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Noms d'oiseaux !

Vous avez lu partout que l’agriculture était responsable de la disparition des oiseaux de nos campagnes ? Voilà pourquoi l’accusation est particulièrement contestable

"Les oiseaux disparaissent des campagnes françaises à une vitesse vertigineuse. Ce déclin catastrophique est largement dû aux pratiques de l'Agriculture et à ses pesticides"… Voilà ce que l’on a pu lire ou entendre un peu partout récemment… Une affirmation simple, tranchante et sans appel : L’agriculture et ses pesticides tuent les oiseaux ! Dans le contexte actuel, cette information fait tellement sens qu’elle est immédiatement acceptable en l’état ! Faut-il alors aller plus loin ?...

Alexandre Carré

Alexandre Carré

Alexandre Carré est ingénieur agronome, formé à l’université d’Angers, capitale du Végétal.

Il a été nourri de publications scientifiques, formé à la rigueur de la démarche scientifique et confronte depuis les promesses de la science aux réalités du terrain.

Conscient que l’Agriculture est un domaine clé, en constante évolution, il s’intéresse aux nombreuses innovations qui font évoluer rapidement ce secteur si indispensable à nos sociétés. Ainsi, il utilise assidument le réseau social Twitter où se retrouve une importante communauté d’agricultrices, d’agriculteurs et d’acteurs des filières agricoles. Il alimente, à titre personnel, 3 comptes dédiés à l’Agriculture : @alexcarre49, @FuturAgricultur et @UrbAgriculture.

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Jeudi 20 mars, en pleine semaine contre les pesticides financée entre autre par Biocoop, Bjorg, Léa Nature et différentes ONG (Liste complète des partenaires financiers) un communiqué de presse va créer un véritable buzz médiatique ! Deux institutions scientifiques respectables, le CNRS, Centre National de la Recherche Scientifique et le MNHN, Museum National d’Histoire Naturelle publient conjointement un court communiqué intitulé : "Le printemps 2018 s’annonce silencieux dans les campagnes françaises". Dans ce communiqué, les 2 institutions tirent le signal d'alarme : "Les oiseaux des campagnes françaises disparaissent à une vitesse vertigineuse."

Heureusement, le coupable est rapidement identifié ! Et comme son casier judiciaire est déjà bien chargé... Ce coupable idéal c'est l’agriculture ! En effet, les oiseaux concernés sont les oiseaux des campagnes.

"Printemps", "silencieux", des mots choisis qui rappellent à tous des souvenirs douloureux. "Printemps silencieux" (Silent Spring) c’est le titre d'un livre écrit par Rachel Carson et publié aux États-Unis en septembre 1962. Ce livre est connu pour avoir contribué à lancer le mouvement écologiste dans le monde occidental. Ce livre dénonce les effets du DDT, un insecticide qui, utilisé massivement dans les années 50-60, a conduit à une hausse de la mortalité des oiseaux en réduisant l'épaisseur des coquilles d'oeuf. Un constat parmi d'autres qui a entraîné l'interdiction du DDT aux USA & en Europe. Bref, 60 ans plus tard, le constat est le même, les pratiques agricoles seraient responsables de la disparition des oiseaux, symboles emblématiques de la Biodiversité.

Ce constat alarmant est tiré à partir de deux études : 

- le STOC, Suivi Temporel des Oiseaux Communs, un programme de science participative (des ornithologues amateurs y participent) porté par le MNHN au niveau national.

- La Zone Atelier "Plaine et Val de Sèvre". Dans le département des Deux-Sèvres, les observations (écoutes de chants d’oiseaux) sont conduites par le CNRS dans une plaine céréalière près de Niort. 

Ces observations sont formelles : la diversité et la biomasse des espèces d'oiseaux "spécialistes des milieux agricoles" diminue. Et comme "cette disparition massive observée à différentes échelle est concomitante à l’intensification des pratiques agricoles ces 25 dernières années", preuve est faite de la culpabilité de l'agriculture et de ses pesticides dans cette affaire de disparition ! CQFD merci, bonsoir, circulez il n'y a plus rien à voir ! ...

Ah oui ? Les choses seraient donc aussi simples ? Ce serait une première… 

Et bien non, rien n'est simple :

1) Visiblement les "oiseaux des campagnes" ne sont pas les seuls à "disparaître" Les "oiseaux des villes" sont aussi concernés... L'agriculture serait-elle là aussi responsable ?

Voici le graphique fournit par le communiqué de presse du MNHN avec le titre "Indicateurs STOC 2017"

Source

Et voici le même graphique trouvé sur vigienature.mnhn.fr (en lien dans le communiqué) produit avec les mêmes données STOC 2017. Cette version est un peu plus complète que celle du communiqué de presse puisqu’on peut y voir aussi l’évolution des groupes d’oiseaux des milieux bâtis …

Source

2) Les courbes de l’étude STOC concernent des "groupes d'oiseaux" et ne permettent donc pas d'apprécier l'évolution individuelle, espèce par espèce. Certaines espèces pourraient donc voir leur population augmenter tout en appartenant à un groupe qui diminue (et dans les faits, c’est bien le cas) ...

3) Les causes pouvant expliquer la diminution des populations d'oiseaux ne sont pas citées mais sont potentiellement très nombreuses ! Pourtant, l'hypothèse purement spéculative de la responsabilité de l'agriculture et de ses pesticides est présentée comme unique et évidente

Pourquoi le CNRS & le MNHN n'évoquent ils pas l'impact potentiel :

- du réchauffement climatique 

- de la prédation d'autres oiseaux (la population de certains rapaces, échassiers, corvidés augmente) 

- de la compétition pour la nourriture & les abris avec les "oiseaux généralistes" dont la population a augmenté de 19%

- de la prédation de nos chats domestiques, toujours plus nombreux, et qui tuent à eux seuls 110 millions d'oiseaux chaque année en France (selon le Groupe d’Etudes Ornithologiques des Côtes d’Armor à partir d’une "compilation d’informations" )... Dans un article publié en 2016, Sciences et Avenir précise que les chats sont responsables de l’extinction de 63 espèces de mammifères, oiseaux et reptiles depuis 500 ans. 

- de l'urbanisation et de l’artificialisation des sols (+1.3% par an en moyenne entre 1992 et 2008 puis +0.8% par an depuis 2010 – source gouvernement.fr)

 - de la pollution des voitures et des industries (le parc automobile français est estimé à 39.14 millions de véhicules en 2017 avec une évolution moyenne de +1% chaque année depuis 2000)

- des maladies (grippe aviaire...)

- du développement des éoliennes,

- de l’installation des antennes relais et du développement des téléphones portables …

Etc. 

En fait, les causes potentielles du déclin de certains oiseaux sont nombreuses... Là où les pratiques agricoles n’ont cessé de s’améliorer depuis 25 ans (+ 21% de haies entre 1991 et 2000 selon l’INRA, réduction de 36% du tonnage de pesticides utilisé entre 1998 et 2014 selon Planetoscope, + 94% de surfaces en agriculture Bio depuis 1994 …) l’hypothèse de nouvelles causes impactant les oiseaux aurait pu être formulée dans le communiqué de presse du CNRS et du MNHN. Mais elles n'ont même pas été évoquées… Pourquoi ?

Parce que, de fait, 

- ce communiqué ne parle pas de science (aucun article scientifique n'a été publié à ce jour à partir des études, information confirmée sur Twitter par le MNHN) 

- ce communiqué est militant, et permet, sous le couvert d'institutions scientifiques qui le rendent crédible, d'exposer une opinion 

- ce communiqué cherche à faire du buzz

- il surfe sur les peurs de l'opinion publique 

- il séduit les journalistes avec un sujet putaclic 

- il accuse une population peu nombreuse & fragilisée, les agriculteurs

Qui est derrière ça ? Le coordinateur de l'étude au CNRS ? Souvenez-vous, les mêmes méthodes avaient été utilisées par le même Centre d’études pour affirmer que les mauvaises herbes ne nuisent pas aux cultures et que les herbicides utilisés par les agriculteurs sont inutiles (Les agriculteurs seraient-ils donc si bêtes pour utiliser des produits chers et inutiles ?...) Information très largement reprise par la presse mais également très largement contredite par la communauté des agronomes, études à l'appui...

Dans quel but alors ?

Un coup de pub pour le CNRS ? Imposer une autre vision de l’agriculture ? Militer contre les pesticides ? Une chose est sûre cependant, ce communiqué usurpe les valeurs de la science et salit l'image de belles et honorables institutions scientifiques...

Mais surtout, il désinforme l'opinion ! Les journaux, la TV, les radios ont massivement relayé ces accusations. On y retrouve les habitués du fait, les journalistes dont "l'agribashing" est le fonds de commerce mais aussi les chaînes de TV et de radios publiques ...

Pour conclure : Oui certains oiseaux voient leur population diminuer et il faut s'en soucier. Oui l'agriculture doit avoir sa part de responsabilités et il faut les étudier pour les comprendre et les limiter. Mais l'agriculture ne doit pas être un bouc émissaire qui occulte le reste… Car en accusant l'agriculture on ignore les autres causes potentielles de ce déclin. Et on ne pourra pas résoudre des problèmes qu'on occulte. Toutes les activités humaines impactent la biodiversité. Mais l’agriculture est la meilleure source de solutions pour la favoriser. Et surtout, n'oublions pas que l'agriculture sert le premier de nos besoins : nous nourrir !

Nous citoyens, conscients de ces abus de pouvoir et d'autorité, sommes démunis devant ces "méthodes à la Seralini" qui consistent à médiatiser des études au lieu de les publier, à nier la démarche scientifique au profit d’une démarche médiatique. C’est vraiment triste, et très dommageable pour la Science.

Que peut-on faire, dire ou écrire qui puisse faire changer les choses ?

 

 

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