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Plan B

Partenaires amoureux en réserve : comment la technologie a changé nos vies en nous aidant à garder plusieurs fers au feu

Publié le 05 novembre 2014
Une récente étude réalisée par Jason Dibble et parue dans Computer in human Behavior décrypte l'attitude de ceux qui restent "disponible" amoureusement bien qu'en couple. D'après lui, le modèle sociologique établi par Caryl Rusbult dans les années 1980, qui consistait à affirmer que plus une personne investissait dans son couple (temps, argent, énergie) moins elle était à même de trouver d'autres personnes, ne tient plus.
Michelle Boiron
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Michelle Boiron est psychologue clinicienne, thérapeute de couples , sexologue diplomée du DU Sexologie de l’hôpital Necker à Paris, et membre de l’AIUS (Association interuniversitaire de sexologie). Elle est l'auteur de différents articles notamment...
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Une récente étude réalisée par Jason Dibble et parue dans Computer in human Behavior décrypte l'attitude de ceux qui restent "disponible" amoureusement bien qu'en couple. D'après lui, le modèle sociologique établi par Caryl Rusbult dans les années 1980, qui consistait à affirmer que plus une personne investissait dans son couple (temps, argent, énergie) moins elle était à même de trouver d'autres personnes, ne tient plus.

Atlantico : En quoi nos modes de vie modernes, où les relations interpersonnelles prennent de plus en plus de place sur les réseaux sociaux et plus globalement sur Internet, ont-ils pu favoriser cette attitude ?

Michelle Boiron : Le schéma traditionnel était l’approche judéo chrétienne de la pérennité du couple et du mariage comme institution. On s’engageait pour la vie entière. C’était une contrainte qui entravait notre liberté mais elle procurait une forme de sécurité. L’évolution de notre société remet en cause ce schéma. En effet,  cette union a très peu de chance aujourd’hui de durer toute une vie.

Le substrat culturel est ainsi en conflit avec la réalité qui conduit les membres du couple à aller voir ailleurs pour assouvir leurs désirs. C’est d’autant plus facile que les réseaux sociaux, les sites de rencontres sur Internet permettent des relations en toute impunité. Il reste que cette liberté se trouve en conflit avec le besoin, qui demeure, de sécurité affective. Les réseaux sociaux vont donc être le moyen à la fois de s’évader de la monotonie du couple à bon compte et de se créer des amis, pour combler le besoin de sécurité. C’est le fameux plan B. C’est là tout le paradoxe de cette nouvelle forme de communication que constituent les réseaux sociaux.

Ces liens sont stockés et accessibles en deux clics en cas de séparation, panne d’affect ou plus si affinités. Cela maintient dans l’illusion d’un lien possible en oubliant parfois qu’il n’est que virtuel ! En revanche ces plans B censés appartenir à notre sphère privée et protégés par des codes d’accès sont parfois démasqués. Hélas même codés et casqués certains se font surprendre, et c’est le drame !

En cas de séparation, de divorce, la perte de cette relation amoureuse génèrera forcément de l’insécurité avec ou sans plan B. Il est urgent de créer une nouvelle instance pour protéger les hommes comme les femmes d’un déséquilibre qui les guettent par absence de valeur refuge comme le mariage. D’autant que ce ressenti semble aggravé dans notre société  qui est anxiogène.

Qu'est-ce qui pourrait pousser ces personnes à conserver des relations potentielles alors qu'elles sont établies dans un couple ?

L’amour qui conduisait au mariage sous entendait un engagement pris, une responsabilité assumée, une certaine éthique, des valeurs partagées qui permettaient de construire sa famille sur la base  d’une sécurité affective à vie. Cette instance s’est aujourd’hui transformée en un contrat qui semble remettre en question la pérennité du mariage parce que les attentes se sont modifiées.

De la sécurité affective acquise sur la durée, considérée comme indispensable pour réussir sa vie, on est passé à la recherche de l’assurance de réussir sa sexualité, indispensable à l’épanouissement personnel. Ce que l’on a gagné en jouissance, on l’a perdu en sécurité ! Alors, ce que l’on a perdu, on cherche à le remplacer. Le risque de la perte de l’amour est là comme une menace permanente qui nous guette à chaque coin de rue et la tentation est omni présente.

La solution d’un ailleurs possible, d’un « tiers sauveur » se constitue comme un refuge. C’est un plan B pour assurer ce qui ne tient plus dans le couple. Une forme d’homéostasie ainsi organisée pour éviter le vide abyssal dans lequel on risque de plonger si la menace de la rupture se concrétise. N’est-ce pas un véritable renversement des demandes : le côté sécure remplaçant la fonction excitatoire transgressive qui constituait, avant, le plan B ?

Cette étude remet-elle vraiment en question l'idée de la psychologie amoureuse que l'on avait dans les années 1980, ou bien c'est davantage la société qui a évolué ?

On ne modifie pas impunément les fondements d’une institution comme le mariage sans conséquences sur le rapport homme / femme. Le siècle dernier a modifié le statut de l’homme. Il s’est perdu dans un univers qu’il pensait maitriser mais qui en fait le dépasse et dont il ne parvient plus à s’échapper. Il s’est éloigné de sa réalité pour prendre l’apparence du « politiquement correct », élargi aujourd’hui au « sexuellement correct ».

L’homme s’est dissout dans le social. Il a perdu la protection, le refuge que constituait son intimité ; le mariage en était le garant. Aujourd’hui pris dans la spirale du paraître, on lui demande de tout réussir et de tout dévoiler : ses passions, ses pensées, ses jardins secrets et aussi sa sexualité. Il est par ce fait examiné, mesuré, évalué par ce monde extérieur sans pitié : business politique, social.

Aujourd’hui, le couple n’est plus une valeur refuge. La gamme des émotions et des sentiments, par essence privés, est mise en mots pour être jetée en pâture au public. Elle perd ainsi sa réalité au risque de s’éteindre. On peut comprendre que cette exposition y compris dans la sphère du couple avec une exigence de réussite, de satisfaction et d’épanouissement garantis est perturbante car idéaliste donc inatteignable. Cette exigence de performances et de réussite dans tous les domaines est difficilement jouable sans une séquence de repos et de sérénité que procuraient le couple et la famille.

Jason Dibble appelle cette attitude "backburner", c'est à dire être en "veilleuse". Son origine tient-elle dans une angoisse vis-à vis de l'amour ?

La société est anxiogène et cela déteint sur tous les compartiments de la vie. La société sur le mode CDD essentiellement liée au contrat de travail s’est étendu aujourd’hui aux contrats comme le mariage. La « preuve » physiologique de l’amour qui dure 3 ans développée dans le livre de Lucie Vincent est tombée à pic pour relativiser l’amour et ses engagements de longue durée et annihiler le caractère définitif de la relation amoureuse. L’amour était là comme une merveilleuse aventure, une rencontre entre un homme et une femme.

L’amour frisait le divin et les heureux élus y plongeaient sans doute ni crainte, pris dans un sentiment océanique qui les dépassaient. Même si le réveil était parfois difficile, l’amour fou était relayé par des sentiments plus profonds. Aujourd’hui l’amour ne tient plus car ses promesses ne sont plus du même ordre. Elles disqualifient le côté magique de l’amour et de l’incroyable alchimie de deux êtres pour une version de l’amour qui se revendique, se quantifie, se mesure, se compare, s’étalonne dans les médias : la question importante n’est plus de l’ordre de l’émotion ou du sentiment, mais bien plutôt de la référence par rapport à une norme extérieure : « Suis-je bien performant ; est-ce que je réponds aux critères qu’une certaine société a définis pour moi ?

Alors une angoisse vis-à-vis de l’amour ? Oui d’un phénomène naturel, humain créer pour le plaisir on en fait un challenge, une compétition avec obligation de résultat qui génère du déplaisir et de l’angoisse.

Quel est le profil psychologique de ces individus qui ne "consomment pas" ?

La peur de manquer, la peur de l’abandon, la peur de ne pas être aimer poursuit l’humain de sa naissance à sa mort. C’est pourquoi la plupart pensait trouver dans le mariage cette sécurité affective dont ils avaient besoin. Ils gagnaient en sécurité ce qu’il perdaient en liberté.

La « Caisse d’Epargne » ne serait plus l’apanage de l’argent mis de côtés pour assurer, elle serait aussi déclinée aussi en « Caisse d’amour » que l’on stockerait dans une banque de données en cas de manque d’amour ? D’ailleurs les réseaux sociaux et leurs fulgurantes réussites en sont les plus beaux témoins. Ils assurent en permanence des liens virtuels qui évitent à l’humain de se sentir seul. Ces mêmes réseaux pour rester dans l’idée Caisse d’Epargne ont quand même proposé de sauvegarder des « Caisses d’ovocytes » ou des « caisses de spermatozoïdes » !

Le téléphone mobile, en son temps a été précurseur et a servi de cordon ombilical à un bon nombre de personnes dépendantes. Le lien électronique virtuel a remplacé le lien réel qui en deux clics permet de rester en contact. L’illusion de la fonction ON et OFF,  génère un sentiment de toute puissance qui n’est pas sans rappeler le nourrisson qui réclame c’est : « où je veux quand je veux, il y a quelqu’un qui sera là pour moi ». Cette assurance-là, est un idéal inatteignable dans la vraie vie. C’est l’équivalent de  « l’inconditionnalité d’une maman ». En revanche elle représente une bouée de sauvetage qui rassure mais incite aussi  à aller toujours voir ailleurs ce qui pourrait servir d’étayage à notre propre défaillance.

Dans quelle mesure la multiplication des divorces depuis les années 1980, et l'atomisation des structures familiales pourrait être impliqué dans cette évolution ?

Aujourd’hui on divorce car le mariage ne remplit plus ses fonctions de famille avec sa valeur refuge. Il devient anxiogène car il est pris dans les mailles du filet du couple. Le mariage sous entendait autrefois la création d’une famille et sa pérennité. Aujourd’hui il sous-entend la réussite du couple avant tout. Dans la réussite du couple la réalisation de chacun est évaluée par sa réussite personnelle, sexuelle, professionnelle…

Vient bien après la réussite des enfants et le sort qu’on leur réserve. L’accompagnement des enfants étaient l’un des premiers objectifs de la famille. On se devait de construire un lieu commun, un foyer pour qu’ils puissent grandir s’épanouir et se réaliser pour qu’ils puissent prendre leur envol. Aujourd’hui la société individualiste fait que chacun est obnubilée par son épanouissement personnel et élimine tout ce qui empêche qu’il se réalise. La famille traditionnelle a laissé la place à la famille recomposée voire décomposée dans laquelle se sont les enfants qui doivent s’adapter pour que les parents « adviennent » ce qu’ils doivent « advenir » ! Les enfants doivent tenir le coup pour que les parents s’en sortent !  Si bien que l’on peut constater que certains parents hommes comme femmes volent à leurs enfants leur départ de la maison en choisissant ce moment pour se séparer donc quitter le nid.

Cela participe à la confusion des générations jusqu’à créer un malaise sur la place de chacun. Quand on connait l’importance de trouver sa place, de la prendre et de la revendiquer il est utile voire vitale de s’interroger.

Les repères de sécurités affectives ne tiennent plus. Cela exige de trouver, pour chaque membre de la famille, en dehors du nid un tiers qui rassure, un lieu qui abrite et une cellule qui assure l’intérim en cas de dissolution de la famille. Alors « un plan B » disponible quelque part parait une nécessité et mieux adapté qu’un appel au secours en pleine tempête. 

 

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