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Comment lire des histoires de super-héros nous aide à construire notre personnalité
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Super-perso

Comment lire des histoires de super-héros nous aide à construire notre personnalité

Les histoires de super-héros tiennent des contes d'antan et des récits mythiques mais également de la littérature populaire apparue aux XIXe et XXe siècles. Objets sociologiques, elles nous informent sur les rêves et les tabous d'une société, sur notre rapport à la science et notre vision de l'individu dans la société contemporaine, c'est ce que développe Thierry Rogel dans "Sociologie des super-héros" (Extrait 1/2).

Thierry Rogel

Thierry Rogel

Titulaire d’une maitrise d’analyse économique, Thierry Rogel est professeur agrégé de sciences économiques et sociales au lycée Descartes de Tours (France) et intervenant dans l’enseignement supérieur (IUT de journalisme, Préparation aux concours administratifs, classes préparatoires aux grandes écoles de commerce).

Il s’est spécialisé dans la vulgarisation des sciences sociales en général et de la sociologie en particulier et est auteur de divers livres dont Le changement social contemporain (Bréal -2003) et Sociologie des super-héros (Editions Hermann).

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Si, dans les années 1960, le succès aux États-Unis fut presque immédiat, il faudra attendre presque dix ans pour que les premiers récits Marvel soient publiés en France (à partir de décembre 1969 dans les revues Fantask, Marvel et Strange) mais là aussi les choses changèrent dès la fin de la décennie : on connut un véritable engouement pour ces héros en collants, et les fameuses revues qui se vendaient pour la somme de 3 francs (environ 3 euros de 2010) se négocient aujourd’hui autour de 100 euros sur le marché de l’occasion. Ces revues qui durent pendant un temps estampiller, par obligation, la mention « bandes dessinées pour adultes », devinrent si populaires qu’elles se retrouvent aujourd’hui entre les mains de gamins de cinq ans.

Super-Héros et sociologie

Imagination et sociologie : beau mariage en vérité. La société n’est pas seulement faite de structures sociales et de rapports de domination, d’individus et de stratégies, elle est aussi savoir, fiction et croyances et les récits y occupent une place qu’on peut difficilement négliger. À l’aide de leurs récits, les hommes se parlent à eux-mêmes et parlent de leur société ou de ce qu’ils en imaginent. Ainsi Richard Sennet considère que face aux bouleversements provoqués par le capitalisme, les hommes ont besoin de retrouver du sens dans des récits compensatoires (« Il nous faut comprendre comment s’arrange l’individu pour combler ce vide de sens[2]»). Ces récits prendront différentes formes : certaines sont aujourd’hui clairement reconnues à travers le concept de « storytelling » qui semble avoir envahi les discours sociaux (qu’ils soient économiques, politiques ou publicitaires) depuis les années 1990[3].

Mais depuis longtemps, les ethnologues et les folkloristes nous ont montré que les « littératures orales » faites notamment de mythes, contes et légendes emplissent une fonction similaire[4]. Enfin, le rôle de la littérature et des produits culturels de masse dans cette production de sens fait partie depuis longtemps des préoccupations des sociologues [5]Les histoires ont quelque chose à dire de la Société, le sociologue Howard Becker le rappelle en ces termes :

« J’ai toujours fréquenté les théâtres et les cinémas, toujours été un infatigable lecteur de fiction. Il m’a toujours semblé que ces activités m’apprenaient des choses intéressantes sur la société [6]. » Et les histoires ont surtout toujours quelque chose à dire de leurs lecteurs. En effet, lire des aventures écrites par d’autres, c’est aussi se créer sa propre aventure et la réécrire à sa manière : on sait que toute lecture suppose une réinterprétation et que celle-ci a à voir avec le lecteur. On pourrait faire nôtres les propos du psychologue Jérome Brunner à propos des récits autobiographiques :

« J’ai fait l’hypothèse que c’est grâce au récit que nous parvenons à créer et recréer notre personnalité, que le Moi est le résultat de nos récits et non une sorte d’essence que nous devrions découvrir en explorant les profondeurs de la subjectivité. Nous disposons maintenant de preuves pour affirmer que, sans cette capacité à construire des histoires à propos de nous-mêmes, rien n’existerait qui ressemble à une personnalité […] Mais lorsque nous sommes dotés de cette capacité, alors nous pouvons construire une personnalité qui nous relie aux autres, qui nous permet de revenir de manière sélective sur notre passé, tout en nous préparant à affronter un futur que nous imaginons[7]. »

Nous nous construisons par les récits que nous créons à propos de nous-mêmes et l’enfant, ou le jeune adolescent, qui lit Spider-Man se construit aussi en partie relativement à Spider-Man, au moins le temps de la lecture. Pour paraphraser Paul Veyne, nous pourrions dire que le jeune lecteur croit à l’existence de ses super-héros au moins le temps de la lecture[8]. Et cette construction personnelle, le jeune lecteur la fera à l’aide des récits mais aussi grâce aux éléments culturels que charrient ces récits : « C’est dans notre culture que nous puisons les récits qui nous permettent de nous raconter à nous-mêmes, qui tissent et retissent sans cesse notre Moi[9]. »

Comprendre comment un récit participe à la construction de sens de l’individu, fut-il adolescent, fait maintenant partie du travail du sociologue (et des sciences sociales en général). À ce titre, les récits Marvel rejoignent la littérature orale. Raison de plus, donc, pour comprendre comment dans les années 1960, s’est forgé un récit qui s’impose aujourd’hui de manière multimédiatique (bande dessinée, jeux vidéos, cinéma,…).

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Extrait de Sociologie des super-héros, Hermann (19 mai 2012)

 


[1] Charles Wright Mills : « L’imagination sociologique », La Découverte, 1997.

[2] Richard Sennett: « Récits au temps de la précarité », Le Monde, 5 Mai 2006.

[3] Christian Salmon: « Storytelling », La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits », La Découverte, 2007.

[4] Arnold Van Gennep: « La formation des légendes », Flammarion, 1912.

[5] Edgar Morin: « L’esprit du temps », Grasset, 1975.

[6] Howard Becker: « Comment parler de la société », Préface, La Découverte, 2009.

[7] Jérome Brunner : « Pourquoi nous racontons nous des histoires ? Le récit au fondement de la culture et de l’identité individuelle », Pocket, 2005.

[8] Paul Veyne: « Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? Essai sur l’imagination constituante », Seuil, 1983.

[9] Jérome Brunner : « Pourquoi nous racontons nous des histoires ? Le récit au fondement de la culture et de l’identité individuelle », Pocket, 2005.

 

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