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Preneur d’otages à Sydney ou fans démasqués sur Twitter : portrait des soldats de l’extérieur de l’État islamique

Publié le 16 décembre 2014
Alors qu'une prise d'otage impliquant un réfugié iranien engagé dans la cause de l'Etat islamique a pris fin à Sydney lundi 16 décembre, ShamiWitness, un propagandiste anonyme sur Twitter, a récemment été arrêté par la police indienne. Si le premier montre un degré d'implication extrême dans le djihad, le deuxième en revanche ressemble davantage à un activiste parfaitement inséré socialement.
Farhad Khosrokhavar est directeur d’études à l’EHESS. Il était directeur du Centre d’analyse et d’intervention sociologiques (CADIS, EHESS‑CNRS) de mai 2015 à août 2016. Il est également directeur de l’Observatoire de la radicalisation à la Maison des...
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Romain Caillet est chercheur et consultant sur les questions islamistes. Basé à Beyrouth, il est également doctorant associé à l'Institut français du Proche-Orient.  
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Farhad Khosrokhavar
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Farhad Khosrokhavar est directeur d’études à l’EHESS. Il était directeur du Centre d’analyse et d’intervention sociologiques (CADIS, EHESS‑CNRS) de mai 2015 à août 2016. Il est également directeur de l’Observatoire de la radicalisation à la Maison des...
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Romain Caillet
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Alors qu'une prise d'otage impliquant un réfugié iranien engagé dans la cause de l'Etat islamique a pris fin à Sydney lundi 16 décembre, ShamiWitness, un propagandiste anonyme sur Twitter, a récemment été arrêté par la police indienne. Si le premier montre un degré d'implication extrême dans le djihad, le deuxième en revanche ressemble davantage à un activiste parfaitement inséré socialement.

Atlantico :  Quelle typologie pouvons-nous faire de ceux qui soutiennent l'Etat islamique en fonction de leur degré d'implication et de dévouement ?

Farhad Khosrokhavar : Les degrés d'implication sont divers. Le plus généralement, celui qui soutient l'Etat islamique se contentera de relayer des informations de la part d'officiels ou de leurs soutiens actifs identifiés. Dans le degré supérieur, ce rôle de relai de l'information s'apparentera davantage à de l'activisme, confiné à internet ou pas, avec des propos prosélytistes ou propagandistes. Mais il peut également y avoir ceux qui préfèrent contribuer financièrement. Le plus souvent, ces soutiens à l'Etat islamiques conjuguent plusieurs de ces attitudes, avant d'aller parfois apporter un soutien concret en se déplaçant sur le terrain.

Romain Caillet : On peut considérer Shamiwitness (récemment arrêté en Inde ndlr) comme étant un journaliste islamiste, et également un sympathisant djihadiste. Il y a effectivement différentes catégories de personnes engagées en faveur de l'Etat islamique. Ceux que l'on connaît et qui partent combattre en Irak ou en Syrie, et ceux qui, pour différentes raisons, ne rejoignent par l'EI. On peut en dénombrer de de deux types. Ceux qui ne peuvent pas y aller parce qu'on les en empêche, et ceux qui sont trop intégrés socialement, ou encore qui ont des attaches familiales. Shamiwitness n'était pas un djihadiste au départ, c'était davantage un musulman engagé. On a pu voir au fil du temps une radicalisation de ses tweets, ironisant sur le sort de combattantes kurdes par exemple. la confrontation avec d'autres twittos (utilisateurs de twitter ndlr) a pu également le pousser dans ses retranchements.

Peut-on observer que certaines de ces catégories correspondent à des phases, des incubateurs allant vers une allant vers une plus grande implication ?

Farhad Khosrokhavar : Les différentes phases de soutien à l'Etat islamiste ne sont pas toujours liées les unes aux autres. Ils peuvent commencer par une curiosité et une empathie, alors que la radicalisation, elle, s'installe effectivement dans un processus progressif. Par le passé, il s'étalait sur le temps moyen, la radicalisation pouvait prendre plusieurs mois. Aujourd'hui, quelques semaines suffisent pour embrigader un simple supporter sur Twitter vers le djihad. Si l'on veut faire une typologie, il faut premièrement évoquer le rôle fondamental de la classe sociale. Beaucoup de jeunes qui se radicalisent sont exclus économiquement. Mais étonnamment, on observe également une recrudescence des supporters de l'Etat islamique chez les classes moyennes, le plus souvent éduquées, et qui n'ont pas à faire face à des problèmes économiques majeurs. Il est également intéressant de constater que la radicalisation se déroule désormais chez des très-jeunes. Là où auparavant la période pré-djihadiste se situait entre 19 et 30 ans, elle oscille aujourd'hui entre 15 et 17 ans. De même, on observe qu'aujourd'hui les femmes occupent une bonne proportion des candidats au djihad, ou à un rôle de soutien sur place.

>> voir également Apprenties califettes : quand l'Etat islamique excelle à recruter de jeunes occidentales via les réseaux sociaux

L'évolution des conversions est aussi à considérer, car près de 30% de ceux qui partent au djihad se sont convertis peu avant. Et les conversions vers un islamisme ultra-fondamental concernent aujourd'hui aussi bien des chiites, que des catholiques, des protestants, et même des juifs (deux cas observés en France). La palette de conversion est donc extrêmement diversifiée.

Une santé psychique défaillante est également une caractéristique que l'on retrouve dans énormément de cas différents. Le psychologue qui avait diagnostiqué Mohammed Merah par exemple le décrivait comme fragile, tout comme l'agresseur du soldat à la Défense. Le preneur d'otage de Sydney a manifestement beaucoup de problèmes également. Il se sentait persécuté, était converti au sunnisme depuis plusieurs années, a été condamné pour agression sexuelle… Il réunit en somme plusieurs traits d'une personnalité border-line.

Romain Caillet : L'intégration sociale est une donnée fondamentale pour prédéterminer le passage du supporter à celui qui part combattre. Dans mes échanges avec certains d'entre-eux, j'ai pu remarquer il est vrai des profils socio-culturel très bas, mais d'autres ont aussi une éducation, et ne font aucune faute d'orthographe et écrivent dans style très bon, avec des vraies références culturelles. Mais ces derniers, qui quittent une situation enviable pour partir combattre demeurent minoritaires.

Comment expliquer oi le fait de se défouler virtuellement, de manière anonyme, est-il révélateur de notre société ? Qu'est-ce que cela peut traduire ?

Farhad Khosrokhavar : C'est le fait de ce que l'on pourrait appeler le malaise européen. Aux Etats-Unis, on dénombre une centaine de djihadistes pour 260 millions d'habitants. L'Australie, pour 30 millions d'habitants, en est à 70 djihadistes. La proportion européenne est des plus élevées. La France par exemple, en est vraisemblablement à un millier aujourd'hui.

Ces jeunes qui partent pensent qu'il n'y a pas d'horizon d'espérance en Occident, que le futur est bloqué, ou qu'ils ne peuvent pas réaliser de nobles idéaux au sein des sociétés où ils vivent. Ce n'est plus l'exclusion économique qui prévaut, c'est beaucoup plus profond. L'imitation joue aussi un rôle très important, de nombreuses études montrent qu'avoir un ami (que l'on connaît même virtuellement) qui part en Syrie ou en Irak peut déclencher un départ pour le rejoindre.

"La plupart des soutiens sur internet -que l'on pourrait qualifier de "fanboys"- sont loin de devenir des membres de l'Etat islamique" a déclaré Peter Neumann, directeur de l'ICSR. Par exemple, Ghazishami, un adolescent britannique, a été confronté à l'hostilité de djihadistes à force d'exprimer son engagement extrême pour la cause djihadistes tout en déclarant qu'il ne souhaitait pas combattre. Peut-on parler d'inconséquence dans ce type d'attitude ?

Farhad Khosrokhavar : Outre les jeunes qui montrent un soutien de manière il est vrai un peu juvénile, Il se distingue deux types de motivations. Au départ, et cette motivation existe toujours, il s'agissait de défendre un peuple opprimé contre un dictateur, Bachar el Assad. Aujourd'hui, c'est davantage une volonté de défendre un Etat, de participer à sa création, en somme de faire partie de l'Histoire. Et cette deuxième motivation a permis à beaucoup de djihadistes sans vocation de trouver une bannière, de s'engager dans un djihad. Pour autant, le désir n'est pas forcément de changer de vie, mais d'avantage d'avoir un combat, et des valeurs auxquels ces jeunes (et moins jeunes) se sentent proches.

Romain Caillet : Je pense que pour une majorité de ces supporters de l'Etat islamique, et bien qu'ils aient bien entendu au départ une sensibilité musulmane, c'est aussi un moyen de se défouler après une journée de travail. Les réseaux sociaux deviennent donc un défouloir entre les pro-PKK, les pro-islamiques, les anti-djihadistes… Un peu à la manière d'un forum de discussion, ou encore des commentaires à la suite d'un article.

Pourtant, ces derniers entretiennent un débat, et donc une visibilité qui bénéficie à la communication de l'Etat islamique. Qu'est-ce qui prédetermine alors le fait de remplir un rôle comme celui de Shamiwitness, soit un propagandiste sophistiqué, dans l'armée extérieure de l'Etat islamique ?

Farhad Khosrokhavar : Certains pensent qu'ils ont une tâche plus importante que celle d'aller combattre sur le terrain, et c'est sans doute le cas de Shamiwitness qui publiait des articles d'une grande qualité, avec une connaissance fine de la Syrie et de la région, jusqu'à être repris de nombreuses fois par des journalistes occidentaux. Il y a une volonté de mettre à disposition, de servir l'Etat islamique de la meilleure manière possible. Ben Laden a fait le djihadiste épisodiquement, mais il n'a pas participé à l'attaque du 11 septembre 2001 contre les Etats-Unis.

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