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Pourquoi la lutte contre le terrorisme califal passe par la remise en cause des fondements mêmes de l’islam sunnite et pas seulement pas la désignation de "bons" ou de "mauvais" musulmans
Publié le 30 novembre 2014
Les auteurs de cet essai démontrent que le chaos syrien est devenu l'épicentre d'un conflit désormais globalisé qui oppose à la fois les musulmans sunnites aux chiites, et le nationalisme à une utopie califale aux ambitions planétaires. Extrait de "Le chaos syrien", de Randa kassis et Alexandre del Valle, publié chez Dhow éditions (2/2).
Alexandre del Valle est un géopolitologue et essayiste franco-italien. Ancien éditorialiste (France Soir, Il Liberal, etc.), il intervient à l'Ipag,  pour le groupe Sup de Co La Rochelle, et des institutions patronales et européennes, et est...
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Anthropologue et opposante syrienne, Randa Kassis est fondatrice du Mouvement de la société pluraliste et ancienne membre du Conseil national syrien.
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Les auteurs de cet essai démontrent que le chaos syrien est devenu l'épicentre d'un conflit désormais globalisé qui oppose à la fois les musulmans sunnites aux chiites, et le nationalisme à une utopie califale aux ambitions planétaires. Extrait de "Le chaos syrien", de Randa kassis et Alexandre del Valle, publié chez Dhow éditions (2/2).

Pour revenir à la problématique de l’islamisme radical et à son antithèse qu’est le nationalisme arabe militariste, il est temps de sortir du dilemme stérile et manichéen qui ne laisserait le choix, à l’instar de l’Algérie ou de l’Egypte, qu’entre « la peste du nationalisme éradicateur ou le choléra de l’islamisme jihadiste ». C’était d’ailleurs là l’objectif majeur des premiers révolutionnaires arabes actifs sur les réseaux sociaux et avides de liberté, de justice, de laïcité et de démocratie… avant que les adeptes du totalitarisme vert ne leur volent leurs révolutions.

Nous pensons toutefois que l’Hiver islamiste, qui a succédé au Printemps arabe, n’a pas vocation à durer éternellement. Il n’est pas une fatalité ou un fléau irréversible. Premièrement, parce que l’histoire s’accélère et parce que « le pire n’est jamais certain » ; deuxièmement, parce que la folie totalitaire des islamistes (tant jihadistes salafistes que Frères musulmans élus démocratiquement en Egypte, au Maroc ou en Tunisie) a déjà contribué à « vacciner » nombre d’Arabes qui finiront, selon nous, par sortir tôt ou tard de leur hibernation obscurantiste et de leur passivité face au « fascisme théocratique » dont ils sont les premières victimes. Après avoir essayé ou subi la solution islamique, les masses arabo- musulmanes prendront conscience en effet que l’islam politique n’est pas forcément plus vertueux et bénéfique que la dictature nationaliste ou les valeurs occidentales honnies…

Comme nous l’avons montré tout au long de cet ouvrage, la situation qui prédomine actuellement dans les pays arabo-musulmans – et a fortiori en Syrie – est, certes, à bien des égards, inquiétante, tant du point de vue de l’avancée démocratique – inexistante dans la plupart des pays, excepté la Tunisie et dans une moindre mesure le Maroc – que de celui de la sécurité et de la paix. Dans nombre de pays en effet (Libye, Syrie, Yémen, Irak, Somalie, Mali, Jordanie, pays du Golfe, etc.), les islamistes les plus fanatiques remplissent le vide étatique. Ils promettent de renverser les pouvoirs taghout en place. Et depuis ledit « Printemps arabe », le « terrorisme califal » ne s’est jamais aussi bien porté. Nombre d’experts envisagent les scénarios les plus pessimistes, y compris celui d’une remise en cause des frontières du Moyen-Orient et de l’équilibre instauré depuis la chute de l’Empire ottoman qui donna naissance à nombre d’Etats de la région conformément au partage des accords de Sykes-Picot (voir chapitre I). Il est vrai que le monde arabo-musulman est toujours prisonnier de sa « tentation obscurantiste » et que la solution islamique n’a pas encore été essayée dans suffisamment de pays pour que les peuples s’en éloignent massivement à mesure que l’épreuve des faits augmente son discrédit.

Une nouvelle génération d’intellectuels anti-obscurantistes et laïques

Mais des signes avant-coureurs qui ne trompent pas donnent des raisons d’espérer pour le futur. Les blogs arabes, très fréquentés par la génération des révolutionnaires à l’origine du Printemps arabe, les prises de position d’intellectuels, d’artistes, de journalistes et même de politiques laissent entrevoir depuis des mois une réelle lueur d’espoir, tant la parole, même athée, laïque, progressiste, libérale ou réformiste ne cesse de se libérer en réaction à la barbarie islamiste. La geste monstrueuse des fanatiques de Da’ech ne doit pas conforter d’après nous les seuls scénarios catastrophistes, car les jihadistes, trancheurs de gorge, qui diffusent dans le cadre de leur stratégie de la sidération leurs actes atroces, révoltent encore plus de musulmans qu’ils n’en fascinent. Certes, ils parviennent à susciter encore bien trop de ralliements. Mais la barbarie verte commise au nom de la conception totalitaire des salafistes et de leur interprétation du Coran et de la charià a déjà commencé à provoquer dans nombre de pays arabes et musulmans et au sein de l’intelligentsia arabe éclairée non seulement des réprobations et des indignations – souvent stériles, car non suivies de solutions de fond –, mais aussi tout un courant de réflexion critique « islamiquement incorrect », ce qui est bien plus encourageant et profond.

Cette nouvelle école de pensée critique, qui n’est pas seulement incarnée par des laïcistes ou des athées militants, mais aussi par des croyants réformistes décidés à « rouvrir les portes de l’ijtihad » de l’islam sunnite – hélas sclérosé et bloqué depuis le xe siècle –, ne se contente plus comme avant d’interpeller les extrémistes violents en les accusant d’être l’« inverse de l’islam » ou de « mauvais musulmans ». Elle n’est plus seulement incantatoire et formelle. Elle ose désormais pointer du doigt et critiquer les fondements mêmes de l’islam sunnite-orthodoxe sclérosé, dont toute une scolastique classique justifiant théologiquement la violence et l’infériorité des « infidèles » sert (hélas encore aujourd’hui) de source de légitimation aux égorgeurs qui ont prêté allégeance au califat d’Abou Bakr al-Baghdadi, aux diverses franchises rivales d’Al-Qaida, au Hamas ou à d’autres mouvances jihadistes (Boko Haram, Chebab, etc.).

A l’évidence, l’islamisme jihadiste n’a pas surgi de nulle part. Il ne vient ni du bouddhisme, ni du judaïsme, ni de l’hindouisme, ni du christianisme. Il vient de l’islam sunnite et plus précisément d’un courant qui est hélas dominant et officiel dans les pays sunnites du Golfe. Il n’a jamais été dénoncé dans ses fondements théologiques et sources canoniques par ceux qui contrôlent les lieux saints (haramaïn) de l’islam, à commencer par cet étrange pays producteur de fanatisme qu’est l’Arabie saoudite. Il est par conséquent non pas une simple « réaction » à l’injustice des « satans » Israël ou Etats-Unis, mais une « maladie qui gangrène le corps même de l’islam » (Soheib Bencheikh) depuis des siècles déjà, bien avant la création même des Etats-Unis et d’Israël, et avant la colonisation. Il ne vient donc pas « de l’extérieur », mais de l’intérieur de la Oumma, hélas peu habituée à se remettre en question et trop souvent prompte à « jeter le bébé du progressisme avec le bain de l’anticolonialisme revanchard ».

Il est également évident qu’il ne sera pas détruit dans ses fondements théologiques au moyen de bombardements aériens qui tuent tant de civils innocents, quant à eux pris en otages comme en boucliers humains par ceux qui « préfèrent la mort à la vie ». D’après les nouveaux penseurs du réformisme sunnite, seules une « désacralisation » (Abou Zeit, Soheib et Ghaleb Bencheikh, etc.) et une remise en cause de certains fondements théologiques de l’islam sunnite (notamment hanbalite, hélas au pouvoir en Arabie saoudite) pourront permettre de vaincre les trancheurs de gorges jihadistes qui s’appuient (qu’on le veuille ou non) en partie sur des textes canoniques légaux jamais réformés et malheureusement toujours enseignés dans les mosquées des grands pays musulmans adeptes de l’orthodoxie sunnite.

Il ne faut jamais perdre de vue le fait que ceux-là mêmes qui feignent de combattre les terroristes islamistes aux côtés des Occidentaux, notamment le Qatar, le Koweït, les Emirats, ou l’Arabie saoudite, appliquent officiellement et distillent chez eux puis dans le monde entier une doxa islamique d’inspiration hanbalite-wahhabite-salafiste – référence des jihadistes –, qui n’est pas une hérésie, mais un courant officiel du sunnisme reconnu par les trois autres écoles sunnites, shaféisme, hanafisme et malikisme (voir glossaire)…

Extrait de "Le chaos syrien", de Randa kassis et Alexandre del Valle, publié chez Dhow éditions, 2014. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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