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Réforme des retraites

Retrait de l’âge de pivot : ce à quoi pourrait ressembler le cocktail idéal de mesures pour garantir le financement des retraites

Le gouvernement a décidé, suite à la réforme des retraites et à la grève, de ne pas mettre en place "l'âge pivot". Quelles vont donc être les alternatives ? Marc de Basquiat, conseil en politiques publiques répond à nos questions.

Marc de Basquiat

Marc de Basquiat

Marc de Basquiat est fondateur de StepLine, conseil en politiques publiques, et chercheur associé du laboratoire ERUDITE. Il préside l’Association pour l’Instauration d’un Revenu d’Existence. Il intervient régulièrement comme expert GenerationLibre.

Son site : StepLine.fr

Diplômé de SUPELEC, d'ESCP Europe et docteur en économie de l'université d'Aix-Marseille.

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Atlantico : Afin de renouer le dialogue avec les partenaires sociaux, notamment les syndicats réformistes, Edouard Philippe vient de mettre entre parenthèse la question de l'âge pivot, en attendant des propositions alternatives des syndicats. Selon vous quelles mesures peuvent permettre au pays de sortir de cette crise politique ? Quelle serait la réforme des retraites idéale à vos yeux ? 

Marc de Basquiat : Equilibrer un système de retraite par répartition est d’une rare simplicité, ne combinant que quatre paramètres : (1) le niveau des pensions, (2) la durée moyenne des retraites (l’espérance de vie), (3) le niveau et (4) la durée des cotisations. Sachant que la grande majorité des baby boomers a maintenant atteint la retraite, avec des pensions relativement confortables et une espérance de vie assez longue, les actifs sont confrontés à une rude contrainte pour équilibrer l’équation. Augmenter le taux des cotisations serait suicidaire, alors que les prélèvements et le coût du travail sont déjà particulièrement élevés en France. Le Premier Ministre l’a rappelé dans sa lettre du 11 janvier : « les mesures destinées à rétablir l’équilibre ne devront [pas] entraîner [de] hausse du coût du travail, pour garantir la compétitivité de notre économie ». On ne peut donc jouer que sur le paramètre 4 : la durée de cotisation. C’est une certitude largement partagée.

Ce raisonnement simple n’est valable que parce qu’on est dans une logique de répartition où, mois après mois, les retraités se partagent grosso modo la masse de cotisations versées par les actifs. Le hic est que le gouvernement réfute l’hypothèse d’une « baisse des pensions, pour préserver le pouvoir d’achat des retraités ». Si la population active stagne ou diminue, en même temps que le nombre de retraités explose, l’équilibre du système va nécessiter un allongement conséquent de la durée de cotisation… Facteur aggravant, le gouvernement envisage d’indexer les pensions sur l’évolution des salaires, plus forte que l’inflation. Est-ce raisonnable ?
Il existe deux modèles de systèmes de retraite auto-équilibrés. Le premier est le schéma de répartition « à cotisations définies », où le montant des pensions diminue automatiquement lorsque la démographie s’affaisse. Les actifs consacrent toujours le même pourcentage de leurs revenus à financer les pensions des retraités… qui ne peuvent plus que regretter de ne pas avoir fait davantage d’enfants lorsque c’était leur tour. 

L’autre modèle consiste à obliger chacun à se doter d’un capital personnel pour ses vieux jours, en l’accompagnant d’un mécanisme assurantiel qui permet d’ajuster la valeur du capital à la durée de vie réelle du retraité. Lorsqu’Albert part à la retraite à 64 ans avec un capital d’un million d’euros, il ne sait pas s’il va l’utiliser pendant 10 ans ou 40 ans. Prélever 8 000 euros par mois ou 2 000, ce n’est pas du tout le même train de vie. L’assureur retraite lui dit alors : « Confiez-moi votre million. Je m’engage à vous verser à vie 4 000 euros par mois, même lorsque vous serez centenaire ». Le système s’auto-équilibre grâce à la mutualisation des cas de Bernard-1 et Bernard-2, qui décèderont au bout de 10 ans après n’avoir utilisé que la moitié de leurs millions, avec Bernard-3 qui consommera deux millions en devenant centenaire. 

Certains assureurs privés proposent à Albert de lui verser 5 000 euros par mois, en faisant fructifier son épargne sur les marchés financiers. Mais comment pourraient-ils garantir qu’ils ne feront pas faillite dans les prochaines décennies ? Aussi, l’Etat français pourrait choisir d’instaurer un système de retraite « par capitalisation non spéculative » qui ne verserait « que » 4 000 euros par mois à Albert (indexés sur l’inflation), mais sans risque de faillite. Ce schéma a l’avantage de ne pas peser sur la génération suivante, utilisant les réserves créées par les générations nombreuses pour leurs propres retraites. 

Avec cette proposition Edouard Philippe place la balle dans le camp des syndicats, qui pour autant semblent extrêmement divisés sur les réponses à apporter à la crise. Ont-ils aujourd'hui les moyens de proposer une alternative crédible au gouvernement ?

Marc de Basquiat : Nous allons subir pendant trois mois des discussions oiseuses sur la façon d’équilibrer le système sans que personne ne paie, ni ne rogne sur ses avantages particuliers. Prévoyons que ce sera pénible, une débauche de mauvaise foi de la part d’acteurs qui feindront d’ignorer les contraintes les plus triviales pour équilibrer le système. Le jeu des syndicats du type CGT et FO consiste à engranger le maximum d’adhésions en tenant une ligne dure face au gouvernement. Pourquoi deviendraient-ils raisonnables et proposeraient-ils de réelles solutions pour équilibrer le système ? Le mécontentement général est le vivier de leur prospérité. Les syndicats réformistes sont dans une position plus délicate, ne pouvant ignorer la difficulté de l’exercice mais devant cependant satisfaire les revendications d’adhérents qui ne sont pas disposés à renoncer à des avantages historiques. 
Parions qu’à la fin du sketch le gouvernement imposera une réforme à peu près raisonnable. Toute la difficulté de l’exercice est de permettre à tous les acteurs de sauver les apparences. 

La prise en compte de la pénibilité du travail apparaît comme une prise de position majeure du gouvernement, qui l'amènerait à conserver de facto certains régimes spéciaux. Qu'en pensez-vous ? 

Marc de Basquiat : La question de la pénibilité est souvent mal posée. Si des employeurs proposent des postes avec des conditions de travail pénibles, ils doivent en supporter le coût financier. L’armée cotise à un niveau très élevé pour la retraite de soldats partant en opération. Pourquoi des industriels ou des sociétés de services privés ne seraient-ils pas obligés de compenser l’usure prématurée de leurs travailleurs en les dotant généreusement pour leur retraite ? En tous cas, il n’y a aucune légitimité à faire subventionner par la collectivité nationale les retraites plus généreuses versées aux salariés qui ont accepté de travailler pour un employeur – public ou privé – dans des conditions hors normes. 
L’autre paramètre de la pénibilité est l’âge du départ à la retraite. Là, on ouvre la boîte de Pandore. Comment évaluer de façon rationnelle les conditions qui justifieraient un départ précoce ? Un conducteur de TGV a-t-il vraiment une vie plus difficile qu’un employé de bureau qui subit pendant des années l’humeur exécrable d’un chef atrabilaire ou manipulateur ? 

En réalité, chacun est seul juge de la pénibilité de son job et de ses circonstances de vie. Il serait donc logique que chacun puisse décider raisonnablement la date de son propre départ à la retraite, en arbitrant l’inconfort de sa situation présente et le niveau médiocre d’une pension de retraite calculée en fonction des cotisations acquises et de son espérance de vie à la date de liquidation de ses droits. Le choix d’un départ prématuré pourrait d’ailleurs être réversible, un ras-le-bol à 50 ans pouvant être suivi d’un sursaut d’énergie productive et créatrice à 55. 

Pour répondre à la difficile question de l’âge de départ à la retraite – pénibilité ou pas – la meilleure réponse est peut-être la liberté ? Cette hypothèse impose que les règles du jeu soient suffisamment simples, claires et stables pour que chacun réalise son arbitrage en mesurant pleinement les conséquences de son choix pour le reste de sa vie. 

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