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Stratégie de l'évitement

Voeux 2020 : Emmanuel Macron nous souhaite tout (y compris sa réélection) mais zappe l'essentiel

Emmanuel Macron s'est adressé aux Français le mardi 31 décembre dans le cadre des traditionnels voeux du chef de l'Etat. Le président de la République a notamment confirmé qu'il allait mener à son terme la réforme des retraites.

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Une mise en scène catastrophique

Le président français veut rompre avec l'usage de ses prédécesseurs qui prononçaient leurs vœux assis. Plus de bureau. L'homme est debout. Or, curieusement, il est filmé en plan coupé d'un bout à l'autre. On ne le voit jamais en pied. - curieux pour le fondateur d'En Marche ! Quand la caméra élargit l'image, cela ne dure que quelques secondes, avant de revenir au plan en buste ou en torse. Au bout d'un moment le téléspectateur se dit que l'orateur raide et immobile qu'il a en face de lui ne se livre jamais en entier. Il joue avec nous; dans une mauvaise mise en scène. Prononcer les vœux debout ne fonctionnerait que si le président se faisait filmer en mouvement - en marche! - avec des changements de décors, dans un message court. Hier soir nous avons eu droit à un monologue statique et beaucoup trop long, comme toujours chez Emmanuel Macron. 

La stratégie de l'évitement 

Le fond ne peut pas être séparé de la forme. Pendant dix-huit minutes, le président s'est livré à une stratégie permanente d'évitement. 

Pas un mot réel sur le conflit des retraites. Ce n'est pas comme si les transports ferroviaires et urbains avaient été en grève depuis trois semaines. Le président n'a pas eu une parole sentie pour les familles qui n'ont pas pu se retrouver à Noël, faute de train. Pas une allusion concrète quand il évoque la France au travail pour mettre en valeur tous ceux qui ont assuré au mois de décembre leur mission professionnelle malgré la grève.  Quand Margaret Thatchet avait entamé une longue épreuve de force avec le syndicat des mineurs, elle avait mis les Britanniques non grévistes de son côté.  Là, pas un petit mot. On a eu la répétition des principes de la réforme. Un appel à l'apaisement; tout en traitant de menteurs les adversaires de la réforme. Et, pour finir, une formule ambiguë faisant penser qu'Edouard Philippe est en sursis et pourrait quitter Matignon si la crise n'était pas résolue vite. 

En vérité, il n'y a jamais eu de place pour la réalité dans le discours des vœux pour 2020. Les divisions entre Français sont mentionnées pour appeler abstraitement à la concorde et à l'unité. Le danger de communautarisme concerne toutes les religions - comme si ce n'était pas l'Islam qu'il fallait désigner; comme si les chrétiens n'avaient pas vu crèches et cimetières profanés; comme si les Juifs n'étaient pas de plus en plus souvent la cible d'agressions motivées par l'antisémitisme.  Pas un mot sur l'incapacité de l'État à se réformer.  Des mots fleuris pour les maires de France, bien loin de la réalité du filtrage à l'entrée de la salle lors du dernier discours du Président à l'Assemblée des Maires de France: tous les maires n'y ont pas été admis. 

Quand Emmanuel Macron parle du Brexit, c'est pour déplorer une fatalité. Comme si l'Union Européenne, et la France au premier rang,  n'était pas responsable du fiasco des trois dernières années: tout a été fait pour placer les Britanniques en position de force lors des futures négociations, contre les intérêts de l'Union.  Cette même UE est, dans la bouche d'Emmanuel Macron, sans divisions internes - tiens, pourquoi n'y a-t-il pas cette année de référence appuyée à l'Allemagne ? -,  sans difficultés économiques internes, avec une expansion monétaire type Japon des années 1990-2000, sans croissance. D'une manière générale, au-delà de quelques phrases convenues le monde n'est apparu hier que comme un environnement menaçant pour le pays. 

Un président déjà en campagne pour faire du centre-droit la base de sa réélection 

Cependant, explique le Président, il ne s'agit pas pour la France de s'adapter. Elle doit rester elle-même, en déployant son génie, pour faire de la décennie qui vient une décennie française.  On remarque un très net infléchissement par rapport à la campagne de 2017. Il ne s'agit plus de transformer mais d'exprimer le potentiel français.  Emmanuel Macron est en train de rôder le discours pour 2022. 

Nous avons eu droit hier, au fond, à un discours qui visait un seul public: les plus de 50 ans et les retraités clientèle électorale de LR, qui continuent à s'informer en priorité dans les médias traditionnels. Il fallait leur présenter une France sans trop d'aspérités réelles, dont le président est à la fois réformateur et patriote, dans une vision "postgaullienne". Il s'agit de bloquer la possible poussée vers le centre d'un candidat issu du RN ou du camp conservateur. Hier nous avons eu droit à un discours de campagne avec une cible unique, que le Président va travailler systématiquement.  Du coup, la mise en scène ratée, les maladresses type "C'est la troisième fois que je vous présente mes voeux"  ou "Je mets toute mon énergie à l'exercice de ma fonction" se retournent en faveur d'Emmanuel Macron dont les séniors auront bien aimé le style. 

Le décor est planté pour 2022. Ceux qui voudraient battre Emmanuel Macron savent ce qu'ils ont à faire. Le président vise l'électorat LR et tous ceux qui verront en lui la meilleure façon de barrer la route à Marine Le Pen. Pour être réélu, Emmanuel Macron vise à maintenir son socle de 23-25% au premier tour. Ses adversaires doivent trouver un moyen de limiter son.impact dans l'électorat LR et rassembler suffisamment des autres électorats: France périphérique, actifs, jeunes électeurs etc. ..Selon qu'on est de droite ou de gauche, il y a là des choix à faire pour construire des coalitions de premier et deuxième tour cohérentes. Le Président a clairement indiqué hier sa plus grande vulnérabilité : plus son quinquennat avance, plus le centre-droit devient son bastion. Il y a de l'espace à occuper à droite et à gauche. Et puis, si la réforme des retraites continuait à tourner à la catastrophe, le bastion LR lui-même n'est plus imprenable pour un adversaire du Président. 

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