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"Vous n'avez encore rien vu" : quand Alain Resnais fait plaisir à ses acteurs

"Vous n'avez encore rien vu", le dernier film d'Alain Resnais, a été projeté ce lundi à Cannes. Une adaptation de l’Eurydice de Jean Anouilh où tous les acteurs jouent leur propre rôle. Une œuvre manifestement réalisée pour ces derniers...

Clément  Bosqué et Victoria Rivemale

Clément Bosqué et Victoria Rivemale

Clément Bosqué réfléchit aujourd'hui sur les problématiques de l'action publique, dans le domaine des relations internationales et de la santé. Diplômé de littérature et agrégé d'anglais, il écrit sur le blog letrebuchet.c.la sur l'art, la société et l'homme.

Victoria Rivemale est diplômée en Lettres.

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Selon l’acteur Pierre Arditi, « rien ne ressemble moins à un film de Resnais qu’un autre film de Resnais ». C’est par cette phrase qu’il donne son interprétation du titre mystérieux du nouveau film du cinéaste : Vous n’avez encore rien vu.

Le titre était intriguant et il avait fait parler. Que préparait Resnais ? Après une si longue carrière, comment possède-t-il encore la force créatrice nécessaire pour trouver de nouvelles idées ? Le maître de la déconstruction formelle (L’Année dernière à Marienbad) était peut-être retourné à ses premières amours … et allait frapper un grand coup. 

Vous n’avez encore rien vu est une adaptation cinématographique de la pièce d’Anouilh, Eurydice. Dans le film, tous les acteurs jouent leur propre rôle : Sabine Azéma est Sabine Azéma, etc. En guise de testament, le dramaturge Antoine d’Anthac convoque tous ses amis acteurs qui ont, à un moment de leur vie, interprété sa pièce Eurydice. Ils doivent visionner une captation de la mise en scène de cette pièce par une jeune troupe. Peu à peu les comédiens retrouvent leurs rôles d’autrefois et se mettent à jouer la pièce. 

A la conférence de presse, Alain Resnais raconte que le titre est une sorte de running gag entre lui-même et les monteurs du film : « vous avez visionné les bobines dans le coin ? Ah, vous n’avez encore rien vu » … la phrase revenant fréquemment, et à défaut d’un meilleur titre, elle a fini par se retrouver inscrite sur les rouleaux des rushs. Les acteurs non plus n’avaient rien vu du film avant le festival. Le titre est resté. Parfois les parents procèdent de même pour le choix d’un prénom : ils utilisent un petit nom un peu ridicule pendant la grossesse (Léon, Célestine, Rose…), et puis ils s’attachent et le prénom reste. 

A Cannes, tous les acteurs du film sont venus soutenir Alain Resnais. Comme une tribu d’enfants et de petits-enfants. Ils le regardent avec tendresse et avec admiration, ils le laissent parler, lui qui a la langue si légère, si subtile et qui sait si bien trouver les mots ; c’est un père que la générosité a rendu aimable au-delà de tout.  Tous tentent de se faire remarquer du maître : Pierre Arditi use de son intelligence, Anne Consigny joue la carte de l’exaltation (« je pose mon âme à vos pieds, M. Resnais »), Hippolyte Girardot celle de l’humour, Sabine Azéma boit ses paroles. Pour un acteur français, jouer dans un film d’Alain Resnais est une consécration.

Et ils ont bien raison, c’est vrai qu’il est agréable à regarder et à écouter cet homme qui porte si gracieusement sa vieillesse. Ses discours ne sont pas vains, ses mots sont précis, il est culture et intelligence, amusant et grave à la fois. Une telle souplesse dans le jeu de la vie ne peut qu’être rassurante.  

De fait, Resnais a réalisé ce film pour les acteurs. Fasciné qu’il est par cette pratique humaine de la comédie. Il répète plusieurs fois le mot « transe » ; « transe » qu’il souhaitait voir à l’œuvre chez ses comédiens. Le film porte sur les figures absentes qui hantent les acteurs, figures de leurs rôles passées, qui se sont accrochées à leurs pas, qui reviennent et qu’ils font revivre. 

La pièce choisie (Eurydice d’Anouilh) n’est qu’un prétexte, d’ailleurs Resnais note qu’il n’a pas changé une ligne du texte pour son adaptation cinématographique.  C’est l’occasion de s’apercevoir que le théâtre d’Anouilh a décidément mal vieilli. Les décors, les lumières, les plans de mise en scène sont tous pensés pour signaler outrancièrement le caractère artificiel de ce théâtre filmé : ce n’est pas la vraie vie, mais le spectacle, qui possède peut-être plus de vérité. L’artificialité est d’autant plus présente que les couples du film (Sabine Azéma et Pierre Arditi d’une part et Anne Consigny et Lambert Wilson d’autre part) sont bien trop âgés pour jouer ces héros de l’amour fatal que sont Orphée et Eurydice. 

A partir de là, on a le choix. Soit l’on est irrité par ce film pour comédiens, par cette expérience qui semble s’adresser exclusivement aux acteurs, par cette fascination pour la troupe théâtrale, pour la mise en abyme à répétition ; soit on est touché par l’attachement d’Alain Resnais, cet homme qui a traversé presque un siècle de cinéma et de théâtre, pour le spectacle et sa réalisation. On sera alors intéressé par exemple par les deux versions très différentes qu’Anne Consigny et Sabine Azéma donnent d’Eurydice : sentimentalo-hystérique pour l’une, naïve jusqu’à l’ironie pour l’autre. Mais si l’on choisit la bienveillance, c’est probablement que l’on sera touché par le « personnage Resnais » lui-même : petit homme aux cheveux blancs et aux lunettes noires, qui porte, à 90 ans, la chemise rouge avec élégance. Il réussit l’oxymore d’être à la fois un petit clown attachant et un pater familias imposant. 

Après Amour de Haneke, qui porte la grâce paradoxale d’Emmanuelle Riva sombrant avec rudesse dans la mort, et la gravité de Jean-Louis Trintignant, il semble que le festival, au moins, nous fasse entrevoir ces moments où le grand âge fait une grande âme.

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