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Amazon prend de plus en plus de place sur le net.
Amazon prend de plus en plus de place sur le net.
©Reuters

La minute tech

Quand Amazon et Google partent en guerre sur les prix du cloud, c’est l’internaute qui trinque

Une guerre commerciale entre Amazon et Google pour la suprématie sur l'Iaas (Infrastructure as a service) et le Paas (Platform as a service) s’est accélérée récemment avec des annonces de baisse de prix très importantes chez les deux acteurs.

Bertrand Duperrin

Bertrand Duperrin

Bertrand Duperrin est directeur au sein du cabinet Nextmodernity et blogeur. Il est un des spécialistes français de l’évolution conjointe des modes de travail et des technologies.

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Atlantico : Amazon prend de plus en plus de place sur le net et devient un vrai concurrent pour Google, notamment sur le domaine du Cloud. Peut-on véritablement parler de guerre entre ces deux géants du net ? Comment un conflit pareil se mène-t-il ?

Bertrand Duperrin : En fait c’est plutôt l’inverse dès qu’on parle d’hébergement. C’est plutôt Amazon qui serait en tête et Google qui courre derrière. Effectivement, il y a une guerre commerciale entre ces entreprises pour la suprématie sur l’Iaas (Infrastructure as a service) et le Paas (platform as a service), une guerre qui s’est accélérée récemment avec des annonces de baisse de prix très importantes chez les deux acteurs, annonces qui ont commencé à provoquer un phénomène d’alignement chez d’autres acteurs comme Microsoft. 

Plus un acteur capte une part importante de ce marché en pleine explosion, plus les économies d’échelles sont importantes et plus il peut revendiquer le fait d’héberger une part croissante des services aux particuliers et aux entreprises. S’agissant d’un marché où la notion de coût/volume est prépondérante pour les entreprises clientes, une baisse des prix permet de capter davantage de volume et accroître le revenu même en baissant les marges. C’est vraiment une question d’échelle où la course à la taille critique passe avant tout.
Maintenant, si cette guerre est la plus visible, médiatiquement il ne faut pas perdre de vue que la bataille est dure, notamment avec des acteurs parfois moins connus du grand public mais qui ont tous pour ambition de prendre une place sur le podium. On a parlé de Microsoft, mais il y a également IBM depuis le rachat de Softlayer, Rackspace et j’en passe. 
Aujourd’hui, Amazon et Google on porté le débat sur la question des prix. Certains leur emboitent le pas, d’autre pas, arguant que la qualité de service a un prix. L’avenir dira qui a raison mais on peut avoir trois réflexions : 
- Ne peut baisser les prix que celui qui a atteint une taille critique ;
- Cette baisse des prix « bruts » peut être compensée par la vente de services et logiciels annexes qui permettront de restaurer la marge ;
- A un moment donné, est-ce que les entreprises clientes pâtiront de cette tendance low cost en termes de qualité de service ?
Si les initiatives récentes sur les prix visent à faire basculer le marché, rien ne dit aujourd’hui qu’elles seront suffisantes et si avec le temps les critères de choix ne feront pas valoir des arguments plus qualitatifs.

Qui semble le plus en passe de l'emporter ? Concrètement, pour l'internaute lambda, qu'est-ce qui est susceptible de changer, à court comme à long terme ? Y a-t-il des risques à laisser s'installer une situation presque monopolistique sur internet ?

On l’a dit : Amazon est devant, Google essaye de les rattraper, Microsoft, IBM, Oracle et d’autres chassent en meute derrière et pas si loin qu’on pourrait le croire. Pour le consommateur final comme vous et moi, on peut espérer une baisse des prix des services des entreprises utilisant leurs infrastructures mais, en tout cas dans une première phase, l’impact est infiniment moins important que pour les entreprises qui ont recours à leurs services pour héberger leurs produits voire leur système d’information interne. 
Une situation monopolistique est peu envisageable aujourd’hui, mais on peut voir un certain nombre d’acteurs s’accaparer la plus grosse part du gâteau. La question est de savoir si ils seront deux ou dix. Aujourd’hui, vu la compétition sur le marché et son potentiel de croissance, je penche plutôt pour la seconde option. En tout cas à moyen terme. Quoi qu’il en soit,  le marché de l’Iaas et du Paas ne ressembleront jamais à celui des systèmes d’exploitation ou des téléphones mobiles. Bien malin qui peut dire qui va s’imposer durablement comme leader. Amazon a une solide avance tout de même et j’irai jusqu’à dire une meilleure réputation, ce qui n’est pas neutre quand on parle de détenir les données critiques des entreprises.

Pourquoi Google et Amazon investissent autant sur le net ? Quels sont les enjeux qui justifient cette situation ?

Tout bêtement parce que les infrastructures d’hébergement sont à notre époque ce que les chantiers d’infrastructures routières et ferroviaires étaient au milieu du XXe siècle : un eldorado, un marché au potentiel énorme (et certainement plus infini que celui avec lequel je le compare). Devenir un acteur majeur sur ce marché,  c’est détenir routes, autoroutes, voies ferrées et immobilier de bureau dans une capitale économique. Sauf qu’ici on joue à l’échelle du monde. La course à la taille critique et aux économies d’échelles donnera aux leaders de ce marché un avantage compétitif certain, d’où le besoin d'en capter une part importante alors qu’il est en pleine explosion.
Et puis, il y a les enjeux cachés. On parle d’hébergement, de mise à disposition de services, pas d’opérer ces services à la place des clients. Aucun risque a priori sur le très sensible sujet des données où la bonne gouvernance reste du ressort des entreprises clientes. Mais par les temps qui courent, on ne pourra pas ne pas imaginer que certains n’imaginent pas à terme valoriser la masse de trafic, d’interactions, de données qui vont être entre leurs mains…un jour. C’est aujourd’hui hautement improbable d’un point de vue commercial, contractuel et éthique mais on n’empêchera jamais la question de rester en l’air. Notamment pour un Google sur qui pèse désormais une présomption de culpabilité dès qu’on aborde ces sujets.
Et puis, il y a le rêve ou cauchemar ultime selon le point de vue qu’on adopte. Devenir tellement gros et critique qu’on pourra un jour régenter l’économie du web, imposer ses conditions, arbitrer entre un client ou un autre pour le voir prospérer ou régresser en fonction de son propre intérêt. On a bien vu des opérateurs telecom brider le débit de certaines plateformes de vidéo sur leur infrastructure  au bénéfices d’autres, donc c’est possible. C’est un enjeu de neutralité du net.
Il y a fort a parier qu’une fois que la guerre commerciale sera finie, on se rendra compte que les enjeux cachés étaient beaucoup déterminants que le reste. Reste à savoir si on ne regrettera pas les économies réalisées aujourd’hui au regard du prix à payer sur un autre terrain demain.

Et qu'en est-il des autres grands d'internet, comme Facebook ?

Facebook n’est pas sur ce marché à moins, un jour, de changer drastiquement de business model et, in fine, de produit. Mais cela peut affecter à terme sa volonté de devenir le point central du web si la majorité des services et des données se retrouvent chez ses concurrents qui pourront essayer de l’isoler des internautes et des flux de trafic. Les premiers grands perdants risquent d’être - encore une fois ? - les telcos. Ils ont d’abord monté les « tuyaux » aux travers desquels tout transite pour voir les revenus du marché leur échapper au détriment des GAFAs (Google, Apple, Facebook, Amazon) qui détiennent les contenus qui transitent par leur intermédiaire. Ils peuvent maintenant voir le marché de l’hébergement leur échapper aussi, eux qui ont beaucoup investi dessus. La plupart de ces opérateurs, à part peut être AT&T, sont d’envergure principalement nationale, voire un peu plus grands. Ils n’ont pas la taille qui leur permet de jouer infiniment sur les prix en accroissant les volumes et n’ont pas une aura mondiale qui leur permet de trouver des clients loin de leurs frontières.

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