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Jean Castex Seine-Saint-Denis
©LUDOVIC MARIN / AFP

Mesures concrètes ?

Sauver la Seine-Saint-Denis, mission impossible ? Non... mais l’Etat n’est pas le "héros" qu’il pense être

Le Premier ministre Jean Castex et une partie du gouvernement se rendront à Saint-Ouen, Bobigny et Pantin ce vendredi. Les élus attendent des actions concrètes de la part du gouvernement. En octobre 2019, Edouard Philippe avait déjà présenté un plan d’action de 23 mesures pour la Seine-Saint-Denis.

Laurent  Chalard

Laurent Chalard

Laurent Chalard est géographe-consultant. Membre du think tank European Centre for International Affairs.

Voir la bio »Farid Temsamani

Farid Temsamani

Farid Temsamani est consultant en intelligence économique et porte-parole de l'association "Banlieue Plus".

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Atlantico.fr : La Seine-Saint-Denis est souvent perçue comme l'un des territoires les plus déshérités de France, sa situation est-elle aussi désespérée qu'il y paraît ? 

Laurent Chalard : Non, sa situation n’est pas aussi désespérée que cela car tout dépend des indicateurs utilisés. 

En effet, contrairement à une idée reçue, la Seine-Saint-Denis est, dans la dernière décennie, l’un des départements les plus dynamiques de France sur le plan économique, avec de nombreuses créations d’emplois à la clé. Selon les données de l’Insee, entre 2007 et 2017, le nombre d’emplois a augmenté de 44 000 unités, soit une hausse de 8,2 %, un taux de croissance plus de deux fois supérieur à la moyenne francilienne de + 2,7 % sur la même période ! Il s’ensuit que le département se rapproche progressivement du niveau d’équilibre emplois/actifs, avec un indicateur de concentration d’emploi de 89,3 en 2017. Le moindre coût du foncier par rapport à Paris intra-muros et les nombreuses friches industrielles relativement proches du centre de la capitale ont conduit à une explosion de l’immobilier de bureau dans le département, en particulier dans les communes limitrophes de Paris : Saint-Ouen-sur-Seine, Saint-Denis, Aubervilliers, Pantin ou encore Montreuil. L’industrie et son corollaire le monde ouvrier relèvent du passé, dans un département aujourd’hui fortement tertiarisé, comme en témoigne le fait que les emplois localisés en Seine-Saint-Denis sont désormais majoritairement des emplois qualifiés avec 51,1 % d’emplois de cadres et de professions intermédiaires en 2017. 

En fait, c’est surtout au plan des indicateurs sociaux que la Seine-Saint-Denis apparaît comme particulièrement déshéritée car, contrairement, aux autres départements franciliens, la pauvreté s’y est généralisée à la majorité des communes. Pour la plupart des indicateurs, que ce soit le taux de chômage, le taux de pauvreté, les revenus des ménages, la Seine-Saint-Denis se caractérise par les plus mauvaises performances au niveau national avec les départements d’Outre-Mer. Cependant, si l’on analyse l’évolution récente d’un indicateur social comme les CSP en Seine-Saint-Denis, selon les données de l’Insee, on constate que le nombre de cadres a grimpé de 30 % entre 2007 et 2017, passant de 85 000 personnes à près de 112 000, soit une hausse de leur part dans la population active de 2,7 points, du même ordre que la région Ile de France. De même, entre 2012 et 2017, le taux de chômage n’a progressé que de 0,2 point en Seine-Saint-Denis contre de 0,5 point en moyenne en Ile de France. Si la situation actuelle demeure très mauvaise pour les indicateurs sociaux, il n’en demeure pas moins quelques lueurs d’espoir, qui laissent à penser que le département commence timidement à sortir du marasme social.

Farid Temsamani : Le plus déshérité de France métropolitaine, c’est indéniable. La Seine-Saint-Denis cumule malheureusement nombre d’indicateurs de difficultés. 

Le taux de pauvreté des individus frôlait déjà les 30% avant la crise sanitaire du Covid selon l’Insee. Soit quasiment deux fois le taux de pauvreté français : 14,5% avant Covid.

Le chômage y dépassait déjà les 10% contre un peu plus de 8% pour la moyenne nationale avant la crise sanitaire. Certains quartiers du département voient cette statistique toucher la moitié de la jeunesse. 

S’agissant de ces deux indicateurs, il est à craindre une aggravation sans précédent avec la crise économique issue de l’épidémie.

La seine saint denis est également pour des raisons historiques le département avec l’un des plus grand parc HLM du pays ; près de 40% des logements sur le territoire. 

La disparité avec les autres départements d’Ile de France y est flagrante.

Cela se traduit par une inadéquation des moyens dont dispose ce territoire pour répondre à ces maux

Chaque gouvernement ou presque présente des plans pour "sauver" la Seine-Saint-Denis sans que la situation des habitants paraisse beaucoup en bénéficier, l'Etat est-il le bon acteur en matière d'efficacité ? 

Laurent Chalard : Dans un contexte de mondialisation libérale, les dynamiques urbaines au sein des villes globales, dont Paris fait partie, relèvent beaucoup plus du marché que de l’action de la puissance publique, même si cette dernière par des interventions symboliques peut accélérer la revalorisation d’un territoire auprès des investisseurs, comme ce fut le cas avec l’implantation du Stade de France à Saint-Denis, moteur ensuite du redéveloppement de la zone industrielle de la plaine de Saint-Denis. Il s’ensuit que si l’intervention de l’Etat est nécessaire, c’est surtout la dynamique des acteurs privés endogènes ou exogènes qui est à l’origine de l’évolution des territoires, avec une part de hasard certaine (un territoire perçu comme répulsif peut devenir attractif en quelques décennies pour diverses raisons). Pour l’Etat, il s’agit essentiellement de permettre un fonctionnement correct des services publics, que ce soit l’école, la police ou la santé, afin de ne pas rendre répulsif ce territoire. Or, à l’heure actuelle, le principal frein au développement de la Seine-Saint-Denis est la situation sécuritaire insatisfaisante et la montée des communautarismes, que l’Etat n’arrive pas à endiguer, en gardant en tête que la situation dans le domaine en Seine-Saint-Denis n’est probablement pas pire qu’ailleurs si l’on rapporte le nombre de dérives constatées à l’importance de la population issue de l’immigration internationale. Dans ce cadre, la situation dans le département voisin du Val-d’Oise apparaît relativement plus préoccupante.

Farid Temsamani : Les exécutifs nous ont habitués à des plans banlieues. La Seine saint denis a également ses plans de communication réguliers. A croire que certains de ces territoires servant parfois de décors cinématographiques deviennent des décors de visites ministérielles, voire présidentielles.

Forcer de constater que les effets pour juguler les indicateurs de misère sont limités. Les services de l’état aussi dévoués qu’ils peuvent être sont dépassés par les besoins conséquents. Pire, à l’évidence, l’action étatique est déficiente sur les quatre dernières décennies. 

Clairement la réponse n’est pas suffisamment calibrée pour répondre à l’ensemble des difficultés. Nous pouvons même dire que la volonté politique de l’Etat centrale y est limitée. 

Au-delà de la culture limitée concernant l’efficacité de l’action publique en général, l’association des libertés locales exercées grâce à la décentralisation et l’action de l’état sur le territoire n’est pas toujours des plus cohérentes. En effet, dans un département marqué lourdement par le communisme municipal, l’évolution des mentalités pour mener à bien les actions correctives sur les difficultés structurelles telles que l’habitat par exemple est encore très lente. Certains exécutifs municipaux ont encore énormément de mal à lancer des programmes de destruction dans le cadre de la rénovation urbaine.

La Seine saint Denis et ses habitants y paient un lourd tribu, le millefeuille territoire n’aidant pas.

La croissance nationale globale est-elle le seul moyen de sortir les quartiers pauvres de leur situation sociale en permettant la création d'emplois ?

Laurent Chalard : La Seine-Saint-Denis montre bien que ce n’est pas vraiment le cas, puisque la forte croissance économique constatée n’entraîne pas une baisse drastique de la pauvreté sur le territoire, même si elle a un effet positif, pour la simple raison, que la majorité des emplois de cadres créés sur le territoire sont occupés par des personnes qui résident dans un autre département. En effet, le niveau de qualification des nouveaux emplois proposés ne correspond pas aux qualifications de la main d’œuvre résidente. En conséquence, c’est surtout le modèle métropolitain qui est problématique, dans le sens que la désindustrialisation a entraîné la disparition de nombreux emplois peu qualifiés de type ouvrier au sein des grandes métropoles, ne permettant pas à l’ensemble des populations les moins diplômées d’exercer un emploi. Si tous les experts s’accordent sur le constat, néanmoins, aucun n’a réussi, jusqu’ici, à proposer une solution efficace pour résoudre le problème.

Farid Temsamani : Avec une croissance nationale de l’ordre d’à peine plus de 1 % avant la crise du Covid, elle ne peut être le seul moyen pour lutter contre les difficultés sociales de la Seine-Saint-Denis.

Paradoxalement, la croissance de l’emploi et de la création d’entreprise y sont plus soutenus qu’ailleurs. Malheureusement, l’employabilité n’est pas toujours en adéquation avec la dynamique de développement d’une partie du territoire. En conséquence, les emplois sont en partie occupés par des non-sequano-dionysiens.

L’offre de formation par exemple sur le territoire est soit sous-dotée, soit complètement en adéquation avec les besoins réels.

Existe-t-il beaucoup d'exemple de gentrification, de quartiers qui s'en sortent par un embourgeoisement des populations ? Quels exemples étrangers seraient à suivre en matière de développement économique et social ? 

Laurent Chalard : Effectivement, si le phénomène dominant en Seine-Saint-Denis au cours des dernières décennies est la paupérisation généralisée du territoire, depuis une grosse dizaine d’années, voire un peu plus dans certaines communes, les choses évoluent, avec certaines communes du département connaissant des croissances du pourcentage de cadres parmi les plus élevées de la région, ce que l’on appelle la gentrification. Face à la saturation de Paris intra-muros, où le marché de l’immobilier est devenu inaccessible pour une large majorité de la population francilienne, de nombreux parisiens issus des classes moyennes se tournent vers les communes de Seine-Saint-Denis les plus proches de Paris et les mieux desservies en transports en commun, plébiscitant les quartiers de type faubourg ou pavillonnaires, mais snobant les grands ensembles, ce qui sous-entend qu’une petite partie seulement du territoire du département est concernée par le processus. Par exemple, entre 2006 et 2016, Saint-Ouen-sur-Seine remporte la palme de la Proche Couronne pour la progression du pourcentage de cadres, soit + 12,6 points ! Les autres communes concernées par le processus de gentrification sont presque toutes situées dans l’EPT Est Ensemble, qui prolonge les quartiers « bobos » de l’est parisien avec des taux de croissance des cadres supérieurs à 5 points entre 2006 et 2016 : Pantin, Les Lilas, Montreuil, Romainville et Bagnolet. La seule exception est la commune de Neuilly-Plaisance plus éloignée de Paris, qui affiche une hausse de + 6,2 points des cadres entre 2006 et 2016, liée au développement du quartiers d’affaires du Val de Fontenay dans le département voisin. 

Farid Temsamani : Effectivement, avec la pression immobilière, une gentrification s’installe durablement surtout pour les communes limitrophes de Paris. 

Néanmoins, les conséquences n’y sont pas toujours positives partout. La cohabitation avec les habitants historiques amène son lot de défiance. Pire, le phénomène a pour conséquences la fuite des classes populaires vers la grande périphérie, ou l’absence de mixité à l’échelle scolaire du fait de l’accroissement des établissements privés.

À l’étranger, la réussite la plus marquante est sans aucun doute celle d’Harlem à New York dans les années 80.  Elle est à eu pour conséquences la construction de nouveaux habitats et la réhabilitation des anciens logements. 

Sa réussite, au-delà du bâti, est l’alliance d’une véritable vision de la transformation économique et sociale du territoire, et de la collaboration en bonne intelligence entre la ville et l’état fédéral, notamment sur l’aspect financier.

En France, cette vision de la transformation existe également sur nombre de territoires grâce à des leaderships locaux et la rénovation urbaine lorsqu’elle est bien sollicitée.

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