est devenu inaudible. S’y ajoutent les affaires à répétition, les luttes d’égos et la politique politicienne. Le pays est morcelé, et le désespoir social gagne du terrain. C’est cela qu’on montré les dernières élections européennes.

La percée du FN en mai 2014 serait imputable uniquement au personnel politique que vous fustigez ?

Dans le chaos ambiant, les idéologies et les solutions simplistes trouvent toujours des adeptes, mais les différents gouvernements qui se sont succédés depuis trente ans ont une lourde responsabilité par leur incapacité à résoudre le problème du chômage de masse et à redonner de l’ espoir au Français, en particulier aux  couches les plus désorientées et les plus défavorisées de la société.

Face aux résultats de cette élection européenne, une partie de la classe politique, des médias et des intellectuels a affirmé que cette fois-ci, des leçons allaient être tirées. En l’espace de quelques semaines pourtant, un type de fonctionnement politique et médiatique a repris le dessus : les scandales, le cynisme et l’arrivisme d’une partie du personnel politique, les incohérences et la navigation à vue du gouvernement, le pouvoir informe incapable de donner une vision de long terme et de redonner de l’espoir… tout est revenu ! En même temps, on nous rabâche qu’il faut aller toujours plus loin dans la construction européenne. Les résultats des politiques menées sont  toujours remis à plus tard, dans un avenir indéfini, et on délivre un message qui ne manque pas d’apparaître paradoxal à beaucoup de Français : "L’union européenne va mal, mais on s’en sortira avec  toujours plus d’Europe". Cela ne peut pas faire sens. On continue la "fuite en avant". On voudrait  décrédibiliser et faire détester  l’Union européenne à beaucoup de Français qu’on ne s’y prendrait pas autrement.

On me dira que parler, comme je le fais, de ces fractures politiques, sociales et culturelles, revient à faire du populisme. Mais, à force de dénoncer le populisme à tort et à travers, on ne sait plus de quoi il est question. Affronter la réalité sans faux semblant, ce n’est pas faire du populisme. Le populisme consiste à donner une réponse démagogique à ces fractures, en jouant sur le ressentiment et les colères des Français, mais ces fractures existent bien et il s’agit de les traiter en donnant des réponses crédibles et efficientes dans le cadre républicain. La France demeure un pays profondément politique, une attente en creux existe. Les Français veulent sortir de ce climat délétère.

Dans un tel contexte, quelles sont les tentations des responsables politiques ?

A gauche, la tentation existe de dénier ce fossé en redonnant pour la énième fois une leçon de morale au peuple qui a mal voté, et en rejouant la partition bien connue de la lutte antifasciste, avec des calculs cyniques visant à diviser la droite, en cherchant à amalgamer une partie de celle-ci avec l’extrême droite. On voudrait rejouer ce qu’avait fait Mitterrand dans les années 1980, qui avait instrumentalisé le FN pour gagner.

A droite, la frange la plus libérale en appelle à une "révolution culturelle", à une remise en cause radicale du modèle français, au lieu de proposer une réforme raisonnable. Pense-t-on vraiment qu'en appelant à une "révolution" et en donnant sans cesse l'Allemagne comme modèle, les Français vont se réconcilier avec les réformes et l’Union européenne ? La politique tend à se dissoudre dans l’économisme et le management, comme si  la France pouvait se "gérer" comme  une grande entreprise, avec le modèle allemand toujours en arrière-plan. Là encore, rien de mieux que ce genre de discours pour pousser les citoyens à l’abstention et dans les bras du FN.

Pour réconcilier les citoyens français avec la politique et l’Europe, il faut rompre avec les discours d’une confondante généralité  et la fuite en avant qui ne cesse d’appeler les Français à la mobilisation, aux réformes, aux sacrifices sans qu’une perspective d’avenir clair et crédible soit tracée. Beaucoup de Français sont désorientés et inquiets parce qu’ils ne savent plus ce qu’il en est du pays, de son passé, de son présent et de son avenir. Le récit national leur apparaît en morceaux et la construction européenne ne peut lui servir de substitut. La seule façon de redonner du sens à l’Europe n’est pas de se placer en position de surplomb, comme si la France n’était qu’une sorte de grande région de l’Union européenne, mais de partir des problèmes du pays pour les restituer dans le cadre européen, au travers d’un discours clair et cohérent sur le rôle de la France aujourd’hui en Europe et dans le monde. C’est dans la décomposition du récit national et le vide ainsi créé  que le  FN s’est engouffé, en développant un discours nationaliste, chauvin et xénophobe.

Ce récit national peut-il transcender les partis ?

Nous nous trouvons dans une situation de décomposition-recomposition, qui marque selon moi la fin d'un cycle historique dans les domaines politique et culturel. Je n'affirme pas que le clivage droite-gauche soit sur le point de disparaître, néanmoins chaque camp se trouve dans un état avancé de décomposition et une recherche de recompositions sans qu’on voie encore très clairement sur quels nouveaux partages cela va déboucher. Au sein de la société, massivement, des gens ne raisonnent plus selon les clivages idéologiques ou politiques anciens. Les recompositions sont inédites, beaucoup de gens à droite comme à gauche bricolent leur identité politique comme ils peuvent, certains passent au FN, d’autres abandonnent la politique, d’autres attendent une recomposition dans laquelle ils espèrent pouvoir s’y retrouver…  

Sur le plan culturel, nous assistons à la fin de l’hégémonie de ce que j’ai appelé le "gauchisme culturel" dans la société, lié à "l'héritage impossible de mai 68". Certes, il existe encore des bastions, et à droite le courage n’est pas toujours au rendez-vous pour aborder clairement un certain nombre de problèmes sociétaux, dont il est absurde de penser qu’ils sont l’apanage de l’extrême droite. Un petit milieu bien pensant exerce une forme de chantage à l’extrême droite pour tenter d’empêcher  la réflexion et le débat contradictoire sur ces questions. Or une grande partie de la population en a assez de cette hégémonie du gauchisme culturel et de sa police de la parole et de la pensée. La gauche  a joué la carte sociétale et récidive, faute d’être capable de résoudre les problème essentiel du chômage de masse et la désorientation du pays.

Qu’est-ce qui va suivre la fin de ce cycle ?

Bien malin qui peut le dire. Cela peut entraîner, je l'espère, une recomposition sur un point qui est transversal à la droite et à la gauche, et qui concerne les fondamentaux du modèle républicain. Mais rien n’est écrit d’avance. La situation que je viens de décrire peut déboucher sur encore plus de chaos, et si la droite arrive divisée en 2017 – et je crains que ce soit le souhait cynique de François Hollande – nous aurons  beaucoup de soucis à nous faire face à la montée du Front national.

Comment faire pour fédérer les Français autour de cette idée républicaine ?

Sans entrer ici dans le détail, disons d’abord qu’il faut cesser de surfer de façon démagogique sur les postures victimaires et de répondre aux multiples demandes sociales sans vision globale de l’intérêt général et de l’avenir du pays. Répondre à une demande indéfinie de droits individuels ou communautaires en espérant en retirer quelques résultats électoraux, cela relève du calcul politicien, à l’encontre du sens républicain. L'idéal républicain, c'est la capacité de s’extraire des particularismes et des communautarismes, de considérer que la politique n’a pas vocation à satisfaire au coup par coup des demandes éclatées. Il s’agit dans le même temps de reconstruire un récit national dans le cadre de l’Union européenne et du monde  et de développer une idée du progrès, débarrassé des excès du passé, qui permettre au pays de s’y retrouver  J’ajouterai à cela une éthique : il faut que les politiques cessent de jouer avec les réseaux sociaux et les grands médias, en cherchant à tout prix à valoriser leur image. Le spectacle donné par une partie des élites est souvent désolant. Dans ce domaine, comme dans beaucoup d’autres, les gouvernants ont un devoir d’exemplarité.

Propos recueillis par Gilles Boutin

Les commentaires de cet article sont à lire ci-après
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bjorn borg
- 22/12/2014 - 23:58
2014
a été l'année de Marine Le Pen. Elle a été élue femme politique de l'année 2014.Il faudra bien suivre pour voir l'homme ou la femme de 2015. Faites vos jeux!
Jardinier
- 22/12/2014 - 19:26
« A droite, la frange la plus libérale...
...en appelle à une "révolution culturelle", à une remise en cause radicale du modèle français, au lieu de proposer une réforme raisonnable »
La seule voie de réforme raisonnable, c'est celle qui marche. Et pour ça, il faut cesser d’être « raisonnable », on l'est depuis 30 ans, Hollande lui même est raisonnable. Et remettre en question tout ce qui dans le sacro-saint modèle français, plombe ce pays. Et ça de manière suffisamment forte pour que les résultats soient la. De manière radicale même, si vous voulez.
Ce que les gens veulent vraiment(a mon avis), c'est un chemin, même dur, mais avec une petite lumière au bout. Pas ce tunnel sans fin et sans espoir.

hmrmon
- 22/12/2014 - 18:49
Pouvoir
Première chose à faire, ça serait de diminuer fortement tous les privilèges attachés aux fonctions reliées au pouvoir et Dieu sait qu'on en est loin. Vouloir accéder aux postes de commande du pays devrait relever d'une sorte de sacerdoce où le désir de servir passerait avant tout. De ce côté là, voir comme Madame Merkel donne un exemple de sobriété. On est loin en France!