En direct
Best of
Best Of du 13 au 19 avril 2019
En direct
© wikia.com
Qui détient le pouvoir dans les démocraties du XXIème siècle ?
La démocratie à nu
Lobbies, experts, rentiers, citoyens lambdas... : qui détient vraiment le pouvoir dans les démocraties du XXIème siècle ?
Publié le 12 septembre 2014
Dans un monde idéal, le pouvoir en démocratie serait conféré par les citoyens à ceux qui les représentent, et ils ne défendraient que les intérêts de la collectivité. L'épreuve pratique fait pourtant - et parfois nécessairement - intervenir lobbies, groupes d'intérêts divers et organismes supra-nationaux qui parasitent cette transmission.
Pierre-Henri Tavoillot est philosophe, spécialiste de l'histoire de la philosophie politique.Il codirige la collection "Le Nouveau collège de philosophie" (Grasset).Il a notamment publié Tous paranos ? Pourquoi nous aimons tant les complots …  en...
Suivre
Vous devez être abonné pour suivre un auteur.
Abonnez-vous
«Vos abonnements garantissent notre indépendance»
Olivier Vilain est un journaliste d'investigation. Il est l'auteur avec Robert Lenglet du livre Un pouvoir sous influence chez Armand Colin.
Suivre
Vous devez être abonné pour suivre un auteur.
Abonnez-vous
«Vos abonnements garantissent notre indépendance»
Pierre-Henri Tavoillot
Suivre
Vous devez être abonné pour suivre un auteur.
Abonnez-vous
«Vos abonnements garantissent notre indépendance»
Pierre-Henri Tavoillot est philosophe, spécialiste de l'histoire de la philosophie politique.Il codirige la collection "Le Nouveau collège de philosophie" (Grasset).Il a notamment publié Tous paranos ? Pourquoi nous aimons tant les complots …  en...
Voir la bio
Olivier Vilain
Suivre
Vous devez être abonné pour suivre un auteur.
Abonnez-vous
«Vos abonnements garantissent notre indépendance»
Olivier Vilain est un journaliste d'investigation. Il est l'auteur avec Robert Lenglet du livre Un pouvoir sous influence chez Armand Colin.
Voir la bio
Ajouter au classeur
Vous devez être abonné pour ajouter un article à votre classeur.
Abonnez-vous
«Vos abonnements garantissent notre indépendance»
Lecture Zen
Vous devez être abonné pour voir un article en lecture zen.
Abonnez-vous
«Vos abonnements garantissent notre indépendance»
Dans un monde idéal, le pouvoir en démocratie serait conféré par les citoyens à ceux qui les représentent, et ils ne défendraient que les intérêts de la collectivité. L'épreuve pratique fait pourtant - et parfois nécessairement - intervenir lobbies, groupes d'intérêts divers et organismes supra-nationaux qui parasitent cette transmission.

Atlantico : Dans un ouvrage paru en 2005 et intitulé Post-Democracy, le politologue britannique Colin Crouch voit la trajectoire de la démocratie sous la forme d'un arc. Au départ les citoyens étaient complètement exclus du processus décisionnel avant d'y prendre de plus en plus part. Néanmoins, selon lui les démocraties occidentales seraient aujourd'hui sur la pente descente.  Qu'est ce qui permet aujourd'hui de dire que même si les citoyens continuent de voter, le choix des citoyens est mis à mal et vidé de son sens ?

Pierre-Henry Tavoillot : Je ne partage pas cette vision d’un progrès puis d’un déclin de la démocratie : elle a l’inconvénient d’inventer une sorte d’âge d’or qui, à mon sens, n’a jamais existé. La France était-elle plus démocratique dans les années 50 ? Les Etats-Unis, qui niaient les droits civiques des noirs, respectaient-ils davantage le peuple ? Voilà une cause difficile à plaider ! Ce qui est vrai en revanche c’est qu’il y a bien une sorte de "mélancolie démocratique", mais qui est le fruit de la réussite du régime plutôt que de son échec : un niveau de vie jamais atteint, une sécurité inédite dans l’histoire de l’humanité, la paix, une liberté d’expression sans équivalent … Mais une fois qu’on a tout cela, on oublie vite que ce sont des trésors : et on ne voit plus que les difficultés économiques, des inégalités persistantes, des bugs politiques, la rivalité des pays émergeants. La démocratie est, comme dit Pierre Rosanvallon, une promesse infinie qui doit être tenue avec des moyens finis. La déception est inévitable. Ajoutons à cela que son gouvernement est devenu une tâche quasi impossible : une société que l’on connaît de mieux en mieux devient de plus en plus difficile à réformer, le cadre de l’Etat-Nation semble dérisoire face aux enjeux économiques et environnementaux. C’est donc plutôt parce que les défis sont devenus plus amples que le sentiment de perte de maîtrise par le peuple de son destin s’accroît.

Olivier Vilain : Cette conception de l’arc est assez traditionnelle. Colin Crouch n’est pas le seul à l’avoir dit. Elle fait par exemple partie de la tradition de la gauche française, qu’il faut "dépasser la démocratie libérale". C’est pour cette raison que la démocratisation a été un combat, une lutte.

Si l’on souhaite faire un petit peu de provocation, c’est Thiers qui a "imposé" la république, en combatttant les légitimistes et les orléanistes, ainsi qu’une partie de la bourgeoisie d’affaire républicaine. Au cours du XIXème, ces derniers se sont rendu compte que lorsque les sujets se reconnaissaient comme des citoyens et ne souhaitaient plus obéir au Roi, il suffisait de l'abattre pour ouvrir un nouveau régime. La république, elle, comprend en plus la légitimité de la collectivité. Être contre le gouvernement signifie être contre les citoyens, contre l’expression de la volonté générale, ce qui est plus difficile à remettre en cause. Egalement, la république, c’est la possibilité d’être dirigé. Accorder le suffrage universel provoque la crainte de la part des possédants d’être pillés. Thiers, né au milieu du XIXème sait que cette crainte n’est pas fondée, et présage que le peuple votera comme les curés, la presse, et les nobles le veulent.

Entre 1936 et 1947, on voit enfin une grande démocratisation de la société, avec l’affirmation de l’état social qui s’impose après 50 ans de combat (et des communistes en armes dans la rue). A partir de ce moment, on voit une démocratisation élargie, mais toujours soumise à critique de la part du peuple car elle ne va pas assez loin dans le partage des richesses et du pouvoir.

A l’inverse et à partir des années 1980, on voit une hypertrophie des pouvoirs exécutifs, en matière de démocratie sociale. La fin des élections des représentants de la sécurité sociale, et une reprise en main par le gouvernement de bon nombre de services et d'institutions dont les dirigeants étaient jusque-là des représentants. On pourrait l'appeler une dépossession par la sphère politique des questions économique. Cette théorie a beaucoup alimenté le travail de Bourdieu.

Et puis, ensuite, on revient au thème de la construction européenne, de la BCE, du changement de mode de financement de l’économie qui revient aux banques privées, des budgétisations nationales gérées par une instance encore supérieurs à l'état.

Toujours selon le politologue britannique, dans une économie de marché, le pouvoir économique est devenu de plus en plus puissant, jusqu'à prendre le pas sur le pouvoir politique. Peut-on réellement aller jusque-là ?

Olivier Vilain : Oui, il suffit par exemple de regarder deux symptômes : la loi bancaire promise par François Hollande, dissoute au fil de son cheminement législatif et peu impactante, ainsi que le traité transatlantique élaboré par une commission européenne non-élue, et négociée directement par les représentants des lobbys à Bruxelles. Je ne souhaite pas faire de machiavélisme, mais j’ai rencontré tous ces acteurs impliqués dans l'élaboration du traité transatlantique. Le fait qu’ils négocient n’est pas secret. En revanche, ce qu’ils négocient le demeurent. Une ONG du nom de Corporate Europe Observatory (Observatoire de l’Europe des affaires), a obtenu de la Commission - et par un processus légal - la divulgation de son planning de rencontres pour préparer le mandat de négociation, et l’on trouve 110 rencontres avec des représentants de Business europe, qui regroupe les "Medef" européens, de la confédération allemande des entreprises, de la fédération bancaire européenne... Et seulement deux rendez-vous de la confédération européenne des syndicats et de l’association européenne des consommateurs, qui arrivent au bout du processus de décisions. On voit bien le rapport de force, et la représentativité des citoyens. Le traité transatlantique illustre exactement ce court-circuitage du processus démocratique. Les votes sont possibles, mais les décisions sont prises ailleurs.

Pierre-Henry Tavoillot : Là encore, il faut être nuancé. La montée de l’économique est incontestable. Comparez un débat de campagne présidentielle des années 50 et le dernier de 2012 : la part des chiffres, taux, indices est devenue démesurée. Pour autant, il ne me semble pas que les Etats soient "aux ordres" des pouvoirs financiers, ne serait-ce que parce que ceux-ci sont eux-mêmes dans une logique de concurrence farouche et contradictoire.

Cette constatation s'applique-t-elle de la même manière aux Etats-Unis qu'en Europe ?

Olivier Vilain : Oui, car l'emprise du pouvoir économique sur le politique est plus organisé, plus traditionnel et donc beaucoup plus fort, efficace. Le rôle institutionnel de l’argent est important. Dans certaines élections, si vous n’êtes pas millionnaire, vous n’avez aucune chance d’être élu, et vous devez passer des pactes avec des entreprises pour qu’elles financent votre campagne. C’est très clairement expliqué dans un article de Thomas Ferguson, qui a théorisé ce qu’il appelle la "Golden rule", dans une publication assumée par l’université de Chicago, pourtant le temple de la pensée néo-libérale.

Les Etats-Unis, s'ils se trouvent bien sous le pouvoir des lobbies des grandes industries, quels sont les pouvoirs les plus influents dans les démocraties européennes ?

Pierre-Henry Tavoillot : Pour bien répondre à votre question, il faut distinguer deux conceptions de l’intérêt général. Disons pour faire simple : la française et l’américaine. La première a le culture de l’intérêt général qui passe par l’éradication des intérêts particuliers. L’autre considère que c’est par la multiplication et la concurrence des intérêts privés que l’intérêt général serai atteint. Ce sont là deux logiques antagonistes qui produisent deux défauts symétriques : le déni des intérêts, d’une part ; leur toute puissance, de l’autre. Si, en France, nous avons tant de mal à lutter contre les "conflits d’intérêts", c’est parce que nous ne reconnaissons par leur existence ; alors, qu’aux Etats-Unis, le lobby — c’est-à-dire le couloir, l’antichambre, autrement dit le lieu obscur où l’on peut orienter la loi avant qu’elle existe — est reconnu comme un espace politique à part entière. Entre ces deux logiques, nous assistons à une certaine forme de convergence. Depuis 1995, des règles précises ont été définis pour encadrer le travail des lobbies : ils doivent se déclarer, et respecter un code conduite. Cette pratique s’est étendu à l’Union européenne depuis 2008 : un registre existe où les lobbies doivent se déclarer et suivre des pratiques clairement définies. Le couloir devient ainsi moins obscur et l’action d’influence plus apparente. L’abolition des intérêts est un rêve français ; leur toute-puissance est un cauchemar américain : il faut nous réveiller en cherchant la juste mesure. Vous le voyez le diagnostic que je propose tente de se place à mi distance de la naïveté et de la paranoïa.

J’ajouterai que, pour ce qui est de la France, la chasse au "conflit d’intérêt" peut vite atteindre ses limites : veillons à ce qu’elle ne nous livre à des personnes … sans aucun intérêt !

Si les institutions demeurent, peut-on encore parler de démocratie dans ce cas ? 

Pierre-Henry Tavoillot : Il faut juste s’entendre sur ce qu’est la démocratie. Pour moi, elle n’est pas d’abord définie par la participation du peuple à la décision publique ni par une sorte de mystique du peuple. L’esprit démocratique, c’est un processus en quatre temps. Pour qu’il y ait "peuple démocratique", il faut : premièrement des élections libres ; puis une délibération publique et ouverte (impliquant qu’on puisse changer d’avis) ; une décision politique ; et enfin une reddition de compte. Ces quatre moments sont tous nécessaires pour parler de démocratie (même s’ils peuvent prendre des formes très diverses dans l’histoire et dans le temps) ; et quand l’un d’entre eux fait défaut, le dispositif ne fonctionne plus. J’insiste sur le troisième moment de la décision : il exige des hommes politiques qui les prennent (et non le peuple, qui est une entité abstraite). C’est la condition de la responsabilité. Tant que nous continuerons de rêver d’une démocratie directe conviviale et consensuelle, où toutes les voix seraient prises en compte nous continuerons de détester tout espèce de régime existant. Il faut se convaincre de ce que disait Churchill avec profondeur : "La démocratie est le pire des régimes à l’exception de tous les autres qui ont été expérimentés".

Olivier Vilain : Je ne parlerai pas de démocratie, c’est davantage une pièce de théâtre où les acteurs ont de moins en moins de dialogue. Sur les dernières élections présidentielles, les programmes ont été faits de telle manière pour qu’un grand nombre d’électeurs puissent se tromper sur la finalité de la politique qui est menée.

Propos recueillis par Carole Dieterich et Alexis Franco. 

Les commentaires de cet article sont à lire ci-après
Articles populaires
Période :
24 heures
7 jours
01.
Et rien ne se passa comme prévu (par les progressistes)... : 2019 ou l’effondrement des promesses du monde de 1968
02.
La Belle au bois dormant est un "conte sexiste" : supprimé dans certaines écoles!
03.
Sauver la France en travaillant plus, pourquoi pas… Pourquoi le diagnostic initial ne correspond que de loin à la réalité vécue par les Français
04.
La guerre du pétrole n’aura pas lieu. Mais avec Donald Trump qui veut asphyxier l’Iran, on joue avec le feu
05.
Travaux à Paris : « Je creuse donc je suis ! »
06.
Une série d’erreurs serait à l'origine de l’incendie de Notre-Dame de Paris
07.
Pourquoi la France est malade de son immobilier
01.
Pourquoi les 50 morts musulmans de Christchurch pèsent-ils tellement plus lourd que les 200 morts chrétiens du Sri Lanka ?
02.
Manon Aubry découvrira-t-elle que la FI est une secte stalinienne avant ou après les élections ?
03.
La Belle au bois dormant est un "conte sexiste" : supprimé dans certaines écoles!
04.
Le coupable dans l’incendie de Notre-Dame : le progressisme
05.
Et rien ne se passa comme prévu (par les progressistes)... : 2019 ou l’effondrement des promesses du monde de 1968
06.
De #GaspardGlanz au passé de Nathalie Loiseau, ces clashs qui soulignent la mentalité de guerre civile qui gagne les esprits français
01.
Le coupable dans l’incendie de Notre-Dame : le progressisme
02.
Pourquoi les 50 morts musulmans de Christchurch pèsent-ils tellement plus lourd que les 200 morts chrétiens du Sri Lanka ?
03.
Pourquoi les erreurs européennes dans le traitement de la crise financière de 2008 sont les racines de la guerre commerciale entre les Etats-Unis et l’UE
04.
Brûler l’ENA ? Pour la reconstruire plus belle encore?
05.
Névroses nationales : et la France de demain, vous la voulez à l’identique ou conscientisée ?
06.
De #GaspardGlanz au passé de Nathalie Loiseau, ces clashs qui soulignent la mentalité de guerre civile qui gagne les esprits français
Commentaires (22)
Ecrire un commentaire
Vous devez être abonné pour rédiger un commentaire.
Abonnez-vous
«Vos abonnements garantissent notre indépendance»
Nos articles sont ouverts aux commentaires sur une période de 7 jours.
Face à certains abus et dérives, nous vous rappelons que cet espace a vocation à partager vos avis sur nos contenus et à débattre mais en aucun cas à proférer des propos calomnieux, violents ou injurieux. Nous vous rappelons également que nous modérons ces commentaires et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à nos conditions d'utilisation.
*Toute validation est définitive, vous ne pourrez pas rééditer votre commentaire.
Ganesha
- 07/09/2014 - 19:41
Spéculation Boursière
Cher Anguerrand, vous cherchez à ce que notre pays notre pays économise 20 milliards par an ! Et vous êtes prêt pour cela, à vous retrouver accusé de ''Crime contre l'Humanité'' devant un Tribunal International, à Nuremberg ou La Haye ! Réalisez-vous que vous pouvez obtenir une somme équivalente en vous faisant prêter par la BNP ou la Société Générale, quatre ''traders'' de génie, tels que Jérôme Kerviel !
Vous les laissez se connecter pendant quelques heures aux ordinateurs de la spéculation boursière et ''hop, in the pocket'' ! (dans la poche)
Ganesha
- 07/09/2014 - 19:31
Revenu Universel
Cher Benvoyons, là aussi, environ une fois par mois, j'explique sur ce site que dans le ''Revenu Universel'', le travail existerait toujours, tel que nous le connaissons, avec même des entreprises privées ! Mais les salaires ne seraient plus que des ''compléments incitatifs'' ! A chaque employeur de déterminer une somme suffisamment attractive. Mais deux règles supplémentaires : l'obligation, en tout cas, pour la Société (l’État) de fournir immédiatement, à tous, un travail sur simple demande. Et, évidemment, la ''Préférence Nationale'', sinon nous verrions la planète entière débarquer chez nous. Ce sera aux autres pays d'adopter notre système chez eux. Et je rappelle, comme indiqué ci-dessus, la limite de l'éventail des revenus et des patrimoines. J.L. Mélenchon proposait, très généreusement, une échelle de 1 à 20 !
S'il vous plaît, évitez d'agiter frénétiquement le tibia (gauche?) que vous pensez être une authentique relique de Joseph Staline : même l’Église Catholique ne croit plus à ce genre de pouvoir miraculeux !
Benvoyons
- 07/09/2014 - 18:47
Le Revenu Universel c'est quoi? C'est le même salaire pour tout
le monde et dans le monde. Cela ne tient que s'il y a une dictature de fait pour que tout le monde accepte le même salaire. C'est la politique de l'ex URSS (sauf pour les élites bien évidemment).Il faudrait que l'ensemble du travail soit fait par des robots. Ainsi au finale pourquoi un salaire universel? , il suffit de distribuer la même nourriture, les mêmes vêtements, la même maison, les vacances permanentes avec des jeux pour tous et cela sans salaire universel. Il faut ajouter une loi primordiale pour l'acceptation d'un tel régime" l'Euthanasie au bon vouloir du peuple.