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1 Français sur 2 reste opposé à l’accueil des migrants.
1 Français sur 2 reste opposé à l’accueil des migrants.
©Reuters

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53% des Français opposés à l’accueil des migrants arrivant sur les côtes européennes (et un énorme clivage droite/gauche sur le sujet)

Selon un sondage exclusif IFOP pour Atlantico, la question de l'accueil des migrants sur le territoire français ravive des clivages existants depuis bien longtemps, d'ordre politique, social, psychologique, culturel et géographique.

Jérôme Fourquet

Jérôme Fourquet

Jérôme Fourquet est directeur du Département opinion publique à l’Ifop.

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Atlantico : Quelle analyse peut-on faire de l'évolution de l'avis des Français quant à l'accueil des migrants ?

 

Jérôme Fourquet : Un mouvement important s’est produit entre la fin de l’été et la rentrée. Nous sommes passés de 36% de Français favorables à l'accueil des migrants à 49% brutalement. Ces chiffres s’expliquent par un phénomène Aylan, le petit garçon turc dont les photos du corps noyé ont fait le tour du monde. Il symbolisait toute l’horreur du drame humain qui se joue sur cette question des migrants, mais qui avait déjà préalablement travaillé l’opinion durant la période estivale avec les reportages, les naufrages en mer, les scènes d’exode … Quelques jours avant le phénomène Aylan, il y a eu également le camion frigorifique abandonné sur le bord d’une autoroute en Autriche dans lequel 70 cadavres azde réfugiés ou migrants avaient été retrouvés. Cette accumulation d’éléments a produit un effet dans l’opinion qui s’apparente à une prise de conscience et qui a fait progresser de 13 points l’adhésion à la répartition sur l’ensemble des pays européens de contingents de migrants et l’accueil, par conséquent, d’une partie en France.

Partant de là, nous pouvons y ajouter deux points :

- Même si effectivement il y a un effet spectaculaire, pour autant, en plein psychodrame, 1 Français sur 2 reste opposé à l’accueil. Cela montre qu’en dépit de cet appel à l’humanité il y a encore des ressorts qui font que même au pic de l’émotion, réside cette moitié qui ne veut pas de cet accueil.

- La dernière vague d’enquête (47% à 53%) montre que depuis septembre, nous sommes restés sur le même goût. Il y a eu un coup d’arrêt dans la progression défavorable depuis septembre signe d'une relative stabilité. Encore une fois, alors même que cette crise des migrants n’est pas réglée, que nous sommes exposés à de nouvelles annonces ou informations concernant de nouveaux drames et difficultés, pour autant les lignes restent complètement figées en France. Cela nous laissent à penser que nous avons des lignes de clivages plus profondes qui se révèlent sur cette question-là. Nous connaissons bien ces lignes : politiques, sociologiques, psychologiques.

Nous avons deux blocs qui s’observent et restent figés. 

Les clivages sont d'une part politiques. 80% de l’électorat de gauche est favorable à l’accueil. Dans un moment où François Hollande cherche à rassembler son camp, ce type de thématique devient alors un outil utile, puisque les frontières internes à la gauche semblent pour une fois presque abolies. En face, le bloc de droite et d’extrême droite est très massivement opposés mais nous ne sommes pas totalement sur ce que Cambadélis appelle un « bloc fonctionnaire » puisqu’il n’y a pas d’alignement entre les positions des sympathisants des Républicains et celles du Front National. L'écart se creuse de 30 points. Autant les sympathisants du Front de Gauche et du PS sont quasiment sur la même ligne, autant il y a un réel écart significatif au sein de la droite et du FN. Là aussi, dans le débat sur la tonalité à adopter pour la primaire à droite ou sur l’orientation idéologique gagnante pour remporter les suffrages de la droite, un sujet comme cela est très révélateur des tensions de notre pays. Une large majorité chez les Républicains de 63% campent sur des positions très dures. Néanmoins, une minorité non négligeable (37%) est plus ouverte ou modérée. Les sympathisants UDI sont à 74% favorables à l’accueil. Alain Juppé qui est sur une ligne plus modérée et prudente pourrait avoir un soutien d’une large majorité des sympathisants UDI ainsi qu’une part non négligeable des sympathisants républicains. De manière générale, les Républicains ont un message de fermeté qui était l’ADN de la campagne de 2012 de Nicolas Sarkozy.

 
 

Hormis le clivage politique et idéologique, il y a une série d’autres clivages qui s’organisent derrière et qui sont tous plus ou moins liés.

Avant tout, nous notons une opposition entre les deux extrêmes de la pyramide des âges : les plus jeunes et les plus âgés qui sont favorables et le milieu -les 35-49 ans - qui sont très majoritairement opposés.

De la même façon, nous avons le conflit CSP + VS CSP -, cadres contre employés avec les professions intermédiaires qui se mettent au milieu.

Il existe également un clivage sur le niveau de diplôme. Plus le niveau de diplôme est élevé, plus les Français sont favorables à l’accueil.

Ensuite, nous notons un clivage important entre communes rurales, urbaines de provinces ou Paris. En provinces, ils sont 52% à être opposés et en région parisienne, il y en a 43%.

Il y a donc un clivage social, géographique, éducatif et aussi générationnel. 

 

Quelle analyse peut-on faire de ces clivages ? Que révèlent-ils de la société ?

Nous retrouvons derrière ce creux la France du Non de 2005 : les milieux populaires, la France de provinces, moins diplômés, les tranches d’âges intermédiaires qui sont les plus fragilisées car elles doivent tout mener de front : carrière professionnelle, éducation des enfants. C’est ainsi à cette période que se cumulent les charges financières, les impôts, les remboursements d’emprunts... Les plus jeunes n’ont pas forcement ces charges, et les plus âgées en ont moins et ils sont, pour la plus part, propriétaires. Toute cette France populaire peu diplômée, de province et active est majoritairement opposée à l’accueil des migrants. A l'inverse, il y a une France encore jeune qui fait ses études, vient d’en sortir ou est retraitée, CSP+, qui habite en région parisienne est très diplômée. On le voit sur d’autres enquêtes, cette France est plus ouverte et voit comme une nécessité de moderniser l’économie, de s’ouvrir au monde etc… Elle se trouve être plus favorable à l’accueil.

Cette question des migrants coupe ainsi la France en deux et fait ressurgir de manière spectaculaire des clivages que nous connaissons bien, alors même qu’objectivement, la France –en dehors de Calais – est très préservée des conséquences directes de cette crise des migrants. Pour autant, cette thématique prend une place très importante dans le débat et  cristallise et ravive des clivages qui étaient déjà préexistants.

 

 

Le Nord-Est est bien évidemment plus touché à cause de la situation à Calais, mais aussi car im s’agit de la zone de force du FN : Nord-Pas-de-Calais, Picardie, Champagne-Ardenne. Ce sont des régions qui ont également très majoritairement votées pour le non en 2005 sur le referendum européen. Ces territoires et populations vivent l’ouverture de manière inquiète. Pour eux, la disparition des frontières est la porte ouverte aux délocalisations, la mise en concurrence avec des pays à moindre coût de production et donc la désindustrialisation qui les frappe durement. La question de Calais résonne de manière plus intense dans cette région là qu’en Bretagne ou à Toulouse.

Lors d’un précèdent sondage, nous soulignons que 2/3 des Français tiendraient compte de cette question au moment de voter pour les régionales – quand bien même l’institution n’a pas de compétences en la matière. Cette thématique s’invite dans la campagne. Si elle cristalise une attention si forte, c’est parce qu’elle renvoie à toutes une série d’antagonismes et d’abcès de fixation dans la société française : l’immigration, l’identité, la sécurité, les frontières… mais également les questions sur l’Europe : doit-on reprendre le contrôle des frontières? Jusqu’où faut-il s’élargir? Qui est européen ? Qui ne l’est pas ? Qui nous dit qui doit-on accueillir sur notre sol ?

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