Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Science

Atlantico Green

Propreté dans les villes : pourquoi nous allons nous mordre les doigts de la disparition grandissante des insectes

Amy Savage, une chercheuse américaine, a examiné le rôle des invertébrés - qui représentent 99 % de la faune - dans l'élimination des déchets en villes en déposant des hot-dogs, des cookies ou encore des chips à Manhattan. Une étude inédite et dont les résultats ne sont pas anodins.

Romain Julliard

Romain Julliard

Professeur du Muséum national d'Histoire naturelle, biologiste, spécialisé en Biologie de la Conservation, dans la conception, l'animation et la valorisation d'observatoire de la biodiversité (projet Vigie Nature), les thèmes de recherche principaux de Romain Julliard portent sur l'homogénéisation fonctionnelle de la biodiversité, ses mécanismes (réorganisation des communautés sous l'effet des changements globaux) et ses applications (construction d'indicateur de biodiversité).

Voir la bio »

Atlantico : Amy Savage, une post-doctorante de l'université de Caroline du Nord, a réalisé une étude en déposant des hit-dogs ou des cookies à Manhattan afin d'étudier les rôle des insectes dans l'élimination des déchets et donc dans la propreté des villes (voir son site ici). Que sait-on du rôle des invertébrés dans l'élimination des déchets alimentaires en milieu urbain ? Quelles sont les principales catégories d'espèces qui colonisent les villes ?

 

Romain Julliard : Avec cette expérience, Amy Savage entreprend un travail pionnier et salutaire tant on connait peu l’écologie des invertébrés en ville. Du point de vue de la biodiversité, la ville est un écosystème ultra récent qu’il va falloir coloniser. Ceux qui vont y parvenir sont ceux qui savent se déplacer (c’est plus facile pour une mouche que pour un ver de terre) et ceux qui vont y trouver des ressources appropriées. On va donc retrouver en ville des espèces plutôt généralistes capables de consommer différentes ressources plutôt que des espèces spécialisées. A cela s’ajoute la complexité du cycle de vie des espèces. Chez les insectes notamment, il existe souvent un stade larvaire à l’écologie complètement différente du stade adulte (par exemple la chenille et le papillon), c’est alors deux fois plus compliqué que pour une espèce à cycle de vie plus simple (les abeilles par exemple, dont les larves sont nourries de pollen et nectar par les adultes). Enfin, les invertébrés qui dépendent d’autres espèces pour leur survie (les prédateurs et les parasites) ont eux aussi des difficultés. Du coup, les espèces qui parviennent à coloniser la ville ont peu de compétiteurs et de régulateurs et sont parfois hyper abondantes, avant qu’un prédateur ne colonise la ville à son tour... C’est donc un espace en déséquilibre, qui connait souvent de forte fluctuation d’abondance d’une année à l’autre.

 

Les résultats de cette expérience montrent que les arthropodes (cloportes, mille-pattes, fourmis, abeilles, papillons) ont consommé ces déchets plus que toutes les autres espèces de vertébrés réunies, comme les rats. Comment expliquer leur rôle aussi important et en quoi ont-ils une place fondamentale à ce niveau, alors qu'on a tendance à les considérer comme des parasites ?

Par rapport aux déchets, leur rôle est celui qu’on attend d’eux ! En principe, en ville, c’est aux humains de s’occuper de leurs déchets, et jusqu’à maintenant, on voit dans les animaux, vertébrés ou non, plutôt une nuisance quand ils consomment les déchets. C’est en cela aussi que l’expérience d’Amy Savage est visionnaire, considérer que les animaux pourraient nous rendre un service en évacuant nos déchets. Dans ce contexte, les invertébrés jouent un rôle proportionnel à leur diversité et leur biomasse : considérable ! Là où rats, pigeons, et écureuils font ce qu’ils peuvent, ce sont des armées de fourmis, limaces, cafards, cloportes et bien d’autres qui n’ont même pas de nom qui vont réduire tout ce qui se consomme en miette et digérer toute la matière organique.

 

Selon un récent article publié dans la revue scientifique américaine "Science", la population d'invertébrés a diminué de 45 % ces 40 dernières années. En quoi cette chute de la population d'invertébrés peut-elle avoir des conséquences néfastes sur l'écosystème ? Quels impacts pour les êtres humains et pour l'économie ?

Cette diminution est grosso modo de l’ordre de grandeur de notre "empreinte", c’est-à-dire, ce que nous prélevons pour notre propre consommation (selon les estimations, entre 25 et 40% de la production primaire annuelle – la conversion de l’énergie solaire, l’eau et le CO2 en matière organique). Le problème est que ces diminutions ne sont pas homogènes, avec des gagnants et des perdants et que cela conduit à des déséquilibres. Or, ces ressources que nous consommons (ce que nous faisons pousser et ce que nous prélevons dans les forêts et dans les océans) dépendent en grande partie de ces équilibres. C’est en particulier le cas de la pollinisation (environ 1/3 de ce que nous consommons dépend de la pollinisation par les insectes, les abeilles domestiques ne jouant qu’un rôle minoritaire dans ce processus) et de la fertilité des sols. Pour l’instant, la complexité de la biodiversité confère au système une certaine résilience (les déséquilibres ne sont pas aussi important que s’ils étaient proportionnels à la diminution de 45%). Mais il est probable que, comme pour le réchauffement climatique, on assiste à des changements brutaux d’équilibres aux conséquences imprévisibles. 

Comment expliquer que la science soit en retard dans l'interprétation du rôle des invertébrés et notamment des insectes en milieu urbain ? Ce retard va-t-il être comblé ces prochaines années ?

C’est toute l’écologie urbaine qui est "en retard". C’est un domaine de l’écologie récent et qui commencent par ce qu’il est le plus facile d’étudier : les oiseaux. De plus en plus de laboratoires dans le monde s’intéressent à ce domaine et les études sur les invertébrés en ville devraient se multiplier. Mais au-delà de combler un vide de connaissance, il s’agit aussi de s’interroger sur les raisons de s’intéresser à la nature en ville : elle peut nous rendre des services (nettoyage des déchets ?) mais elle peut aussi participer à notre qualité de vie (la ville serait-elle aussi accueillante sans moineau, mouette, pigeon, pissenlit, liseron, pâquerette... ?) et aussi à nous rappeler, au quotidien, que nous dépendons de la biodiversité pour notre futur.

 
Propos recueillis par Julien Chabrout

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !