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SOS Europe en détresse ?

En un livre aussi limpide que remarquable, Edouard Husson révèle tout ce que vous avez toujours voulu savoir -sans oser le demander- sur les blocages de l’attelage franco-allemand dans l’Union Européenne d’aujourd’hui. L’UE peut disparaître. « Il faut penser l’Europe autrement », insiste Edouard Husson en son Paris-Berlin, qui fait événement.

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est une femme de lettres et journaliste française, prix du premier roman 1981 pour Portrait d'un amour coupable et prix Alfred-Née de l'Académie française 1984 pour Une femme amoureuse. Elle est également la cofondatrice, avec Robert Doisneau, du magazine Femme.

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 « Jamais les forces d’éclatement n’ont été aussi fortes depuis le Traité de Rome de 1957 (…) alors que le Royaume- Uni a décidé de sortir de L’Union. » précise l’auteur, qui connaît admirablement la culture et l’économie de chaque côté du Rhin. « Il faut stopper la doctrine du malentendu », insiste Edouard Husson. « La tendance profonde des milieux dirigeants français est de continuer à voir le pays avec les yeux de la génération précédente. »

Nous, Français, devons changer de regard sur l’ex « modèle allemand », et craindre son affaiblissement, plutôt que sa force. Et ce, vite, dit encore Edouard Husson, qui connaît aussi bien la France que l’Allemagne d’aujourd’hui, en admirateur de son « parrain » spirituel, l’historien britannique Ian Kershaw (https://fr.wikipedia.org/wiki/Ian_Kershaw ), écrivain, comme l’est Husson, auteur - entre autres - d’une monumentale biographie de Hitler (Seuil) et de  « l’Europe en enfer » « tableau saisissant, comme peut l'être, par exemple, le « Guernica » de Picasso,  des malheurs qu'a dû subir l'Europe depuis la première guerre mondiale jusqu'au « miracle » qu'a été la paix et la prospérité, pour l'Ouest européen tout au moins ».

Essayiste distingué, Edouard Husson, l’un des piliers d’Atlantico, et l’une des meilleures plumes du titre, enseigne à l’université Cergy –Pontoise (l’UCP s'est imposée comme un acteur majeur du paysage de l'enseignement supérieur français), où Edouard Husson dirige l’Institut franco-Allemand d’Etudes européennes. Historien, auteur d’une douzaine d’ouvrages, professeur des universités et patron de certaines d’entre elles, conférencier international et journaliste, Edouard Husson connaît souvent mieux que leurs dirigeants le pourquoi du comment des relations entre les états de l’UE, ainsi que le fonctionnement des institutions européennes. Depuis Madame de Staël (amie de Benjamin Constant, auquel nous devons « Adolphe ») la « germanomanie » a caractérisé ceux d’entre nos compatriotes qui exercent des responsabilités, note l’auteur de « Paris-Berlin ». A l’heure où le bateau Europe semble tanguer de toutes parts - voire prendre un peu l’eau-, le devoir des intellectuels et autres sentinelles de l’UE est bel et bien d’activer certaines alarmes. En particulier à l’intention des élites françaises, dont l’auteur souligne à quel point, parfois, elles se trompent sur l’Allemagne et l’attelage franco-allemand.

Parce qu’Edouard Husson sait exactement ce qu’il en fut, ce qu’il en est et ce qu’il en sera, si nous n’y prenons garde tout de suite, là, maintenant ( et ce que cela coûte déjà à la France, et risque de lui coûter demain, si nous ne changeons pas), « Paris –Berlin, est un essai capital Quelle conduite tenir demain si nous voulons sauver l’UE ? Le passé étant souvent l’avenir, les historiens tels Husson sont des lanceurs d’alerte particulièrement précieux. Le terme « survie », choisi par l’auteur pour titrer son ouvrage correspond à la réalité du danger encouru par l’UE en cette veille de 2020, et à la science qu’en a Edouard Husson, qui utilise la profondeur de champ de l’Histoire des deux pays (tel son « parrain » Ian Kershaw, encore une fois), afin de mieux penser se qui se passe mal- ou moyennement bien -entre les deux nations.

Première constatation pour Edouard Husson -et ce bilan n’a jamais été accompli aussi clairement- la somme des malentendus franco-allemands sur le plan politique, économique et monétaire depuis les débuts de la construction européenne nous condamne à mort si nous ne changeons pas la donne. L’Europe ne tenant que par l’entente Franco-allemande, c’est une très bonne idée que ce bilan qui nous prend tous, Français et Allemands, sur le fait, et nous photographie comme étant également coupables, CAD en défaut de compréhension de l’autre. Au moins avons-nous un diagnostic éclairé par la mise en lumière des symptômes. Husson ajoute, citant Joseph Rovan (né Joseph Adolph Rosenthal 1918 2004), historien français d'origine allemande, qui fut le conseiller de Helmut Kohl ET celui de Jacques Chirac, ainsi que l’ une des personnalités au cœur des relations entre l'Allemagne et la France après 1945, auteur -entre autres- de « Histoire de l’Allemagne des origines à nos jours » :

« Nous aurons l’Allemagne de nos mérites » ( c’est l’incipit de « Paris-Berlin »).

 « Si seulement nos dirigeants regardaient l’Allemagne telle qu’elle est », ne cesse de répéter Husson. Et aujourd’hui comment être « germano-réaliste » ? C’est la question du livre, et sur ce chapitre , l’auteur se désole de nos déceptions réciproques depuis l’élection d Emmanuel Macron. Il questionne l’ignorance des élites françaises quant au voisin Allemand, et s’interroge sur la méconnaissance que les Allemands ont des élites Françaises. « A force d’être placés sur un piédestal, les Allemands ont des fourmis dans les jambes, et l’envie d’en descendre. Ils se sentent aujourd’hui beaucoup plus en phase avec le Benelux, l’Europe du Nord, ou l’Europe centrale qu’avec les schémas grandioses d’Emmanuel Macron pour l’Europe ». Avant de lister les changements nécessaires ( la poudre de Perlimpinpin n’étant pas le genre de la maison Husson), l’auteur de Paris- Berlin évoque ce que seraient les atouts d’une Europe débarrassée de nos visions obsolètes. Au passage, il offre à son lecteur le meilleur portrait jamais publié de la chancelière Merkel. Et passe au scanner les conséquences économico-politiques et monétaires « des deux plus mauvaises décisions jamais prises par un chancelier de la République Fédérale : la sortie de l’industrie du nucléaire en 2011, et l’ouverture non préparée des frontières aux réfugiés au dernier trimestre 2015, toutes deux décidées par Angela Merkel » « Hommes politiques, chefs d’entreprises, journalistes,intellectuels, depuis trois ou quatre décennies, se sont comportés comme des personnages de Molière, ayant une réponse unique à toutes les questions politiques, économiques et sociales que se posait notre pays : « Regardez l’Allemagne ! » Alors qu’Emmanuel Macron réunira le 9/12 prochain Vladimir Poutine, Angela Merkel et le président ukrainien Volodymyr Zelensky à Paris, afin de tenter de résoudre le conflit Ukrainien, la France souhaitant un « rapprochement de l'UE avec Moscou  (…) en plein questionnement sur le rôle de l'Otan » (cf.BFM /CNews/Europe1/Atlantico/ du15/11 ), peu de sujets semblent aussi importants. Cependant, précise l’auteur : «  La séquence en cours nous indique que la capacité de négociation et de compréhension mutuelle entre Paris et Berlin a drastiquement diminué « .

Cette diminution, et tout ce qu’elle implique, a sans doute conduit –consciemment, ou pas- Edouard Husson, à prendre la plume pour écrire ce livre et nul autre, face à la catastrophe annoncée du pourrissement des relations entre la France et l’Allemagne. Edouard Husson a écouté son désir de n’en plus souffrir autant. Souffrir de quoi ? De tout ce qu’il savait concernant la somme des malentendus franco-allemands s’accumulant sous ses yeux, sans oublier le danger que ces malentendus faisaient courir à la survie de l’Europe qu’Husson aime tant. Les clichés, donc la bêtise, et autres quiproquos peuvent détruire les êtres (« M. Klein », de Losey, « La parure », de Maupassant, etc..), et anéantir les relations entre Etats.

Le meilleur de « Paris-Berlin », c’est, outre sa précision historique, sa dimension culturelle, sa richesse philosophique, cette tension douloureuse, très littéraire, qui propulse le texte de Husson vers le meilleur de lui-même, le poussant à prendre, quel qu’en soit le prix, toujours plus de risques avec son sujet. Ici, la survie de l’Europe, compromise par les clichés. La bêtise en somme. Edouard Husson, sachant l’Europe mieux que ses gouvernants, et malheureux de ce savoir, souhaitait sans doute se libérer de lui- même et de cette souffrance inconsciente. Dans le même élan, sans doute voulait-il alerter Français et Allemands en publiant cet ouvrage-clef, de sorte que nous puissions corriger l’obsolescence de nos « impressions d’Allemagne ». D’où la beauté, silencieuse, mais explosive de son « Paris-Berlin ».

Paris-Berlin : la survie de l’Europe, 416 pages, 23 euros.

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