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Taux de chômage structurel à 9% : Emmanuel Macron nous dit-il vraiment tout sur les conclusions qu’il tire de cette très mauvaise nouvelle ?
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Taux de chômage structurel à 9% : Emmanuel Macron nous dit-il vraiment tout sur les conclusions qu’il tire de cette très mauvaise nouvelle ?

Mardi, Emmanuel Macron s'est inquiété du taux de chômage structurel (celui qui ne dépend pas de la croissance) en France, affirmant que ce dernier s'élève à 9%. Une estimation qui peut paraître surprenante.

Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue est professeur d'économie à l'université de Lille. Il est le co-auteur avec Stéphane Ménia des livres Nos phobies économiques et Sexe, drogue... et économie : pas de sujet tabou pour les économistes (parus chez Pearson). Son site : econoclaste.net

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Frederik Ducrozet

Frederik Ducrozet

Frederik Ducrozet est économiste senior chez Pictet Wealth Management, en charge de l'Europe, depuis septembre 2015. Auparavant, il était économiste chez Credit Agricole CIB entre 2005 et 2015. Spécialiste de l'économie européenne, et de la politique monétaire de la BCE en particulier, ses travaux portent notamment sur le cycle du crédit, les politiques monétaires non-conventionnelles et leurs conséquences pour les marchés financiers.

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Atlantico : Ce mardi 13 février, ​devant l'Association de la presse présidentielle, Emmanuel Macron a pu chiffrer, selon des propos rapportés notamment par BFMTV, le taux de chômage structurel du ​pays à 9%. Ce chiffre peut-il se justifier alors que le taux de chômage français avait pu atteindre 6.8% lors de l'année 2008 ? Faut-il en conclure que la crise a produit une augmentation du chômage structurel ?

Alexandre Delaigue : D'abord il faut noter qu'il s'agit d'un chiffre relativement surprenant. Rappelons qu'il s'agit du taux de chômage indépendant de la fluctuation de la conjoncture. C’est-à-dire que quand la demande augmente le chômage a tendance à diminuer et quand on a une récession, cela tend à augmenter. Donc, le chômage structurel est, en supposant que l'on a réduit à 0 tout le chômage lié à la demande, celui qui est dû uniquement au fonctionnement du marché du travail, et qui fait que les entreprises ont du mal à embaucher et que les personnes qui ont du mal à se faire embaucher attendent très longtemps, et c'est ce qui maintient le chômage à un niveau élevé. Pour dire que ce taux est à 9%, la seule explication possible serait de dire : premièrement, que les gens qui se sont retrouvés au chômage à cause de la crise, c’est-à-dire à cause de la diminution de la demande depuis 2008, sont devenus beaucoup plus difficilement employables. C’est-à-dire que le niveau de chômage qui a été atteint ne peut que difficilement diminuer et que ces personnes vont avoir énormément de mal à être réembauchés. C'est une possibilité mais cela apparaît quand même un petit peu étonnant quand on regarde le reste du monde. On voit par exemple qu'aux États-Unis, si on observe un petit peu cet effet-là, malgré tout, le chômage a diminué depuis que la conjoncture s'améliore et est quasiment revenu au niveau d'avant crise, et le niveau d'emploi a évolué de la même façon. Donc cela semble un petit peu curieux quand on regarde les expériences extérieures. Et deuxièmement, il faut quand même regarder qu'il y a eu des tas de réformes du marché du travail qui ont été mises en place en France, on a augmenté la flexibilité, on a réduit le cout du travail avec des programmes chiffrés à 50 milliards d'euros. Ce serait donc, d'un certain point de vue, une forme de désaveu de la politique qu'Emmanuel Macron a lui-même mené en tant que ministre de l'économie et des finances, que de dire que l'on est maintenant à un niveau de chômage structurel de 9%. Il est possible que le chômage structurel ait un peu augmenté à cause de la crise mais supposer qu'il soit arrivé à ce taux-là me paraît très étonnant.

Frederik Ducrozet : D’une manière générale, il faut prendre ce genre d’estimation d’une valeur économique dite « structurelle », ou « d’équilibre », avec beaucoup de précautions. D’autant plus lorsqu’on parle de croissance potentielle ou de chômage structurel, qui sont estimés via des modèles économétriques compliqués et sont sujets à d’importantes révisions statistiques. Enfin, il faut encore redoubler de prudence lorsque ces indicateurs sont utilisés à des fins politiques. On peut donc débattre du chiffre en lui-même, mais de mon point de vue il faut surtout en limiter les utilisations pratiques en termes de politique économique, sous peine de s’exposer à des erreurs de diagnostic en temps réel.

Le chiffre de 9% est proche des estimations officielles des institutions européennes et internationales (entre 9% et 9,2% selon la Commission européenne et l’OCDE). Il est également proche de la moyenne historique du taux de chômage français depuis les années 1980 (9,3%). Par définition, le chômage structurel est insensible aux fluctuations conjoncturelles, mais on estime effectivement que des récessions très sévères du type de la grande crise financière de 2008 ou de la crise de l’euro des années 2010 peuvent produire des effets permanents dits « d’hystérèse » qui font remonter le taux de chômage naturel. Le chiffre de 9% n’est donc pas aberrant en soi, même si le taux de chômage a pu baisser bien en-dessous de ce seuil par le passé.

On peut néanmoins penser que le taux de chômage structurel va diminuer rapidement dans les années à venir, et que ces mêmes estimations « officielles » seront révisées à la baisse. C’est ce qui se passe dans les économies en avance sur la France dans le cycle, comme les Etats-Unis. Une croissance plus forte, supérieure à 2% en France en 2018, devrait aider, tout comme certaines réformes mises en œuvre par le gouvernement, au moins à la marge. On perçoit d’ores et déjà une amélioration de nature structurelle via certains indicateurs comme le nombre de personnes actives marginalement attachées au marché du travail (le « halo » du chômage, en baisse depuis fin 2015), le nombre de salariés à temps partiel involontaire (en baisse), ou la part des embauches en CDI (en hausse). Cela prendra du temps, mais la direction ne fait guère de doute. A noter que ces mêmes instituts internationaux estimaient le taux de chômage structurel à 5% dans les années 1980 !

Patronat et syndicats se réuniront ce jeudi 15 février pour une dernière séance de négociations autour de la question de l'assurance chômage. En quoi cette déclaration relative à un taux de chômage structurel de 9% peut-elle avoir une implication sur la politique qui sera poursuivie par le chef de l'État ?

Alexandre Delaigue : L'indication que cela donne, la seule manière d'interpréter ce genre de propos, c'est qu'il faut s'attendre à d'autres mesures plus tard, pour réduire le chômage structurel. En d'autres termes, il s'agit probablement d'un effet d'annonce pour dire "on aura besoin d'encore beaucoup plus de réformes", ce qui, lorsque l'on regarde les choses, semble un peu absurde. On flexibilise le marché du travail en disant qu'il y a trop de chômage structurel en France, ou alors on réduit les charges et on subventionne l'emploi avec des contrats comme le CICE, et ensuite on dit "mais il y a encore énormément de chômage structurel" donc il faut encore flexibiliser. On est un peu dans un discours qui est complètement hermétique à la réalité. Si, cependant, on doit en déduire quelque chose, c'est très probablement un durcissement des conditions d'accès à l'assurance chômage parce qu'on va dire qu'elle un autre facteur susceptible de générer un chômage structurel plus élevé.

Frederik Ducrozet : C’est une variable importante autour de laquelle s’articulent les objectifs de politique économique, mais aussi les recommandations que les institutions européennes peuvent formuler à l’égard du pays. Le taux de chômage structurel dépend essentiellement de facteurs institutionnels et de choix politiques (le code du travail et le degré de protection des salariés, le salaire minimum, l’assurance chômage, etc.). S’il est élevé, ce sont des réformes structurelles qui seront a priori justifiées (politique de l’offre), y compris des mesures de libéralisation du marché du travail ou de compétitivité. Au contraire, si le chômage observé est très supérieur à son niveau structurel, et donc largement de nature conjoncturelle, ce sont des mesures de relance de la consommation et de l’investissement qui seront plus adaptés (politique de la demande).

En considérant un taux de chômage structurel de 9%, quels sont les arbitrages à opérer en termes de "politique de l'offre et de la demande" pour parvenir à des résultats satisfaisants ?

Alexandre Delaigue : Si vraiment le taux de chômage structurel en France est à 9%, alors dans ce cas-là, il est très urgent de flexibiliser énormément le marché du travail parce que c'est la seule manière d'espérer le réduire. Parce qu'il est, je le répète, lié au fonctionnement de l'économie donc cela impliquerait des réformes structurelles majeures du marché du travail hors de proportion avec ce qui a déjà été fait auparavant, c’est-à-dire beaucoup plus que la loi El Khomri, beaucoup plus que la loi travail, beaucoup plus que les baisses de cotisations sociales. Et donc avec des implications théoriques extrêmement fortes. La réalité brutale, c'est qu'il est très probable qu'il y ait du chômage structurel en France, il est probable qu'il soit plus élevé que dans des pays qui ont un droit du travail plus flexible comme la Grande Bretagne ou comme les États-Unis, mais nous avons encore beaucoup de marge pour la réduction du chômage conjoncturel, c’est-à-dire en jouant sur la politique de demande. Du point de vue de la politique de la demande, celle-ci est en partie déterminée par le Banque centrale européenne et celle-ci fait grosso modo son travail et on ne peut pas attendre d'elle qu'elle en fasse beaucoup plus. Par contre, ce que cela est en train de signifier c'est qu'on ne peut rien faire en termes de déficits et donc cela annonce des arbitrages en termes d'austérité budgétaire qui seraient peut-être plus importants que ce qui avait été annoncé jusqu'à présent. Cela risquerait d'aboutir à une perspective déflationniste. En partant du principe qu'il n'y a rien à faire du point de vue de la demande, on continue de faire de la consolidation budgétaire et on l'accompagne de toutes sortes de mesures structurelles. Mais on oublie que la seule manière de faire des mesures structurelles efficaces, c'est de le faire dans un contexte où la demande est forte, ou elle soutient l'activité suffisamment pour que ces mesures -qui aboutissent à augmenter dans un premier temps les licenciements mais en espérant rattraper cela avec des embauches ultérieures-  puissent être efficaces. En d'autres termes, on est en train, avec ce genre de discours, de condamner totalement les réformes structurelles qui sont menées et d'aboutir à une situation qui sera bien pire parce qu'on est sur un diagnostic qui est erroné sur la situation actuelle

Frederik Ducrozet : Au-delà des grandes orientations de politique économique, en faveur d’une politique de l’offre lorsque le chômage structurel est élevé, il existe d’autres arbitrages qui peuvent être influencés par ce chiffre. Ainsi, un taux de chômage structurel élevé est de nature à générer plus d’inflation des salaires, des biens et services, dans la mesure où l’on vient plus vite buter sur les capacités de production. Le taux de chômage d’équilibre est précisément défini comme celui qui permet à l’économie de croître à son potentiel tout en stabilisant l’inflation.

Dans les projections budgétaires du gouvernement, un taux de chômage structurel élevé peut justifier un (léger) surcroît d’inflation, et donc de revenus budgétaires et de produit intérieur brut à prix courants, toutes choses égales par ailleurs. En d’autres termes, le chômage structurel est une mauvaise chose, mais il peut générer un effet inflationniste qui, dans le contexte actuel, serait plutôt une bonne chose, à supposer que ces phénomènes soient toujours à l’œuvre via la courbe de Phillips. Inversement, si le chômage structurel baisse rapidement, alors les capacités inutilisées resteront durablement plus élevées et les salaires et les prix n’accéléreront pas aussi vite que prévu.

La réalité des équilibres économiques de long-terme est beaucoup plus complexe. La distinction entre politique de l’offre et de la demande est moins claire qu’il n’y paraît. La première peut avoir des effets sur la seconde, et inversement, notamment via les phénomènes d’hystérèse. Encore une fois, mieux vaut se concentrer sur des mesures simples, concrètes, ciblées, plutôt que de prendre des décisions basées sur une estimation aussi incertaine que celle du chômage structurel.

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