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Le deuxième effet Kiss-Kahn
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Revue de presse des hebdos

Le deuxième effet Kiss-Kahn

Un vrai “ retournement ”, la libération de DSK le 1er juillet ? Passé de “ coupable ” à “ victime ”, l’ancien patron du FMI continue de projeter son ombre sur la primaire socialiste. Au risque de la saborder ?

Barbara Lambert

Barbara Lambert

Barbara Lambert a goûté à l'édition et enseigné la littérature anglaise et américaine avant de devenir journaliste à "Livres Hebdo". Elle est aujourd'hui responsable des rubriques société/idées d'Atlantico.fr.

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Pour du retournement, c’est du retournement. Comme le résume Jean-François Kahn dans “ Le Nouvel Observateur ”, “ il est plus facile de changer de mots que de raisonnement, ou plus exactement, les changements de mots finissent par tenir lieu de changements de raisonnement. C’est ce qu’illustre le retournement linguistique en cours : la victime devient la plaignante, puis la suspecte, puis la coupable. Le “ pervers ” se transforme en martyr et l’héroïne en “ pute ”. Il suffit d’intervertir les masques. (…) Une légère autocritique servirait la cause ”, conclut-il.

 

Une nouvelle affaire Dreyfus ?

En sommes-nous capables ? A lire les hebdos de la semaine, très réactifs, puisque tous sortis avec un jour d’avance — et donc “ bouclés ” deux jours après le “ coup de tonnerre ” du 1er juillet —, cela reste à prouver. Tandis que “ Paris-Match ” évoque “ le calvaire de DSK ”, dans “ Le Point ”, Bernard-Henri Lévy tire les “ leçons de la non-affaire (sic) Strauss-Kahn ”. “ L’affaire Strauss-Kahn n’est évidemment pas l’affaire Dreyfus, note-t-il. Mais il est clair qu’en réduisant ce débat de droit à un combat métaphysique entre humbles et puissants on a fait apparaître, comme jadis dans l’affaire du notaire de Bruay-en-Artois, une variante nouvelle de l’énoncé barrésien : “ Que Strauss-Kahn soit coupable, je le déduis, non plus, bien sûr, de sa race, mais de sa classe ”. Ce qui, à la fin des fins, revient au même. Et le philosophe de conclure : Il y a d’ores et déjà, comme je l’avais tout de suite soupçonné, une victime dans cette affaire : cet homme, Dominique Strauss-Kahn, dont on a jeté aux chiens la vie et l’honneur ”. 

Même écho dans “ L’Express ” où Jean-Marie Colombani, lui aussi, “ tire les leçons de l’affaire DSK ” et invoque, encore, les mânes de Dreyfus. “ La première certitude que nous pouvons tirer de l’affaire DSK, dit-il, est que l’ancien directeur du FMI a été victime d’une injustice. Pour en prendre la mesure, point n’est besoin d’en appeler à l’affaire Dreyfus. La réalité suffit : une accusation de viol infondée, qui a privé DSK de son poste au FMI (…) et l’a empêché de concourir pour une présidence qui lui semblait promise. Le préjudice est considérable ”.

Plus capable d’autocritique — ou d’ “ objectivité ”, le “ Nouvel Obs ” ? L’hebdomadaire “ de gauche ” le rappelle par la voix de Jean Daniel : dans cette histoire, dit-il, “ chacun s’est trompé ou a été trompé ”. L’éditorialiste le précise également plus loin : “ Pour être accusé par une plaignante désormais privée de crédibilité, Strauss-Kahn n’est pas innocenté pour autant de tous les faits dont on l’accuse. (…) Quand bien même serait-il lavé du soupçon de s’être comporté avec violence dans cette chambre d’hôtel, il demeurerait qu’aux yeux de la nation française tout entière, cet homme est comme aimanté vers un libertinage compulsif peu compatible avec une ambition présidentielle ”.

 

Nafissatou a déjà perdu

L’avocat de la plaignante, Kenneth Thompson, l’a rappelé à l’issue de l’audience du 1er juillet : “ Nafissatou Diallo reste la victime d’un viol, quand bien même elle aurait commis des erreurs ”. Le fait est, souligne “ L’Express ”, que “ les “ erreurs ” priment, car elles sont de taille ”. Outre d’importants mouvements de fonds sur son compte, l’enregistrement d’une conversation téléphonique où elle dit à un ami, ou un “ mari ”, “ savoir ce qu’elle fait ”, on a découvert qu’elle avait fait le ménage dans la suite 2806 et une autre chambre de l’étage juste après l’agression supposée. Mais “ il y a bien pire, raconte “ L’Express ” : la femme de chambre (a avoué) qu’en 2004, elle avait répété pendant des semaines, avec l’aide d’une cassette audio fournie par un ami, le récit déchirant des sévices sexuels qu’elle prétendait avoir subis en Afrique, réussissant à émouvoir aux larmes les rudes agents de l’immigration américaine. Pour les procureurs, abasourdis, le procès (était) devenu impossible ”.

“ La jeune femme peut-elle dire la vérité ?, s’interroge l’hebdo. La question n’a plus de sens. “ En vingt ans de service, il m’est arrivé de renoncer à risquer un procès quand le seul témoin d’un crime n’avait, à mon avis, aucune chance de convaincre des jurés, reconnaît une ancienne procureure de la région de New York. Mais je n’ai jamais assisté à une telle campagne de dénigrement d’une victime par des représentants de l’autorité judiciaire ”. Les fuites torrentielles au “ New York Times ”, porte-avions de toutes les grandes manœuvres politiques de la mégalopole, les confidences anonymes mais détaillées de policiers et de gradés du parquet ne décrivent que les travers de la victime supposée, jamais les preuves à charge, comme les examens médico-légaux susceptibles de prouver des violences. Cette stratégie de repli médiatique, de terre brûlée même, de Cyrus Vance semble préparer l’opinion à la levée imminente des poursuites ”. Comme le résume “ Le Point ”, “ Nafissatou Diallo a déjà perdu ”.

 

Tristane

Une victime disparaît, et une autre se lève. Dans “ L’Express ”, qui précise avoir réalisé son interview “ deux jours avant le rebondissement du 1er juin ”, Tristane Banon (1) raconte “ pourquoi elle porte plainte ” : “ Ce n’est pas pour me venger de DSK, dit-elle, mais pour me relever. Mon seul moyen d’avancer, de ne pas m’écrouler complètement, est que la justice reconnaisse que c’est moi, la victime ”.

Pourquoi maintenant, “ huit ans près les faits ” ?, lui demande le journal. — “ Parce que j’ai peut-être enfin une chance d’être écoutée. (…) Je sais bien que la moitié des gens me croira, l’autre non. Il n’y a pas de bonne solution, seulement une qui fait que je pourrai enfin me regarder dans la glace ”.

—“ Certains vous décrivent comme une fille peu équilibrée, une aguicheuse qui a multiplié les aventures avec les gens célèbres et voudrait se venger des hommes ”, poursuit “ L’Express ”. — “ Vous trouverez incontestablement, répond-elle, quelques hommes avec qui j’ai eu des histoires sans lendemain ou pas, mais de là à faire de moi une prédatrice sexuelle… (…) C’est vrai que je n’ai pas eu une enfance très drôle : ma mère était une femme d’affaires peu passionnée par les gazouillis des enfants. J’ai été élevée par une nounou qui me battait. Je n’ai pas connu mon père et ne sais pas s’il est encore vivant. A côté, je n’avais aucun souci d’argent, une très bonne éducation dans les beaux quartiers. En conclure que mon contexte familial fait de moi une déséquilibrée… ”

Victime idéale, Tristane Banon ? D’après elle, les éditions du Cherche-Midi l’auraient remerciée en septembre 2010 alors qu’elles s’apprêtaient à “ publier le livre de campagne de DSK ”. “ Depuis que (sa) mère a affirmé qu’elle regrettait de (l)’avoir “ empêchée ” de porter plainte, elle a été lâchée au PS ”. D’après elle, toujours, “ François Hollande connaissait l’histoire ” et lui aurait “ conseillé de porter plainte ” avant d’affirmer “ n’avoir eu aucune connaissance de ces faits sur France Inter le 23 mai dernier ”. Au “ Nouvel Observateur ”, son avocat, David Koubbi le précise au cas où il en serait besoin : “ A quelques mois de la présidentielle, cette affaire est éminemment politique. Elle met bien sûr en cause DSK, mais aussi la direction du PS, et François Hollande, qui a tenu des propos contradictoires sur le sujet ”.

 

Anne triste

“ Comment Anne Sinclair fait-elle pour tenir ? ”, s’interroge “ Le Nouvel Obs ”. Ses plus proches amies, raconte l’hebdo, “ connaissent “ l’amour fou ” d’Anne, cette capacité à donner à un mari qui, parfois, manque de reconnaissance et d’attention à son égard. (…) Micheline Pelletier : “ Anne n’a jamais douté une seconde ”. Elisabeth Badinter : “ Elle a vécu des moments abominables, en restant parfaitement digne, avec ce haut sens de l’amitié et de l’amour qui la caractérise ”. Rachel Kahn : “ Elle n’a jamais flanché. Je suis sidérée par son incroyable constance ” ”.

D’après une autre amie, anonyme, celle-là, “ l’affaire Piroska Nagy a été pour elle une “ véritable souffrance. (…) Il lui était très difficile, quand elle revenait en France, de supporter les regards de pitié ”. Avec l’affaire Piroska, l’humiliation a été publique, le pardon plus difficile, note l’hebdo. Inspirée par les conseillers de son mari, Anne a accepté de passer l’éponge publiquement sur son blog. “ On s’aime comme au premier jour ”, a-t-elle écrit. Mais l’épouse a redoublé de vigilance et accompagné son mari dans ses déplacements, aussi souvent que possible. (…) “ Tout, dans leur couple, est aujourd’hui à reconstruire ”, estime une amie. Lorsqu’elle est plongée dans la bataille, Anne Sinclair rayonne. Mais demain, le chagrin pourrait ressurgir ”.

 

L’ombre de DSK sur la primaire

Sur les répercussions du “ grand retournement ” sur la primaire socialiste, les analyses convergent plus ou moins. Tous les hebdos le disent : qu’il revienne ou pas dans la campagne, l’ombre de DSK “ pèse ” sur la primaire — sur son calendrier, comme sur ses participants. “ L’Express ” va même plus loin : depuis le début, dit-il, “ Le cas DSK n’aura cessé de parasiter le processus de désignation imaginé par la direction du PS. (…) Bien avant l’épisode du Sofitel, les adversaires de DSK dénonçaient le travestissement de l’esprit de la primaire, en raison du “ pacte de Marrakech ” entre le directeur général du FMI et Martine Aubry ”.

Le soutien de DSK renforcerait-il Martine Aubry ? Dans les “ Inrocks ”, Thomas Legrand le croit, qui voit en l’ancien patron du FMI une caution économique de poids pour le gagnant de la primaire, quel qu’il soit : “ Imaginons, écrit-il, que Martine Aubry ou François Hollande, gagnant(e) de la primaire, puisse faire valider son programme économique par l’ancien président du FMI de retour en grâce à Paris, les attaques sarkoziennes sur l’irresponsabilité de la gauche s’en trouveraient affaiblies. Le ticket gagnant serait donc Aubry ou Hollande candidat(e), affublé(e) d’un DSK en oracle économique, ou comment bénéficier de tous les avantages de DSK sans en subir trop les conséquences ”.

 

DSK, le boulet

“ Paris-Match ”, “ L’Express ” et “ Le Nouvel Observateur ” ne sont pas du même avis. Ce serait “ un renfort à double tranchant ”, comme le résume “ Match ”. Un boulet, DSK ? “ Le Point ” le dit, à l’ “ Obs ”, on n’est pas loin de le penser : “ (Au PS), le doute s’est installé. Non pas sur la culpabilité de DSK, mais sur cette part de légèreté qui trouble l’image d’un homme promis à un bel avenir. (…) Plus que la faute morale — que chacun juge à l’aune de son tempérament et de ses valeurs —, c’est la faute professionnelle qui est pointée du doigt ”. 

Mais il n’y a pas qu’au PS que “ le doute s’est installé ”. Un sondage BVA réalisé pour le “ Nouvel Obs ” montre en effet que “ ni dans le pronostic (31 %), ni dans le souhait (41 %), les Français ne croient majoritairement au retour de DSK dans la course à l’Elysée. (…) La victime n’était pas la femme qu’on pensait, remarque le journal. Mais l’affaire du Sofitel a éclairé la personnalité de Strauss-Kahn sous un jour trop cru pour ne pas modifier le jugement des Français ”.

 

“ Nicolas ne pouvait rêver meilleur scénario ”

Et le président dans tout ça ? “ En privé, raconte “ L’Express ”, même s’il n’accable pas DSK, Nicolas Sarkozy a vu dans la tragédie du Sofitel un coup du destin — “ la main de Dieu ” ”. D’après l’Obs ”, il verrait dans la libération de DSK “ un coup de bol prodigieux ”. Une “ éminence très écoutée du chef de l’Etat ” a confié de son côté au “ Point ” : “ Une semaine après la candidature de Martine Aubry, il n’en reste rien ! Si ce n’est pas formidable, ça ! La chance fait partie du talent. Nicolas ne pouvait rêver meilleur scénario. Depuis un mois et demi, tout roule en sa faveur. En face de Martine Aubry et d’Eva Joly, ses chances sont réelles ”. Pause. “ On est absolument éberlués par la chance qu’on a ! ” S’il le dit ”. 

 

A lire, encore

“ Les jeunes fauves sont affamés ” sur la guerre des quadras — Baroin, Copé, NKM, Pécresse, etc. (“ Match ”) ; “ Pécresse, la chiraquette qui monte ” et “ Libye, qu’est-ce qui a raté ? ” (“ Obs ”) : “ Xavier Musca, le techno qui n’a pas peur de Sarkozy ” ; “ La rébellion d’Estrosi ” ; “ Medvedev, le prisonnier de Poutine ” (“ Le Point ”). Pour ceux qui passent l’été dans la capitale, “ Paris : l’anti-guide ” (“ Inrocks ”). Pour finir, l’interview de Philippe Caubère, dans “ L’Express ” : “ L’histoire de Strauss-Kahn m’a libéré, dit-il. Ca m’aurait emmerdé de voter pour lui ”. En cette semaine post-“ renversement ”, une phrase à méditer… et retourner dans tous les sens. Vraiment tous.

 

(1) Tristane Banon fait partie des contributeurs d’Atlantico.

 

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