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La philosophie ne sert à rien... et pourtant

Publié le 16 juin 2011
Ce jeudi se déroule la première épreuve du baccalauréat, la philosophie. Cette matière n'est enseignée qu'une année sur toute la scolarité d'un élève. Pourtant très complexe, elle nécessite un enseignement long et rigoureux. Cette discipline est-elle utile ou indispensable à l'école de la vie ?
François-Xavier Bellamy est normalien, agrégé de philosophie. Il est professeur de philosophie dans un lycée de banlieue parisienne.
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Ce jeudi se déroule la première épreuve du baccalauréat, la philosophie. Cette matière n'est enseignée qu'une année sur toute la scolarité d'un élève. Pourtant très complexe, elle nécessite un enseignement long et rigoureux. Cette discipline est-elle utile ou indispensable à l'école de la vie ?

Comme chaque année, le baccalauréat est de retour, et il envahit vos journaux avec son cortège de clichés. Première épreuve de la session, première bénéficiaire et victime de ce rituel médiatique, la philosophie va, une nouvelle fois, susciter une vague de curiosité et de nostalgie mêlées : pas un journal qui n’ait embauché son intellectuel de service pour lui pondre une dissertation, pas une radio ou une télé qui se refuse à égrener, tout au long de la journée, la liste des sujets qui replongeront la France entière, en même temps que ses lycéens, dans la perplexité philosophique. Il parait même qu’Atlantico va s’y mettre !

 

Reste une question, la plus fondamentale de toutes, mais qui n’est que rarement posée dans le débat public : à quoi sert la philosophie ? Dans un monde soumis à l’évolution des marchés, aux tensions géopolitiques, marqué par le mouvement de l’innovation technologique, on saisit bien l’opportunité de faire découvrir aux jeunes générations les rudiments de l’histoire, de l’économie ou des sciences. Mais quelle peut bien être l’utilité de la philosophie là-dedans ?

 

Pour être franc, la réponse est simple : la philosophie ne sert à rien. Sa contribution au PIB national est nulle. Le discours philosophique s’attache en effet à des problèmes de toujours, qui ne seront jamais refermés. Il ne donne pas de solution, il ne produit pas de certitude, il ne pose pas de point final. Parce qu’elle est le lieu d'une recherche de la vérité qui, pour être honnête, doit être désintéressée, la philosophie crée un espace de gratuité sans lequel elle ne peut se déployer. Par là même, elle est une source irréductible de liberté. Les élèves le comprennent bien, qui savent se passionner pour une discipline pourtant difficile. J'en ai fait l'expérience répétée. Par cette pensée qui suspend l'impératif de l'action, qui met en perspective et clarifie les grandes questions qu'ils se posent, qui n'attend pas d'eux de se conformer à un corrigé préétabli, et qui pourtant exige d'eux une grande humilité, ils font l'expérience - et nous faisons l'expérience avec eux - de la joie singulière que produit la liberté dans la recherche de la vérité. Au-delà de tous les obstacles, et de leurs propres résistances, cette joie partagée suffit amplement à justifier une vocation d'enseignant.

La temps de la philosophie est absolument inutile ; et en cela, est indispensable.

Dans notre vie quotidienne, nous passons notre temps à travailler à la réalisation de nos objectifs, à chercher des moyens et des méthodes pour y parvenir. Toute notre existence est action, tout nous ramène à l’action, et la vie réduit notre attention à l’espace de ce qui est utile. Ainsi nous courons sans cesse pour arriver à nos fins : comment réussir ma carrière ? Fonder une famille ? Vivre en société ? Rester en bonne santé ? Comment être heureux ? Le rythme de la vie, accéléré encore par le temps frénétique de la société de consommation et du média numérique, nous pousse nécessairement à simplifier les grandes questions de notre vie, à tracer dans l’existence la route qui nous conduira à nos buts. Prisonniers de nos propres désirs, nous traversons nos journées à la vitesse qu’exige leur satisfaction.

Le temps de la philosophie suspend cette logique pragmatique. Il nous détache de l’action,  il nous détache de nous même. Il ne peut, il ne doit servir à rien. Il est absolument inutile ; et en cela, il est indispensable.

Cette année encore, la philosophie revient pour une journée sous les feux de la rampe. Les enseignants accepteront une fois de plus l'hommage paradoxal et superficiel de la société médiatique, eux qui luttent jour après jour dans le silence pour sauver les mots que la politique et le marketing s'attachent à vider de leur sens. L'exigence de vérité peut seule fonder l'indépendance d'esprit qui garantit la survie démocratique de notre pays. Il fallait saisir cette occasion pour rappeler que rien n'est plus nécessaire que cet effort éducatif discret, et que c'est le devoir et l'honneur d'une société libre de s'échapper de l'objectif universel de rentabilité pour offrir à ses jeunes ce qui est le plus indispensable : la liberté.

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martel en tête
- 17/06/2011 - 09:58
LeditGaga 1, Martel - 1
Merci, oh censeur vigilant. Me voila maintenant contraint de me relire, ....et de vous lire !
LeditGaga
- 17/06/2011 - 08:03
@Martel en tête
Bonjour Charles, bien dit, même si votre "on est sensé avoir appris à manier l'outil" vient quelque peu gâcher l'effet de votre prose, car vous êtes "censé" éviter ce piège tant vous paraissez "sensé" !
martel en tête
- 16/06/2011 - 22:09
Philosopher : avoir des mots pour des idées.
Bien sûr, la première condition, c'est qu'on ait une maitrise minimale de la langue : du vocabulaire, une syntaxe qui permette de lier des idées, un zeste de rhétorique pour avancer dans sa réflexion. La Terminale couronne six années de secondaire, pendant lequelles on est sensé avoir appris à manier l'outil. On est tenté de conseiller à certains commentateurs de refaire le parcours.