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Rattrapées par l’histoire : quand la réalité vient sèchement démentir le monde virtuel que s’était construit les élites occidentales
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Fin du déni

Rattrapées par l’histoire : quand la réalité vient sèchement démentir le monde virtuel que s’était construit les élites occidentales

Comme hypnotisé par leurs vœux pieux, les élites occidentales observent le monde comme un prolongement naturel de leurs idéaux depuis la fin de la guerre froide. Une tare qui les a conduit à se méprendre sur le monde musulman notamment, et dont la crise des migrants ou l'Etat islamique constituent des chocs qui les fait aujourd'hui vaciller.

Eric Deschavanne

Eric Deschavanne

Eric Deschavanne est professeur de philosophie.

A 48 ans, il est actuellement membre du Conseil d’analyse de la société et chargé de cours à l’université Paris IV et a récemment publié Le deuxième
humanisme – Introduction à la pensée de Luc Ferry
(Germina, 2010). Il est également l’auteur, avec Pierre-Henri Tavoillot, de Philosophie des âges de la vie (Grasset, 2007).

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David Engels

David Engels

David Engels est historien et professeur à l'Université Libre de Bruxelles. Il est notamment l'auteur du livre : Le déclin. La crise de l'Union européenne et la chute de la République romaine. Quelques analogies, Paris, éditions du Toucan, 2013.

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Atlantico : En quoi des évènements majeurs comme ceux de Charlie Hebdo au mois de janvier, mais aussi la crise des migrants que l'Union européenne gère péniblement, ont-ils pu constituer un choc pour la vision qu'avaient les élites occidentales du monde ? Dans quelle mesure ces dernières se voient-elles bousculées ?

David Engels : En analysant les diverses expressions d’opinion dans les grands médias, je ne suis pas certain de la mesure dans laquelle on peut vraiment parler d’un bousculement des opinions établies au sein des élites occidentales. Certes, les nombreux drames humanitaires et sécuritaires des derniers mois ont été vécus comme extrêmement affligeants, à la fois par le grand public et par les milieux politiques et intellectuels, mais ce qui l’est encore plus, c’est l’absence totale de véritable remise en question d’une certaine vision du monde qui est à l’origine de ces drames.  Comprenons-nous bien : quand je parle ici de « responsabilité », ce n’est pas dans un sens moralisateur, mais au contraire, dans un sens pragmatique. Car il faut bien séparer deux aspects : d’un côté, le drame migratoire, la crise économique et les dangers du fondamentalisme musulman nous mettent devant des contraintes morales et nécessités pragmatiques que nous ne pouvons nier sans inhumanité ; d’un autre côté, il faudrait enfin cesser d’ignorer que ces crises sont en large part dues au dysfonctionnement politique, économique et identitaire profond de notre propre civilisation.

>>>> Lire aussi : Les réfugiés et la grande peur européenne de la mort

Il faudrait enfin accepter les nouveaux paradigmes sociaux qui s’imposent et prendre les mesures, à l’intérieur comme à l’extérieur, pour arrêter la casse, au lieu de surenchérir sur nos propres erreurs. Car c’est exactement ce que nous faisons pour le moment. Le refus de mener une politique extérieure européenne digne de ce nom a-t-il laissé le champ libre aux interventions des États-Unis et provoqué un exode ethnique sans pareil ? Retirons-nous encore plus de notre responsabilité politique et cantonnons-nous à faire le ménage des autres ! La libéralisation de l’économie nous a-t-elle poussés dans une récession sans pareil ? Pratiquons encore plus de privatisations et d’austérité ! Le remplacement des valeurs identitaires millénaires de notre civilisation par un universalisme matérialiste et individualiste a-t-il créé partout dans le monde la haine de notre égoïsme arrogant ? Prêchons encore plus les vertus d’un prétendu multiculturalisme et de la société de consommation !

Dès lors, le véritable enjeu n’est pas la question de savoir s’il faut accueillir ou non les réfugiés syriens, iraquiens ou afghans – la réponse découle obligatoirement des responsabilités de la condition humaine –, mais plutôt la nécessité d’œuvrer courageusement et efficacement pour que les réfugiés puissent rapidement retourner chez eux et trouver un pays stabilisé, au lieu de rester en Europe et d’être exploités soit par une économie en recherche d’une main d’œuvre bon marché, soit par des groupuscules islamistes fondamentalistes. Le véritable enjeu, ce n’est pas l’assainissement des finances grecques, mais plutôt la réforme d’un système économique global permettant à des agences de notation privées de rendre caduques toutes les tentatives désespérées de diminuer les dettes souveraines des États avec l’argent des contribuables européens. Le véritable enjeu, ce n’est pas la question de savoir s’il faut renvoyer chez eux les nombreux étrangers nationalisés depuis des décennies, mais plutôt, comment les intégrer durablement dans notre société et maintenir le sens de la loyauté et solidarité envers notre civilisation européenne.

Eric Deschavanne : Après le 11 septembre 2001, on a pu parler aux États-Unis de "retour de l'Histoire". Pour la première fois l'Amérique, superpuissance impliquée dans presque tous les conflits de la planète durant le 20e siècle, se trouvait frappée sur son sol. Un choc similaire se produit actuellement sur les opinions publiques européennes. Depuis 1945, l'Europe occidentale était devenue un havre de paix, de liberté et de prospérité. Elle bénéficiait même du bouclier américain, qui la dispensait d'avoir à se préoccuper de sa sécurité. Préservés des affres de la misère et de la violence, nous pouvions nous montrer généreux ,ouverts, accueillants, soucieux des malheurs des peuples du monde et des injustices qu'ils pouvaient subir. Si les États-Unis endossaient volontiers le costume de gendarme du monde, l'Europe semblait avoir vocation à en être le médecin. L'Union Européenne constituait un aimable club de démocraties soucieuses de prospérité économique et de respect des droits de l'homme mais qui pouvait s'accommoder de demeurer un "nain politique". C'est peut-être en train de changer, sous l'effet de la crise grecque et de la crise des migrants. On a beaucoup critiqué, au début de l'été, le diktat européen imposé aux Grecs et le leadership allemand en matière de politique économique européenne. Ils avaient à tout le moins une vertu, celle de constituer un début d'affirmation de volonté politique europénne. Peut-être que  le terrorisme et le choc migratoire lié au terrible conflit syrien vont-ils faire prendre conscience aux européens qu'ils ne peuvent espérer voir l'Europe demeurer éternellement une vaste Suisse au milieu d'un monde traversé de crises et de guerres, et qu'il leur faut constituer celle-ci en une puissance politique responsable et maîtresse de son destin.

D'ailleurs, comment décririez-vous cette vision "virtuelle" du monde d'après ces élites ? En quoi consist(ai)ent ces représentations mentales ?

David Engels : La vision du monde développée par la majorité de nos élites actuelles est caractérisée, consciemment ou inconsciemment, par une profonde hypocrisie me faisant souvent penser à la duplicité du langage idéologique pressentie par Orwell, car derrière une série de mots et de figures de pensée tous aussi vaticanisants les uns que les autres, se cache une réalité diamétralement opposée. Jamais, l’on n’a autant parlé de multiculturalisme, d’ouverture et de « métissage », et pourtant, la réalité est de plus en plus caractérisée par l’hostilité entre les cultures et ethnies. Jamais, l’on n’a autant prêché l’excellence, l’évaluation et la créativité, et pourtant, la qualité de notre système scolaire et universitaire est en chute libre à cause du nivellement par le bas généralisé. Jamais, l’on n’a autant fait pour l’égalité des chances, et pourtant, notre société est de plus en plus marquée par une polarisation dangereuse entre riches et pauvres. Jamais, l’on n’a autant appelé à la protection des minorités, aux droits de l’homme et à la tolérance, et pourtant, le marché du travail est d’une dureté inouïe et les droits des travailleurs de plus en plus muselés. Jamais, l’on ne s’est autant vanté de l’excellence de nos démocraties, et pourtant, la démocratie représentative, sclérosée par la technocratie et le copinage à l’intérieur, et dépossédée de son influence par les institutions internationales et les « nécessités » de la globalisation, a abdiqué depuis bien longtemps. Force est de constater que non seulement nos élites, mais aussi les discours médiatiques dominés par l’auto-censure du « politiquement correct » sont caractérisés par un genre de schizophrénie de plus en plus évidente et non sans rappeler les dernières années de vie de l’Union soviétique avec son écart frappant entre la réalité matérielle désastreuse d’en bas et l’optimisme idéologique imposé d’en haut…

Eric Deschavanne : Je ne fais pas mienne cette grille de lecture qui consiste à opposer le peuple et les élites, pour la bonne et simple raison qu'en démocratie, l'élite politique se conforme aux voeux, aux attentes et à la vision du monde de l'opinion publique. L'angélisme et le déni de réalité que vous évoquez caractérisent l'opinion davantage que les élites, généralement plus conscientes des enjeux et des dangers d'une situation politique. Cela n'interdit pas de s'interroger sur les facteurs qui affectent notre vision du monde ou qui altèrent notre représentation de la réalité. Il y a en premier lieu l'appartenance de classe, étroitement corrélée aujourd'hui au niveau de formation et au lieu de résidence. En gros, il existe deux France, clivées en fonction de leur situation dans la nouvelle économie mondialisée. Le reférundum de 2015 constitue à cet égard un bon point de repère : 55%-45%, cela représente un clivage non entre le peuple et l'élite, mais entre deux peuples, l'un plongé dans l'insécurité (économique, sociale, culturelle), l'autre mieux armé (une élite, si l'on veut, au sens culturel, non politique, et large), plus serein, plus optimiste, s'inquiétant principalement des peurs de l'autre peuple ou des lenteurs de l'adaptation du pays aux contraintes de la mondialisation. Je ne dirai pas que l'un ou l'autre de ces peuples a une vision du monde plus réaliste ou plus pragmatique que l'autre : leurs situations étant différentes, leurs préoccupations et leurs visions du monde le sont aussi. Devant l'afflux actuel des réfugiés, l'un est inquiet et réticent, l'autre, celui qui va bien, est forcément plus enclin à l'ouverture, à l'accueil et à la générosité. Ce qui donne le sentiment d'une vision déconnectée de la réalité tient peut-être au fait que la vision dominante dans les médias n'est pas la vision dominante dans la société. Cela tient au fait que les journalistes, sans pouvoir être confondus avec l'élite politique, ont une vision du monde "de classe", relativement homogène, en raison de leur niveau de formation et de leur lieu de résidence. C'est en ce sens que l'on est fondé à évoquer un "parti des médias", qui ne reflète qu'une partie, sans doute minoritaire, du "pays réel".

Le problème de l'élite politique, de l'élite gouvernante, est celui de la perte du sens de l'Histoire sous l'effet notamment de la transformation du métier politique au sein de la démocratie médiatique. Le métier politique est devenu un métier de la communication. On a de plus en plus souvent affaire à des hommes et des femmes dont la culture - et notamment la culture historique indispensable pour avoir un juste représentation des réalités du monde – ne semble pas constituer le point fort. Ils subissent comme nous tous mais plus que nous tous la tyrannie de l'actu : ils évoluent ainsi dans un éternel présent, une semaine constituant le long terme (ou le quinquennat, pour les plus ambitieux). Si gouverner, c'est prévoir, il est à craindre que la démocratie médiatique ne soit plus ni gouvernée ni gouvernable. On assiste en quelque sorte à un dédoublement de la démagogie : il faut flatter les passions populaires tout en se conformant à la vision du monde du "parti des médias", naviguer entre "populisme" et "bienpensance".

Je ne crois pas à cet égard que le réalisme se rencontre davantage dans les discours populistes, en prise avec la France d'en bas que dans la vision "mainstream"  du monde, véhiculée par les grands médias. Le Front national, Syriza, Corbyn, les mouvements populistes d'extrême-droite et d'extrême-gauche en Europe expriment à l'évidence une protestation légitime, mais ils ne présentent pas pour autant une garantie de réalisme. Ils me paraissent au contraire constituer des alternatives politiques fondées sur le désir fou de s'affranchir du réel.

Le véritable problème me paraît être celui de la destitution du point de vue de la responsabilité politique sous l'effet de l'emprise de la morale et des passions démocratiques sur le système médiatique. L'affaire des migrants, à cet égard, est un cas d'école. Les deux discours dominants sont fondés sur des passions - la compassion et la peur de l'invasion. La vision compassionnelle l'emporte chez les CSP+ et chez les journalistes, tandis que la peur l'emporte chez les CSP- , mais dans les deux cas il s'agit  d'une vision apolitique : en réalité – réalité dont doit partir le point de vue politique -, l'accueil ne peut être illimité et les frontières ne sont que des digues illusoires face à une vague de migration massive.

Si l'on prend comme référence la deuxième guerre en Irak, grande opération géopolitique "déconnectée du réel", il faut reconnaître qu'elle résulte d'un "moment de grâce démocratique" qui a vu converger l'idéalisme et le populisme. Le résultat fut une catastrophe géopolitique dont on ne peut imputer la responsabilité exclusive aux seules élites. Pourquoi les idéalistes – c'est-à-dire les néo-conservateurs - l'ont-ils emporté sur les tenants de la "réalpolitik"? Il a fallu que les intérêts (iintellectuels et moraux) des néoconservateurs rencontrent ceux de Bush junior, lequel n'était pas un intellectuel néo-conservateur mais un politicien populiste médiocre, dépourvu de culture historique, qui s'est laissé gouverner par la passion populaire du moment, la passion de la vengeance. On a eu l'analogue en France avec la guerre en Libye. L'association BHL/Sarko était à l'image de celle de Bush et des néoconservateurs, une alliance entre l'idéalisme du Bien et une politique déterminée davantage par le souci de la mise en scène médiatique que par la réflexion géopolitique.

Certains intellectuels avancent l'idée que cette déconnexion découle de la fin de la guerre froide, qui les aurait contraint à penser le monde de manière pragmatique. Comment expliquer que ces élites en soient arrivées-là ?

David Engels : Oui, la fin de la Guerre Froide me semble aussi être un élément crucial dans cette équation, car la défaite de l’idéologie communiste et le triomphe du capitalisme ont fait disparaître toute nécessité de respecter l’adéquation entre discours politique et réalité matérielle afin de ne pas donner l’avantage à l’ennemi idéologique, et ont instauré, de fait, une situation de parti unique dans la plupart des nations occidentales. Certes, nous maintenons, sur papier, un système constitutionnel marqué par la coexistence de nombreux partis politiques, mais la gauche, le centre et la droite sont devenus tellement proches les uns des autres que l’on doit les considérer désormais moins comme groupements idéologiques véritablement opposés que comme les sections internes d’un seul parti.

De plus, n’oublions pas non plus l’ambiance générale de défaitisme et d’immobilisme auto-satisfait qui s’est installée dans la plupart des nations européennes depuis déjà fort longtemps : la valorisation de l’assistanat social, l’américanisation de notre culture, le louange de l’individualisme, la perte des valeurs et repères traditionnels, la déconstruction de la famille, la déchristianisation, l’installation d’une pensée orientée uniquement vers le gain rapide et la rentabilité à court terme – tout cela a propulsé l’Europe dans un genre d’attitude volontairement post-historique où l’on vivote au jour le jour tout en laissant la solution des problèmes occasionnés aujourd’hui à de futures générations, selon cette maxime inoubliable d’Henri Queuille qui pourrait servir de devise à la plupart de nos États : « « Il n'est pas de problème dont une absence de solution ne finisse par venir à bout. »

Eric Deschavanne : La guerre froide et "l'équilibre de la Terreur" fondé sur la dissuasion nucléaire ont longtemps maintenu en Europe occidentale un minimum de sens des enjeux géopolitiques, particulièrement en France, du fait de la volonté du Général de Gaulle de rester dans le jeu de la puissance et de ne pas s'en remettre entièrement au bouclier américain. La chute du mur de Berlin a généré le sentiment illusoire de la "fin de l'histoire". L'idée de fin de l'Histoire n'a certes rien d'absurde si l'on se place du point de vue idéologique : le communisme était la dernière idéologie moderne susceptible de représenter une alternative au libéralisme. Celui-ci n'est plus désormais contesté que par l'islamisme,  lequel représente sans doute pour quelques décennies encore une véritable menace politique, mais n'a aucun avenir à long terme. Sur le plan politique, le triomphe du libéralisme s'est d'abord traduit par la conversion des pays de l'Europe de l'Est à la démocratie et par l'élargissement de l'Union européenne; il renforçait l'impression générale que l'Europe en avait fini avec la guerre. Les guerres dans les balkans ont bien quelque peu tempéré cette impression, mais, après tout, il ne s'agissait que d'un conflit périphérique, un moment difficile et sans doute nécessaire pour solder le passé. De fait, c'est essentiellement sous l'angle humanitaire que ces conflits ont été perçus par les opinions publiques de l'Europe occidentale. On était encore dans la vision de l'Europe-médecin du monde, et on comptait encore sur l'Amérique pour régler ces petits problèmes. Les "élites" politiques, toutefois, n'étaient pas encore totalement en proie à l'irénisme. Ayant connu la guerre, Mitterrand et Kohl étaient des hommes qui avaient encore le sens de l'Histoire. Ils ne pouvaient ignorer sa dimension tragique ni la fragilité de tout équilibre politique. C'est uniquement à propos des nouvelles générations de politiciens, qui ont grandi durant les trente glorieuses dans le cadre d'une Europe occidentale paisible et prospère, que l'on peut nourrir l'inquiétude d'une déconnexion de la réalité. Or, celles-ci accèdent au pouvoir alors même que l'Europe se trouve à nouveau exposée aux vents violents de l'Histoire.

A quel point est-ce que ce décalage a pu s'observer ? Quels en sont, selon vous, les exemples les plus marquants ?

David Engels : Le potentiel d’un décalage formidable entre l’idéal et la réalité des démocraties libérales modernes s’est déjà manifesté dans l’entre-deux-guerres, période d’ailleurs non sans quelques ressemblances évidentes avec la nôtre. Mais la Guerre Froide, avec l’immobilisme de la politique étrangère qu’elle a imposée aux États et avec les avantages sociaux qu’elle a apportés aux travailleurs dans les sociétés capitalistes, a, pendant quelques décennies, endigué cette évolution. Néanmoins, au plus tard depuis le 11 septembre, il est devenu évident que l’Occident fait fausse route et va de nouveau droit dans le mur. Ainsi, en mettant délibérément de côté l’importance fondamentale des identités culturelles au profit d’une idéologie prétendument universaliste, mais ne correspondant en fait qu’à l’idéologie ultra-libérale, technocratique et matérialiste développée dans certains milieux occidentaux, l’Ouest a provoqué l’essor du fondamentalisme musulman et ainsi le plus grave danger à sa sécurité. De manière similaire, en contrant le déclin démographique généré par la baisse des salaires et l’individualisme érigé au titre de doctrine officielle par l’importation cynique d’une main d’œuvre étrangère bon marché sans lui donner les repères nécessaires à une intégration efficace, nos élites ont durablement déstabilisé la cohésion sociale du continent. De plus, en concevant l’Union européenne non comme un outil de protection de l’espace européen contre les dangers de la délocalisation et de la dépendance de biens étrangers, mais plutôt comme moyen d’arrimer fermement le continent aux exigences de ces « marchés » aussi anonymes que volatiles et rapaces, nos hommes politiques ont créé eux-mêmes toutes les conditions nécessaires à la ruine des États européens structurellement faibles comme la Grèce ainsi qu’à la prise d’influence de quelques grands exportateurs comme l’Allemagne. Finalement, en appuyant les interventions américaines en Afghanistan et en Iraq, puis en projetant, sur le « printemps » arabe, une réalité politique occidentale, l’Europe a été complice de la déstabilisation du Proche Orient et donc de l’exode de ces centaines de milliers de réfugiés dont le continent commence à être submergé. Et je pourrai continuer encore longtemps cette liste illustrant les égarements coupables de nos élites politiques et intellectuelles…

Eric Deschavanne : En matière de géopolitique, l'irénisme démocratique conduit les peuples et par voie de conséquence les gouvernements à osciller entre interventionnisme et isolationnisme. Une pente de la conscience démocratique nous conduit à penser que tous les hommes désirent nécessairement la liberté et  ne peuvent que vouloir se convertir immédiatement aux valeurs démocratiques dès qu'ils y ont goûté. L'idéologique multiculturaliste est de la même veine : elle repose sur la croyance sans doute illusoire que la divergence des traditions ne porte pas à conséquence et que la liberté engendre nécessairement la coexistence harmonieuse des cultures. Au regard des effets calamiteux des interventions en Irak et en Libye, la pente dominante est aujourd'hui celle de l'isolationnisme : abstenons-nous d'intervenir dans les affaires des autres et restons entre-nous derrière nos frontières ! Ce n'est pourtant pas là une attitude plus réaliste. Il était illusoire de penser que la guerre en Syrie ne nous concernait pas. Il est illusoire de penser que nous pourrions sans conséquences rejeter des centaines de milliers de réfugiés à la mer. Il était et il demeure illusoire de penser qu'il existe une solution "propre" ou politiquement correcte en Syrie : si vous affaiblissez Daech, vous faites le jeu du boucher Assad; si vous affaiblissez Assad, vous favorisez la victoire de Daech et l'instauration d'une situation pire que la situation présente; si vous restez neutres pour garder les mains propres, vous contribuez par votre inaction au prolongement d'une interminable guerre civile qui a déjà fait 300 000 morts et provoqué l'exil de plusieurs millions de Syriens.  Face à cette tragédie, les politiques occidentales paraissent velléitaires et inconstantes. Certes, la position des gouvernants est inconfortable : il leur faut prendre des décisions difficiles et se salir les mains tout en tenant compte de leurs opinions publiques, et ce dans le contexte d'une société médiatique où l'ombre se faire rare. On a cependant le sentiment d'avoir eu affaire à une géopolitique du Bien oublieuse du b.a.-ba de la réalpolitik. On a prétendu vouloir éradiquer en même temps la peste et le choléra, soutenir l'opposition démocratique à Assad et faire reculer l'État islamique. Ce n'était tout simplement pas possible, et cette erreur d'appréciation accomplie par idéalisme était assurément une faute.

Sur le plan économique, on ne sort pas du choc des illusions : à l'illusion libérale, qui conçoit que les hommes sont toujours disposés à s'adapter aux bouleversements induits par la concurrence illimitée et les innovations destructrices d'activités, répond l'illusion antilibérale, pour laquelle l'adaptation aux contraintes économiques n'est jamais nécessaire, et la conservation des acquis sociaux toujours possible pourvu qu'on le veuille bien. La négation du réel, c'est la négation du tragique de l'existence. La croyance qu'il existe la bonne solution, l'homme, le parti ou la politique providentiels qui va nous sauver. Mais il y a des situations tragiques, dont l'issue ne peut être que malheureuse. Même De Gaulle n'a pu sauver l'Algérie Française et éviter la migration massive des Pieds-noirs! L'homme d'État qu'il était savait que c'était impossible, ce qui n'était pas le cas de tous ceux qui croyaient en lui. La situation devient vraiment préoccupante lorsque l'homme d'État n'a plus le sens du tragique, n'est plus capable de la dose de réalisme cynique nécessaire à la manoeuvre conduisant à la réalisation de la moins mauvaise solution.

Cet électrochoc pourra-t-il être en mesure de résorber le décalage entre réalité et représentation ? Quels risques peuvent-elles faire peser sur la stabilité des démocraties occidentales ?

David Engels : C’est évident, je le crains : nous vivons les dernières décennies, voire années du système parlementaire tel qu’établi au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, peut-être pas en ce qui concerne sa forme extérieure, mais en tout cas son contenu réel. En effet, il est clair que nous nous dirigeons tout droit vers un état de guerre civile plus ou moins latente à la fois entre ethnies et entre couches sociales, et il est plus que probable que l’on n’en viendra à bout que par un revirement autoritariste. Évidemment, il y a divers scénarios possibles, dépendant à la fois de la survie ou non de l’Union européenne dans sa forme actuelle et de l’essor des populismes. Mais tous iront, grosso modo, dans le même sens : polarisation grandissante entre riches et pauvres ; dualisme entre un système éducatif publique au service minimum et un autre réservé de fait aux « élites » ; écart de plus en plus important entre quelques grandes mégapoles et une campagne délaissée ; radicalisation des « identités » régionales, religieuses et ethniques ; réduction du pouvoir public sur seulement certaines compétences administratives et zones territoriales, nécessaires à la stabilité de l’ensemble, avec une communautarisation des autres pouvoirs publics ; islamisation grandissante de la population européenne et lente diminution des différences entre les deux rives de la Méditerranée ; diminution du pouvoir de l’État au profit de grands accords intercontinentaux et internationaux ; discours de plus en plus autoritaire et populiste de la part des grands partis politiques formant généralement des grandes coalitions afin de s’opposer aux divers extrémismes ; diminution des droits constitutionnels des individus et installation d’un État policier sous couvert de lutte contre le terrorisme ou l’intolérance ; satellisation de l’Europe au profit d’abord des États-Unis, puis, graduellement, de la Chine, etc.

Eric Deschavanne : La crise grecque (c'est-à-dire la crise de la zone euro), sur le plan économique, et la "crise des migrants" mettent l'Europe au défi de grandir politiquement. Cela ne se fera sans doute pas sans mal, mais on peut espérer l'émergence d'un embryon de gouvernement européen et d'Europe-puissance. L'Amérique peut à la rigueur s'occuper du conflit entre la Russie et l'Ukraine, mais la vague migratoire vers l'Europe n'est pas son affaire. Il va bien falloir que les Européens reviennent dans le jeu de l'Histoire et assument une responsabilité géopolitique. Or, on assiste depuis quelques années, en Grande-Bretagne comme en France, à une réduction des dépenses militaires, c'est-à-dire à une réduction de la puissance des puissances européennes. Dans la mesure où ni l'Union, sous sa forme actuelle, ni les nations ne sont plus à même de protéger les peuples européens des soubresauts de l'Histoire, on peut penser que la situation est mûre pour une métamorphose de la politique européenne.

Propos recuellis par Alexis Franco

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