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Ces discrètes mais bien réelles évolutions dans la prononciation des mots français.
It's evolution baby!
Ces discrètes mais bien réelles évolutions dans la prononciation des mots français
Publié le 05 décembre 2014
Figée, la langue française ? Que nenni ! Sans vous en rendre compte, vous prononcez sans doute un certain nombre de mots d'une manière différente de celle de vos grand-parents, voire de vos parents. Suivez les explications du linguiste Claude Hagège, professeur honoraire au Collège de France.
Claude Hagège est linguiste, professeur honoraire au Collège de France et lauréat de la médaille d'or du CNRS.Il est l'auteur de Contre la pensée unique (Odile Jacob, 2012)
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Claude Hagège
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Figée, la langue française ? Que nenni ! Sans vous en rendre compte, vous prononcez sans doute un certain nombre de mots d'une manière différente de celle de vos grand-parents, voire de vos parents. Suivez les explications du linguiste Claude Hagège, professeur honoraire au Collège de France.

Atlantico : A-t-il été constaté entre les générations actuelles et celles de leurs grands-parents ou arrière-grands-parents, une différence notables dans la prononciation de certains mots ?

Claude Hagège : Il est tout naturel que les langues du monde évoluent. Ce changement dans la langue est dû soit à des motifs internes, soit à une langue extérieure qui exerce une pression sur elle. Mais la prononciation n'est pas la seule à évoluer, la grammaire aussi est concernée. Beaucoup de mots sont nouveaux, qui sont dus à la pression de la modernité, comme cela peut se voir dans les domaines de l'informatique et du commerce. Avec l'américanisation à outrance, là où je dis "directeur" ou "gestionnaire", la plupart des gens ne savent plus dire que "manager". On en a même fait un adjectif, "managérial", dont il est permis de douter qu'il soit autant prononcé chez les anglophones.

Mais il n'y a pas que le champ lexical qui soit sous influence extérieure : la phonétique est également concernée. Il nous arrive par exemple de prononcer à l'anglaise des mots qui sont pourtant de facture française, comme "challenge", qui est un emprunt fait par l'anglais au français ancien. A la place, j'emploie le terme "défi", mais si je devais être amené à utiliser "challenge", eh bien je le prononcerais à la française. Par affectation ou par snobisme pro américain, la plupart des Français prononcent ce mot d'une manière s'approchant plus ou moins de la manière anglaise.

On constate un certain nombre d'évolutions sur le plan de la grammaire également. Par exemple, là où il conviendrait en français classique de dire "le quatrième footballeur du monde", du fait de l'influence de l'anglais la plupart des gens disent "le quatrième meilleur footballeur du monde". En français classique il n'est nul besoin d'ajouter un comparatif comme en anglais, où l'on dit : "the fourth better soccer player" ; "soccer player" signifiant "joueur de football", ce qui me permet de préciser au passage que l'utilisation du terme "football" est typique du snobisme français, puisque le mot n'existe presque pas en Angleterre et encore moins aux Etats-Unis, et que c'est une expression française prise sur de prétendus mots anglais.

Des différences existent bel et bien entre les générations, mais cela est tout à fait normal. La langue que parle l'arrière-grand-père ne peut pas être la même que celle de son arrière-petit-fils, puisque chacun s'inscrit dans une époque différente et qu'entre-temps la langue a changé.

La prononciation du "r" aurait radicalement changé aux alentours du XVIIe siècle, passant du "r" roulé au "r" parisien. Des changements aussi notables sont-ils intervenus plus récemment ?

Les différences importantes avec aujourd'hui se trouvent dans le passé éloigné. Par exemple la diphtongue "oi"(qui s'écrit phonétiquement "wa") de "roi", "moi" ou "toile", s'est pendant longtemps, jusqu'en en 1789, prononcée "oué". Lorsque les émigrés sont rentrés en France lors de la Restauration, ils ont été très surpris de constater que le mot "roi" se prononçait désormais "rwa". Cette prononciation est celle du peuple de Paris. Il s'agit donc d'une modification très importante, introduite par le fait que la commune insurrectionnelle de Paris, au moment où la République est agressée par l'Europe tout entière, se trouve sous le régime de la Terreur, et ce jusqu'à la mort de Robespierre en 1794. Cet épisode dramatique de l'histoire de France a transformé un certain nombre de prononciations. Le "r" n'a pas fait exception : alors qu'il était considéré comme plus élégant de le prononcer de manière roulée, c'est la manière de parler du peuple de Paris – celle d'aujourd'hui, donc – qui l'a emporté. En France le roulement du "r" existe aujourd'hui en Bourgogne, dans une partie de l'est ou dans le sud-est de la France, mais cela dit, dans la mesure où la norme du français est celle de Paris, ou à tout le moins des villes se trouvant au-dessus de la Loire, le "r" grasseyé (c'est son nom) est la prononciation officielle du "r" français. En l'occurrence il s'agit moins d'une question de générations  que de différences spatiales.

A quelle époque la plus proche faut-il remonter pour constater les différences de prononciation les plus frappantes avec aujourd'hui ?

Entre le haut Moyen-âge (8e et 9e siècles) et la Renaissance, c'est-à-dire sur une période de 600 à 700 ans, le français a considérablement évolué. A mesure que la langue nationale s'est émancipée par rapport au latin, le français a conquis un ensemble de traits qui ont fait son identité. On peut ensuite considérer que depuis la Renaissance, ou plus près encore, depuis le début de la monarchie absolue, le français possède pour l'essentiel ses traits phonétiques actuels, à l'exception du "r" et du "wa", qui sont considérés comme des acquis de la Révolution, c'est-à-dire de la mainmise parisienne sur le territoire français. Il existe encore des régions où vous pourrez entendre des prononciations du type "le roué c'est moué" en lieu et place du "roi c'est moi", et il est amusant de noter qu'alors que le premier était autrefois considéré comme élégant et le second comme vulgaire, cela s'est inversé.

Au début du 19e siècle, la phonétique des mots était donc définitivement figée, identique à celle que nous connaissons aujourd'hui ?

Absolument. Et je dirais même que votre problématique, à savoir l'évolution phonétique des consonnes et des voyelles en français, me surprend, car on ne relève pas de changement véritable. Les évolutions sont ailleurs : de plus en plus de gens disent par exmeple "c'est une des filles la plus jolie que je connaisse", au lieu de "c'est une des filles plus jolies que je connaisse". Et encore, c'est à supposer qu'ils emploient le subjonctif, car bien souvent ils diront "que je connais". Il s'agit d'une évolution grammaticale récente très nette, mais qui n'est pas du tout phonétique. Il en va de même pour une expression du type "un espèce de livre" : le masculin de "un" fait pression sur le mot "livre", alors qu'en français classique il faudrait dire "une espèce de livre", puisque "espèce" est féminin. "La robe qu'elle a mis" – au lieu de "mise" – est une formule moderne qui consiste à abandonner l'accord du participe. Vous noterez que je ne dis pas que c'est incorrect ou fautif, je me contente de remarquer qu'il s'agit d'usages répandus. Le nombre de personnes qui font l'accord est décroissant, mais je ne le condamne pas, c'est une évolution.

A la réflexion, je relèverai tout de même une évolution phonétique, qui a été soulignée partout. Les filles principalement, mais aussi les garçons, prononcent un "e" muet à la fin des mots se terminant pas une consonne. Je l'entends chez mes étudiants, qui disent par exemple "est-ce que tu as aimé ce film-e ?", ou bien "elle est sympa cette fill-e", ou encore "il est pas mal le cours de ce prof-e", "tu vas pas en cour-e" ? etc. Tendez l'oreille, vous vous rendrez compte que beaucoup de personnes ne terminent plus les mots aussi nettement qu'avant.

C'est donc un des rares domaines dans lesquels on peut relever une évolution de la prononciation qui n'est pas due à la pression de l'anglais. C'est une pression purement interne. Mais le phénomène ne s'arrête pas là, les voyelles peuvent aussi être suivies de ce "e" qui n'a rien à y faire : "merci-e". Cette prononciation moderne ne peut que se transmettre aux enfants, et ainsi de suite.

A quand remonte ce changement ?

Je suis sensible à ce changement depuis une quinzaine d'années, mais il serait malhonnête de ma part de considérer que le phénomène est né à ce moment-là. C'est une pure évolution interne, que l'on peut considérer comme s'inscrivant dans un cycle, car contrairement à ce que l'on pourrait croire, ce n'est pas un commencement absolu, mais la résurgence d'un phénomène ancien. En effet, au 16e siècle les "e" muets ne l'étaient pas, justement : on les prononçait, c'est pourquoi on les a mis par écrit. Le "e" revient dans le nord, principalement dans les milieux bourgeois mais pas seulement, alors que dans le  midi, l'abandon du "e" n'a pas eu lieu.

Ce qui entre en cohérence avec le fait que la Révolution est venue de Paris, et non des provinces…

Cela confirme effectivement que la Révolution est un phénomène essentiellement parisien, d'autant que l'on sait que les langues régionales étaient pourchassées par la Convention. Le "e" n'est pas devenu muet dans certaines provinces, car elles étaient monarchistes, tout simplement. Les problèmes que l'on croit purement phonétiques et linguistiques, en réalité, aussi politiques.

Propos recueillis par Gilles Boutin

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Cerisier
- 04/12/2014 - 16:18
oups
L'anglais est une langue qui a intégré un immense vocabulaire étranger en particulier français et c'est un immense avantage pour elle.
Le français intègre maintenant du vocabulaire anglais, si ce n'était l'impression de dévalorisation de la culture française que cette invasion succite chez les détracteurs de la culture anglo-saxonne, nous devrions tous nous réjouir.
Cerisier
- 04/12/2014 - 16:14
Oui à l'invasion de l'anglais !
L'a
Marie Harel
- 02/12/2014 - 20:55
Régression et transgression ne sont pas un signe de progrès
L’abandon des règles grammaticales qui régissent l’accord des participes passés est une transgression que la « pression du masculin » sur le mot "espèce" double d’une violation du principe de l’égalité (des…genres!!!) si chèrement défendue par les féministes et leurs alliés.
La robe « qu'elle a mis" – au lieu de "mise" » n’a rien de «moderne » mais signale un mépris des règles aui consacre cet "enseignement de l'ignorance" qui a remplacé l'instruction publique. Les militants égalitaristes qui tiennent les rênes (notamment la définition des programmes) de l’Education nationale ont élevé cette abdication devant la facilité au rang de norme absolue. La suppression des notes en est le dernier avatar.
En affirmant que la transgression devient légitimement la norme, une évolution naturelle, un symbole de « modernité », C. Hagège se fait l’allié objectif des fossoyeurs de l’école de la transmission, victime de ce genre (et non cette genre) d’interprétation subjective. Il s’agit d’une prise de position idéologique, et une abdication devant la perversion de l’égalité, l’égalitarisme, ce tropisme responsable de la débâcle scolaire .